CARTE DU TERRITOIRE DE BELFORT
fin à ce débat qu'avec un peu de bonne volonté on aurait pu terminer dès le mois de mai.
On se rappelle qu'au courant de la guerre, dès novembre 1870, le canton de Schirmeck (Vosges) avait été détaché du gouvernement général de la Lorraine pour être rattaché à celui de l’Alsace. C'était faire présager son annexion à l'Allemagne, ce qui ne manqua pas en effet. Ce canton, bien que faisant partie du département des Vosges, comprenait des territoires situés en majeure partie sur le versant alsacien et formant la haute vallée de la Bruche. C'est ce qui explique pourquoi l'Allemagne le considérait comme une dépendance de l'Alsace. Mais le canton débordait aussi quelque peu sur le versant occidental des Vosges, de l'autre côté du col du Donon, dans la vallée de la Plaine, où se trouve, sur la rive gauche de cette rivière, la petite commune de Raon-sur-Plaine. En tant qu'unité administrative, le canton était donc composé de localités situées des deux côtés de la ligne faîtière des Vosges, dont le point culminant est ici le Donon.
1 On pouvait s'attendre à voir l'Allemagne réclamer pour elle la portion située sur le versant oriental. Mais il paraissait non moins naturel qu’elle nous laissât la portion occidentale, la plus minime d'ailleurs en étendue. De la sorte, la frontière eût été fixée au Donon même, au point de partage des versants alsacien et lorrain. Le tracé par la ligne de faîte avait été adopté pour la limite orientale du département de la Meurthe. Il aboutissait précisément au Donon. De même, en descendant vers le sud, une fois sortie du canton de Schirmeck, la frontière suivait constamment la crête vosgienne jusqu'au ballon d'Alsace. Il n'y avait donc aucune raison pour abandonner le principe qui avait été admis comme base de la délimitation, pour la région au-dessus et pour celle au-dessous du Donon.
Mais l'État-major allemand en avait décidé autrement. Les préliminaires avaient consacré l'œuvre commencée durant la guerre. Le canton de Schirmeck tout entier était compris dans les pays annexés. Le Donon, la ligne de faîte,
le col qui passe au pied du sommet, la portion de route qui descend dans la vallée de la Plaine, la haute vallée de ce cours d’eau, le territoire de la commune de Raon-sur-Plaine, tout le versant lorrain du canton était destiné à suivre le sort du reste. Que cette application de la maxime : major pars trahit ad se minorem fût abusive, cela ne pouvait faire aucun doute. Les Allemands donnaient ici un flagrant démenti à leur théorie favorite des frontières naturelles. Mais les maximes les mieux établies cèdent devant les considérations d’utilité. La politique des résultats ne s’embarrasse pas des principes. La possession du col du Donon paraissait indispensable aux militaires et l’acquisition des forêts domaniales autour de Raon-sur-Plaine était une source de richesse à laquelle il était pénible de renoncer. Laquelle de ces deux raisons fut déterminante? Le furent-elles toutes deux au même degré? On ne saurait le dire. Elles l’avaient en tout cas emporté. La frontière débordait donc la ligne de partage et descendait en aval dans la vallée de la Plaine.
Ce n’était pas tout encore. Sur la rive droite de la rivière, en face de Raon-sur-Plaine, il y a une petite commune forestière, Raon-lès-Leau, qui, bien que vosgienne par sa situation orographique, était rattachée administrativement à un canton de la Meurthe qui était annexé, le canton de Lorquin. Était-ce là un titre suffisant pour réclamer cette commune? L’auteur de la carte jointe aux préliminaires en avait' ainsi jugé. Il avait tracé son « liseré vert » de façon à englober Raon-lès-Leau et son territoire non moins riche en forêts que celui de l’autre Raon. Le pinceau du cartographe s’était-il égaré un peu plus loin qu’il ne fallait? N’y avait-il pas là une erreur matérielle dont nous pouvions demander la rectification? Et, puisque nous voulions garder la haute vallée de la Plaine, n’avions-nous pas droit à la restitution de Raon-lès-Leau qui en fait incontestablement partie?
Il y avait là un ensemble de questions qui n’avaient pas échappé à nos commissaires militaires. Ils avaient compté qu’à Francfort on trouverait l’occasion de faire reporter la
frontière là où elle devait être et qu'on obtiendrait facile, ment la restitution des deux Raon et de leur territoire- Mais on s'était heurté à un parti pris évident. L'Ëtat-major allemand tenait essentiellement à déborder la ligne des crêtes. Il invoquait la nécessité pour l'Allemagne d'avoir à elle la route qui, descendant du col, passe entre les deux villages et assure, disait-on, la communication des deux cantons annexés de Schirmeck et de Lorquin. Or, il suffît de jeter les yeux sur une carte détaillée pour s'apercevoir que la vraie communication entre ces deux cantons est assurée par les routes dont le nœud est au col du Donon, beaucoup plus haut par conséquent que Raon-lès-Leau. La raison invoquée n'était donc qu'un prétexte pour empiéter sur la vallée de la Plaine où se trouve la commune convoitée. Nous pouvions ajouter au demeurant que ce n'était pas à nous à fournir les moyens de faciliter la viabilité des pays qu'on nous avait enlevés. Ces raisons ne triomphèrent pas tout de suite. La seule assurance que nos commissaires emportèrent de Francfort, ce fut une promesse verbale de Bismarck que le tracé de la frontière auprès du Donon ne resterait pas tel quel et serait révisé par la commission de délimitation (1).
