‹ Traité de FrancfortChapitre 16 sur 24 · L’INDEMNITÉ DE CINQ MILLIARDS · texte numérisé non relu

L’INDEMNITÉ DE CINQ MILLIARDS

Après la cession de l'Alsace-Lorraine, l'obligation de payer une somme de 5 milliards était la clause la plus importante des préliminaires de Versailles. La charge pécuniaire formait comme le corollaire de la diminution territoriale. Elle devait en amplifier l'effet et, dans le domaine financier, achever l'œuvre d'affaiblissement politique, suite inévitable de l'amputation du sol français. Elle allait, pensait-on, atteindre la France dans ses réserves d'épargne, drainer ses capitaux au profit de son adversaire, obérer lourdement son avenir.

Que l’Allemagne stipulât le paiement d'une indemnité de guerre, personne n'en fut surpris. Les usages n’y répugnent pas et rien ne paraît plus légitime. Ce n'est là ni une rançon, ni un wehrgeld, comme on l'a écrit, sous l'empire de préoccupations plus oratoires que scientifiques (1). L'indemnité n'estq>as la peine d'un délit. La guerre est un mode régulier de solution des conflits internationaux. Le fait de l'avoir subie ou même déclarée ne saurait être considéré comme une faute, comme un manquement au droit des gens. En faisant la guerre, un Etat use de son droit souverain. Mais la guerre a occasionné des pertes d'argent. On estime juste que le vainqueur récupère les siennes sur le

(1) Favre, Gouvernement de la Défense nationale, t. III, p. 467, et beaucoup d'autres. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 301, évoque « la vieille loi germanique du wehrgeld ».

vaincu. Dans ce procès international qui a été plaidé par les armes, le perdant doit les frais (1). Le vainqueur, cette fois, n'était ni assez sentimental, ni assez riche pour nous en faire grâce et pour payer lui-même sa gloire.

Sa conduite durant la campagne faisait présager de son attitude, une fois les hostilités terminées à son avantage. Pendant toute la durée de la guerre, l'Allemagne avait paru préoccupée de se créer des ressources financières en les demandant, sous tous les prétextes, aux pays occupés. Le régime des contributions de guerre avait fonctionné de façon ininterrompue et dans des proportions anormales (2). Vers la fin surtout, alors que la France ne faisait plus que résister pour l'honneur, la lutte avait paru dégénérer en une guerre d'argent, en une opération destinée à battre monnaie à nos dépens, en attendant que nous ayons déposé les armes. La presse, de son côté, et d'assez bonne heure, s'essayait à calculer le chiffre de l’indemnité, de façon à ce qu'il ne dépassât pas nos possibilités financières. On était prêt, le jour où se débattraient les conditions de la paix, à « en remontrer aux négociateurs français (3) ». A une date plus rapprochée, de tous les points de l'Allemagne les journaux se livrent à des évaluations évidemment destinées à préparer ou tâter l'opinion. Pour les uns, c’est 4 milliards, pour d'autres, 7 ou 8 qu'il faudrait nous demander (4).

Les Allemands nous voyaient donc arriver à Versailles prêts à accepter sans discussion le principe de l'indemnité,

(1) C'est la thèse qui est développée dans un de ces articles inspirés par lesquels la presse allemande préparait l’opinion européenne. « Sans doute, y disait-on, la France admet avec peine que la grande guerre se dénoue comme un vulgaire procès en dommages-intérêts; mais tous les amis de la paix applaudiront si l’Allemagne, par ce précédent, réussit à assimiler le droit public international au droit commun. » Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine, 25 février 1871.

(2) Un tableau officiel des contributions de guerre payées, soit avant, soit après la ratification des préliminaires, les évalue à 39.053.913 francs (Villefort, t. II, pp. 406-407). Il faut y joindre les 200 millions dont Paris a été frappé, ce qui donne un total de 239.053.913 francs.

(3) Rothan, dépêche du 29 septembre 1870, dans U Allemagne et l’Italie, t. I, p. 152.