En attendant que cet engagement reçût un commencement d'exécution, les autorités allemandes procédaient de façon à bien marquer qu'à leurs yeux cette promesse n'engageait en rien le présent. Le 29 mai 1871, le kreisdirector de Sarrebourg faisait savoir au sous-préfet de Lunéville que jusqu'à nouvel ordre, la commune de Raon-lès-Leau devait être considérée comme faisant partie du territoire annexé et, le 21 juin, le préfet de Metz avertissait le Commissaire civil impérial à Nancy que, ladite commune ne faisant plus partie du territoire français, il devait aviser le préfet de
(1) Laussedat, op. cix., p. 112, et lettre du général Doutrelaine du 2 juillet 1871 au préfet de Meurthe-et-Moselle (archives de Meurthe-et Moselle, série R, carton Affaires allemandes, 1870-1873, liasse Questions internationales). On trouvera la confirmation de ces documents de source française dans le discours de Bismarck au Reichstag du 25 octobre 1871 ( Discours de Bismarck, t. IV, p. 14).
Nancy d’avoir à retirer les fonctionnaires français. Celui-ci essaya de gagner du temps. Les habitants, ballottés ainsi entre deux nationalités, protestaient contre l’annexion. Le général Doutrelaine, consulté, répondit qu’en droit l’insistance de l’Allemagne à prendre provisoirement possession de la commune était fondée et qu’il valait mieux, pour éviter un conflit, céder la place aux autorités allemandes (1). Mais cette solution n’était pas définitive. Nos commissaires militaires ne voulaient pas céder, forts des raisons très sérieuses qu’ils avaient déjà invoquées à Francfort au mois de mai. De leur côté, les commissaires allemands s’obstinaient dans leurs intentions, prétendant que tout avait été définitivement réglé par le traité. On était en août et on n’était pas encore parvenu à s’entendre. Les opérations de délimitation se continuaient sur les autres points. Là elles étaient arrêtées.
En octobre, Pouyer-Quertier ayant été envoyé à Berlin pour y négocier des accords relatifs à l’évacuation partielle du territoire et à nos relations douanières avec l’Alsace- Lorraine, on profita de la circonstance pour liquider la question territoriale. La convention qui fut signée à. Berlin le 12 octobre 1871 porte (art. 10) que l’Allemagne rétrocède à la France les communes de Raon-lès-Leau et Raon-sur- Plaine, à l’exclusion toutefois de toute propriété domaniale, par conséquent, à l’exclusion des forêts de l’État (2). Nous n’obtenions en somme qu’une maigre satisfaction. Nous reprenions les deux Raon, mais les forêts domaniales qui les avoisinent étaient laissées à l’Allemagne. Et ce gain matériel était complété par l’avantage stratégique que l’Étatmajor allemand avait voulu s’assurer dès la première heure. La frontière n’était pas reportée là où elle aurait dû l’être, à la ligne de faîte. Elle descendait plus bas, du côté des deux
(1) Le dossier de cette affaire se trouve aux archives de Meurthe-et-Moselle* série R, carton Affaires allemandes, 1870-1873, liasse Questions internationales- Laussedat, op. cit., p. 125, confirme ces renseignements et les complète en indiquant l’intervention de l'administration allemande des postes et des contributions en vue de rattacher Raon-lès-Leau à la partie annexée de la Lorraine.
(2) Villefort, t. I, p. 86.
120 LE TRAITÉJdE FRANCFORT
villages restés français, de façon à laisser à l'Allemagne le sommet tout entier du Donon et surtout la plate-forme ou col du Donon, situé à la cote 737, alors que les deux Raon ne sont qu'à la cote 426, c’est:à-dire 300 mètres plus bas. De la sorte, les Allemands restaient maîtres du passage qui rend si aisé sur ce point la traversée de la barrière vosgienne. Ils gardaient les positions dominantes commandant la route qui, venant de Schirmeck en Alsace, débouche par la vallée de la Plaine sur Raon-l'Étape et Lunéville. Ils n'avaient jamais voulu autre chose et la possession des deux petits villages forestiers placés des deux côtés de cette route leur importait beaucoup moins. On pouvait, puisqu'on gardait les forêts, nous rendre les villages (1).
Cette question de rétrocession avait été, durant les négociations, constamment liée à une demande de rectification sur un point situé non loin de là, plus au nord. Le tracé des préliminaires nous avait, en effet, enlevé une partie du chemin de fer de Cirey à Avricourt, là où il rejoint la grande ligne de Paris à Strasbourg. Il importait de dégager ce raccordement et de faire en sorte que la ligne ferrée Cirey — Avricourt fût tout entière sur territoire français. Pour cela, nous avions demandé à Francfort qu'on nous rétrocédât la pointe comprise entre les deux lignes jusqu'à leur intersection, c'est-à-dire la commune d'Igney et son territoire avec une partie du territoire de la commune d'Avricourt. Bismarck avait laissé entendre qu'à cet égard nous avions cause gagnée. Mais comme on ne pouvait s'accorder pour les deux villages au pied du Donon, on renvoya à plus tard le règlement du tout. En attendant, le territoire d’Igney se l rouva, comme celui des deux Raon, attribué provisoirement à l'Allemagne.
En octobre, à Berlin, la question fut reprise, cette fois avec succès. L'article 10 de la convention du 12 octobre 1871,
(1) Aussi Bismarck, discours précité du 25 octobre 1871, dit-il crûment : « Ces deux communes étaient la monnaie qu’à l’occasion nous pouvions de notre côté donner en paiement, vu que nous n’y attachions pour nous-mêmes qu'une médiocre valeur. »
+ + + 4- + + + Frontière entre la France et l'Alsace -Lorraine autour des deux viUaqes de Raon