(4) Voir les extraits de divers journaux allemands insérés dans le Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine, 21 février 1871.

l'indemnité de cinq milliards

sauf à en débattre le chiffre, dont on nous avait fait pressentir l’énormité. Dans la première entrevue (21 février), Bismarck avait demandé 6 milliards, somme, disait-il, qui n’avait rien d’excessif. Nos négociateurs se récrièrent. Thiers eut le temps d’informer Broglie qui partait pour Londres pour prendre son poste d’ambassadeur. Il le chargea de solliciter les bons offices de l’Angleterre pour la fixation de l’indemnité. Notre envoyé en parla dès son arrivée. « La conscience économique de Gladstone se souleva », rapporte un de nos diplomates, à la pensée d’un si formidable déplacement de numéraire (1). Sur les instances des Anglais, Bismarck consentit, le 24, à réduire la somme de 1 milliard. On avait dû continuer à batailler pour arriver à une entente. Thiers et Favre soutenaient qu’on ne devait pas transformer la guerre en une spéculation. Sans contester cette théorie, Bismarck, en politique pratique, se plaçait sur le terrain des faits. Aux dépenses de guerre qui s’élevaient déjà à 2 milliards, il fallait ajouter les frais pour le rétablissement du matériel, les indemnités aux nationaux allemands expulsés de France, aux armateurs et aux marins des navires capturés, les dépenses occasionnées par l’entretien des nombreux prisonniers français, les indemnités dues aux blessés, veuves, orphelins allemands (2). Tout ce surplus était évalué à 3 milliards. Nos négociateurs essayèrent encore le 25 février de contester ces évaluations, sans se faire sans doute illusion sur le succès de leurs résistances (3). Le chiffre de 5 milliards resta acquis.

Il fallait maintenant déterminer les termes de paiement et

(1) Gavard, Un Diplomate à Londres, 187 1-1877 , Paris 1895, pp. 3-4; Sorel, Histoire diplomatique de la Guerre franco-allemande, t. II, p. 245.

(2) On peut s’assurer, en lisant l’exposé des motifs du projet de loi présenté le 25 mai 1872 au Reichstag pour Remploi de l’indemnité de guerre (Villefort, t. II, pp. 548-550), qu’ici, comme ailleurs, Bismarck ne parlait pas sans s’appuyer sur des renseignements précis, et qu’en véritable homme d’État il savait prévoir.

(3) Pour le détail de la négociation de Versailles relative aux 5 milliards, j’ai suivi le récit de Sorel, Histoire cliplomatique delà Guerre franco- allemande, t. II, pp. 233, 234, 237, 238, 245, 246, confirmé, sauf de légères divergences, par Thiers, Notes et Souvenirs , pp. 116, 119, 120, 121, 123, 124.

la nature des valeurs qui seraient acceptées comme libératoires. On se rappelle qu'à Bruxelles ces points, le second surtout, donnèrent lieu à de vives controverses, qui n'étaient pas terminées lorsque brusquement la négociation fut transportée à Francfort. Dans cette ville, on s'entendit plus facilement. L'article 7 du traité contenait à cet égard les stipulations les plus explicites. Pour ce qui est des délais, nous devions payer un demi-milliard dans les trente jours après le rétablissement de l'autorité du gouvernement français dans la ville de Paris, un milliard au courant de l'année 1871 et un demi-milliard au 1er mai 1872. Restaient 3 milliards pour lesquels on nous laissait un délai de trois ans à dater du 2 mars 1871, par conséquent jusqu'au 2 mars 1874, mais avec obligation de payer les intérêts, chaque année, au taux de 5 %. Nous avions le droit de devancer le terme et toute somme payée en avance cessait d'être productive d'intérêts (1).

Cette combinaison nous imposait une lourde charge immédiate, puisqu'il nous fallait trouver dans les sept derniers mois de 1871, un milliard et demi. Pour les trois derniers milliards, nous avions sans doute du temps, mais on nous le faisait payer. Le seul avantage qu'on nous assurait, c'était de pouvoir imputer, sur ce que nous devions, la somme de 325 millions représentant l'indemnité due à la France pour la cession à l'Allemagne de ses droits sur la partie du réseau de la Compagnie de l'Est située en Alsace- Lorraine. C'est ce que décidait l'article 1, § 6, des articles additionnels, signés à Francfort le même jour que le traité de paix. En somme, c'étaient 325 millions qui étaient payés par voie de compensation.

Quant au mode d'acquittement, l'article 7 spécifiait que les paiements ne pourraient être faits que dans les principales villes de commerce de l'Allemagne, en métal or ou argent, en billets des banques d'Angleterre, de Prusse, des Pays-Bas ou de Belgique, ou en billets à ordre ou lettres de

(1) VlLLEFORT, t. I, p. 68.

l’indemnité de cinq milliards

change négociables, de premier ordre, valeur reçue comptant. Ainsi, par défiance, on excluait les billets de la Banque de France. On admettait bien des remises en effets de commerce, mais il fallait qu'ils fussent dus par des maisons de solvabilité bien assurée et qu’ils représentassent une opération commerciale au comptant, pour qu’à l’échéance le paiement ne pût être ni refusé ni retardé. Dans toutes ces précautions se sentait la main experte des hommes de métier, des chefs de la haute banque, à qui Bismarck demandait conseil et qu’il avait chargés du soin de cette opération colossale : pratiquer sur la France l’extraordinaire saignée d’espèces métalliques et sa transfusion dans les caisses de l’État allemand.

Les ratifications du traité n’étaient pas encore échangées, qu’une première difficulté d’exécution surgit. Le premier versement, 500 millions, arrivait à échéance. Il devait être effectué dans les trente jours après le rétablissement de l’autorité légitime à Paris. Or, la Commune agonisait. On savait, à n’en plus douter, que dans quelques jours l’armée de Versailles entrerait de vive force dans la capitale. Mais le gouvernement français s’inquiétait de la façon dont il s’y prendrait pour s’acquitter, dans un aussi bref délai, en valeurs prévues par le traité. Ses charges pécuniaires normales se trouvaient aggravées par la nécessité de fournir une indemnité journalière de 1.250.000 francs pour l’entretien de l’armée allemande. On proposa donc à l’Allemagne d’accepter pour une fois seulement un paiement en billets de la Banque de France, bien qu’en principe ces billets eussent été exclus. Le gouvernement allemand accepta. Il avait de fortes dépenses à régler, soit dans les départements occupés, soit en Alsace-Lorraine, et il savait fort bien que, malgré la mesure d’ostracisme prise par lui, nos billets étaient au pair, aussi bien dans les pays annexés que dans les pays occupés (1). Il se décida

(1) Discours du chancelier au Reichstag, séance du 25 mai 1871, Discours de Bismarck, t. III, pp. 72-73.

donc à admettre cette dérogation aux stipulations du traité, jusqu’à concurrence de 125 millions. Mais comme, en affaires, on ne donne rien pour rien, on nous accorda cette faveur à deux conditions. Au lieu de bénéficier du délai de trente jours, nous dûmes verser ces billets presque immédiatement. On devait payer et on paya, en effet, 40 millions jusqu’au 1er juin, 40 autres millions jusqu’au 8 juin, et 45 millions jusqu’au 15 (1). D’autre part, comme dans la hâte de conclure, le traité avait omis de fixer des échéances fermes pour le paiement du milliard qui devait être fourni, en sus des premiers 500 millions, dans le courant de 1871, Bismarck profita de la circonstance pour nous imposer l’obligation de verser 125 millions dans les soixante jours après l’échéance du premier demi-milliard. Tout ceci fut libellé dans une convention du 21 mai 1871, signée à Francfort par Bismarck, Favre et Pouyer-Quertier, le lendemain du jour où eut lieu l’échange des ratifications du traité (2).

S’il était assez facile de payer 125 millions en billets de la Banque de France, il était moins aisé de s’acquitter du surplus destiné à parfaire le premier demi-milliard. L’armée venait d’entrer à Paris de vive force, précisément le jour même où était signée la convention que nous venons de rapporter. La lutte cessait à peine que le chancelier nous faisait savoir qu’il entendait prendre le 1er juin comme point de départ du délai de trente jours qui nous était impairti pour acquitter ce premier demi-milliard. Le gouvernement français demanda que le point de départ fût fixé au 20 juin. La bataille, disait-il, avait duré dans Paris jusqu’au 29. On était rentré au milieu des ruines. On ne pouvait pas raisonnablement prétendre que, dès le lendemain, le gouvernement avait repris l’exercice régulier de l’autorité légitime. Nous proposions donc qu’on nous accordât jusqu’au 15 juillet pour payer. L’Allemagne, qui ne voulait rien faire de bonne grâce, refusa d’abord, pour accep-

(1) Voir rapport de Léon Say au nom de la commission du budget de 1875, Villefort, t. IV, p. 30.

(2) Villefort, t. I, p. 78.

l’indemnité de cinq milliards

ter ensuite (1). Fin du mois, nous pûmes indiquer les jours de juillet où nous serions en mesure de payer les 375 millions restant dus sur le premier demi-milliard.

Cette première réussite coïncidait précisément avec le succès éclatant et inespéré du grand emprunt de 2 milliards que venait de réaliser le gouvernement de Thiers. On a tout dit sur les difficultés de cette vaste opération devant laquelle les professionnels de la finance semblaient euxmêmes reculer, sur le danger qu’on courait en adressant au public un appel qui serait resté sans écho, sur le péril contraire auquel on s’exposait en s’acquittant aussi vite et en donnant ainsi à notre créancier, avec l’impression que la France était plus riche qu’il n’avait cru, le regret de ne pas lui avoir demandé davantage.

L’idée de s’adresser non pas tant au crédit qu’à l’épargne et de provoquer sur tout le territoire une souscription patriotique s’était manifestée avec une généreuse spontanéité à Nancy, dans ce pays lorrain si durement foulé par l’invasion ennemie. Mais elle avait été arrêtée dans son premier élan par le gouvernement lui-même (2). Une proposition faite à l’Assemblée nationale et consistant à lever sur les contribuables un impôt extraordinaire de guerre, n’avait pas eu plus de succès. Par une pente naturelle on en était venu au seul système qui eût les faveurs de Thiers et de ses conseillers techniques : au système de l’emprunt. On choisit le type de l’emprunt en rente perpétuelle 5 °/o> émis par voie de souscription publique. C’était l’appel direct et franc au crédit, à un moment où on aurait pu le croire profondément ébranlé, un mois seulement après la chute de la Commune, alors que rien encore ne pouvait faire présager une reprise normale des affaires, un relèvement de notre

(1) Voir le détail de la négociation dans Favre,] Gouvernement de la Défense nationale j t. III, pp. 468-469.

(2) Amagàt, La Gestion conservatrice et la gestion républicaine, Paris 1889, in-8, p. 166, donne le-chiffre de 6.053.869 francs comme étant celui des souscriptions patriotiques. L'idée d'une souscription publique fut reprise en 1872. Elle fut combattue alors par Bonnet, Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1872, p. 143.

vitalité économique. L'audace d'une pareille tentative avait été récompensée par un triomphe qui surpassait de beaucoup les prévisions les plus optimistes. Ouverte le 27 juin, la souscription fut couverte le même jour. A Paris, les offres dépassèrent 2 milliards et demi, en province on souscrivit pour 1 milliard 250 millions et pour 1 milliard 134 millions à l’étranger. Au total, la somme offerte au gouvernement français, tant par l’épargne que par la spéculation, était de 4 milliards 897 millions, plus que deux fois et demie la somme demandée (1).

Avec l'argent du versement de garantie opéré en souscrivant, on avait donc le moyen et au delà de parer, aux échéances de juillet, en vue de parfaire le paiement du premier demi-milliard.

Le 1er juillet on versait ....... 100.461. 504 f 85

Du 10 au 31 juillet on versait .... 174.870.433 80

En sorte que fin juillet, on avait payé. 375.331.938f 89

dépassant, par conséquent, les 375 millions restant dus (2), Mais la réussite de l'emprunt nous mettait également en position d'opérer des versements immédiats et importants sur le milliard qui devait être payé pour la fin de 1871.

Nous payâmes, en effet :

Du 1er au 31 août 175.059.770f 11

Du 1er septembre au 2 octobre. . . . 510.006.836 36

soit donc plus d’un demi-milliard en deux mois (3). Mais à ces versements effectifs doivent s'ajouter deux paiements par compensation effectués en août et dont il est nécessaire d'expliquer l'origine.

On se rappelle qu'à Francfort nos négociateurs avaient fini par obtenir de l'Allemagne qu'elle paierait 325 millions

(1) Chiffres donnés par Thiers, -Notes et Souvenirs, p. 195.

(2) Chiffres du rapport de Léon Say, Villefort, t. IV, p. 30.

(3) Chiffres du rapport de Léon Say, Villefort, t. IV, p. 30.

l’indemnité de cinq milliards

pour la partie du réseau de la Compagnie de l’Est située en territoire annexé et que cette somme serait défalquée sur l’indemnité de guerre [art. 1, §§1-6 des articles additionnels au traité de paix (1)]. C’est donc à la Compagnie que les 325 millions auraient dû être payés directement. Mais l’État s’était arrangé avec elle. Il avait été convenu qu’il toucherait l’indemnité à la place de la Compagnie et lui remettrait un titre de rente inaliénable de 20.500.000 francs, représentant, au taux de l’emprunt de 2 milliards, le capital de 325 millions (L. 17 juin 1871). Cela revenait en somme à un prêt de 325 millions que la Compagnie faisait à l’État pour l’aider à payer l’indemnité de guerre. Grâce à cette combinaison, il était inutile que l’Allemagne versât effectivement la somme. Elle n’avait qu’à la garder en compensation de ce que nous lui devions. Il en fut de même d’une somme de 98.400 francs redue par l’Allemagne à la ville de Paris comme solde final du règlement de la contribution de guerre de 200 millions imposée à Paris par la convention d’armistice. Ici encore, le gouvernement français s’était entendu avec la ville de Paris qui lui permettait de se substituer à elle et de se faire payer à sa place (2). Ces deux compensations, jointes aux versements en numéraire, billets de banque, effets de commerce - font que le tableau exact des sommes payées en 1871 doit s’établir ainsi :

Juin, billets de la Banque de France. 125.000.000f »

Juillet 375.331.938 74

Août 175.059.770 11

— compensation . . 325.098.400 »

Septembre et 1er et 2 octobre .... 510.006.836 36

Au 2 octobre, nous avions donc acquitté plus de 1 milliard et demi, devancé de trois mois le terme qui nous avait été assigné et dépassé de 10 millions les versements que nous

(1) VlLLEFORT, t. I, pp. 73-74.

(2) Pour ces deux paiements par compensation, voir le rapport de Léon Say dans Villefort, t. IV, pp. 40-42.

devions faire. Aussi avions-nous obtenu, dès la fin de juillet, l’évacuation des départements de l’Eure, de la Seine-Inférieure et de la Somme; au milieu de septembre, celle des forts de Paris (rive droite), des départements de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et Oise. L’occupation étrangère se trouvait donc réduite à douze départements (1). Mais il fallait songer dès ce moment aux échéances prochaines : à celle du 2 mars 1872, pour les intérêts des trois derniers milliards; à celle du 1er mai, pour les 500 millions devant parfaire les deux premiers milliards, et, grâce à ces paiements, obtenir l’évacuation de six nouveaux départements. C’est à quoi s’employa, sur-le-champ, Thiers, fort du résultat si brillant déjà obtenu, secondé d’ailleurs par son habile ministre des finances, Pouyer-Quertier. La tâche était rendue plus difficile par la crise monétaire qui venait d’éclater, à la suite du déplacement énorme de valeurs métalliques nécessité par les paiements des mois de juillet, août et septembre. C’était, en effet, 650 millions qu’on avait à verser pour les quatre premiers mois de 1872 (2). Or, la crainte d’aggraver la crise monétaire empêchait le gouvernement français de continuer ses approvisionnements en espèces et en papier de commerce. Cette situation plus que délicate fut dénouée par la convention du 12 octobre 1871.

La genèse de cette convention est intimement liée à une stipulation du traité de Francfort, dont il n’a pas encore été parlé, parce qu’elle a trait aux clauses d’ordre commercial auxquelles un chapitre spécial sera consacré. Pour favoriser les produits alsaciens-lorrains, on avait consenti à leur laisser la libre entrée en France. Mais ce régime de faveur n’était que transitoire. Il allait prendre fin le 21 septembre 1871. Or, Bismarck demandait qu’il fût prolongé pendant six ans. L’industrie allemande, surtout celle du Sud, craignait la concurrence des tissus alsaciens. Elle voulait l’éviter à

(1) Thiers, Notes et Souvenirs, p. 216; Journal officiel des 21 juillet et 12 septembre 1871.

(2) 500 millions en principal, plus 150 millions environ pour les intérêts échus au 6 mars.

l'indemnité de cinq milliards

tout prix. Pour ne pas la mécontenter, il suffisait de conserver aux produits alsaciens leurs anciens débouchés et leur marché habituel. L'Allemagne voulait bien annexer l'Alsace, mais elle ne voulait pas de la concurrence alsacienne. La France, qui ne tenait pas à la prorogation du régime douanier transitoire, comprit qu'il y avait là une base solide de discussion, qu'elle pourrait accorder la prolongation demandée en la faisant payer à l'Allemagne. C'est ainsi qu'on eut l'idée de lier cette négociation à celle pou* l'évacuation partielle du territoire.

Mais les pourparlers entamés à ce sujet à Versailles avec d'Arnim n'aboutissaient pas. Les vacances parlementaires étaient proches. Avant que l'Assemblée se séparât, Thiers se fit autoriser par avance à conclure une convention douanière en même temps qu'un accord pour l'évacuation de six départements. Les difficultés relatives aux garanties financières à accorder à l'Allemagne restaient en suspens. On laissait au gouvernement le soin de trouver une combinaison qui satisfît pleinement notre créancier (1). Thiers estimait, au surplus, une fois nanti de cette sorte de blancseing, qu'ici encore une entente directe avec Bismarck aurait plus de chances de réussite que des négociations à distance par la voie d'un intermédiaire qui paraissait mal disposé. Il envoya à Berlin son ministre des finances. Arnim, de son côté, était appelé par Bismarck.

Pouyer-Quertier réussit à convaincre le chancelier de l'impossibilité où nous étions d'accepter le mode de paiement qu'on nous proposait : souscription par le Trésor français de 650 millions de traites, cautionnées par la signature des grandes maisons de banque d'Europe, avec droit pour le Trésor allemand de les mettre en circulation avant l'échéance, comme on fait pour du papier de commerce ordinaire. Le crédit de la France ne pouvait plus, après l’emprunt de 2 milliards, être mis en doute. L'Alle-

(1) Voir la discussion à l'Assemblée nationale, dans Villefort, t. II, pp. 148-

magne n'avait donc rien à craindre si elle renonçait à la garantie des banquiers. Elle se contenta de la seule signature du président de la République et de son ministre des finances. Moyennant l'engagement ainsi pris de payer les 650 millions en sept termes, à partir du 15 janvier 1872, le gouvernement allemand s'engageait à évacuer immédiatement les six départements de l’Aisne, Aube, Côte-d'Or, Haute-Saône, Doubs et Jura et à réduire son corps d'occupation à 50.000 hommes. Mais il était entendu que, de son côté, la France ne mettrait aucune troupe dans les six départements évacués, qu'elle se bornerait, jusqu'au paiement intégral des 650 millions, à n'envoyer que les forces nécessaires au maintien de la tranquillité publique. L'Allelemagne, poussant les précautions jusqu'à l'excès, craignant toujours une agression que des rapports tendancieux et inexacts lui présentaient comme étant dans nos intentions, établissait une sorte de bande neutre entre elle et nous. Elle se réservait, d'ailleurs, de réoccuper ces départements, en cas d’inexécution. Enfin, la France consentait à la prorogation jusqu’au 31 décembre 1872, du régime de faveur pour les produits fabriqués en Alsace-Lorraine (1).

Tous ces arrangements furent libellés dans deux actes, datés de Berlin le 12 octobre 1871. Le premier est relatif à l'évacuation et à la réduction du corps d'occupation, l’exécution de ces mesures devant avoir lieu dans les quinze jours après la ratification. L'acte indique également que les 650 millions seront payés par acomptes successifs, de quinzaine en quinzaine à dater du 15 janvier 1872. La convention douanière fait l'objet du second acte où se trouvent aussi les accords territoriaux relatifs aux deux communes de Raon, à Igney et à Avricourt (2). Le protocole de signature déclarait que les deux conventions n'en faisaient qu'une, que si la France ne ratifiait pas la convention douanière, les

(1) Voir pour le détail de ces négociations, Valfrey, Histoire du traité de Francfort, t. I, pp. 153-166, et notre chapitre XIII sur les stipulations d’ordre économique.

(2) Voir ci-dessus notre chapitre VIII, pp. 119-122.

l’indemnité de cinq milliards 175

stipulations de la convention financière ne pourraient recevoir leur exécution (1).

Cette fin d’année 1871 s’annonçait donc bien pour le gouvernement allemand. Aussi se montrait-il moins soupçonneux et faisait-il preuve de meilleures dispositions à mesure qu’il entrait en possession de « la terre promise de nos milliards (2) ». Les ratifications de la double convention à peine échangées, l’évacuation commençait fin octobre. Quant aux paiements, ils eurent lieu du 13 janvier au 6 mars 1872, avec de légères anticipations sur les dates fixées (3). A cette date, on avait versé 651.461 .838f 22. Les deux premiers milliards étaient donc payés, ainsi que les intérêts échus des 3 milliards restant dus.

Nous n’étions pas pourtant au bout de nos difficultés. Elles renaissaient à mesure qu’on les surmontait. Dix-huit mois encore devaient s’écouler avant le jour de l’acquittement intégral, pendant lesquels nous dûmes négocier avec un créancier qui ne se relâchait jamais de sa rigueur et qui, jusqu’à la dernière heure, feignant de croire que nous voulions manquer à nos engagements, menaça de s’éterniser sur notre sol.

Dès les débuts de 1872, le gouvernement français se préoccupa des moyens d’acquitter aussi vite que possible les trois derniers milliards et de libérer en conséquence les derniers départements qui servaient de gage à r Allemagne : la Marne, les Ardennes, la Haute-Marne, la Meuse, les Vosges, Meurthe-et-Moselle et le territoire de Belfort. Mais, en homme avisé, Thiers ne voulait pas s’engager dans des négociations avant d’avoir en main le moyen de les terminer. Il ne fallait

(1) Texte des deux conventions de Berlin et du protocole de signature dans Villefort, t. I, pp. 83-88.

(2) Gabriac, Souvenirs diplomatiques de Russie et d’ Allemagne, p. 183.

(3) Tableau des dates et des paiements dans le rapport de Léon Say, Villefort, t. IV, pp. 30-31.

pas, d'ailleurs, paraître trop pressé d'en finir, car, selon une tactique dont les diplomaties sont coutumières, l'autre partie se serait montrée sans doute moins disposée à conclure. Les bases sur lesquelles on pouvait étayer une négociation se trouvaient dans les articles 2 et 3 des préliminaires. Le premier de ces articles nous laissait un délai de trois ans à dater de la ratification des préliminaires, c'est-à-dire jusqu'au 2 mars 1874. Or nous étions décidés à devancer cette date. D'autre part, l'article 3, dans son paragraphe final, donnait à l'Allemagne la faculté de substituer à la garantie territoriale une garantie financière reconnue suffisante. Nous pouvions donc obtenir la libération définitive du territoire, même avant d’avoir payé, si nous trouvions un moyen de donner pleine sécurité à l'Allemagne. Mais quelle garantie proposer pour satisfaire un créancier aussi défiant? Dos engagements de payer, échelonnés même à court terme, reposant uniquement sur notre crédit, ne seraient point accueillis. On savait que les hommes d'État allemands et, derrière eux, les financiers, voulaient des réalités et non des promesses. On en revenait donc au procédé qui avait pour lui l'épreuve de l'année précédente, au paiement en numéraire ou en valeurs libératoires équivalentes.

Mais si nous offrions de payer de la sorte et si nous étions en mesure de devancer le terme de 1874, il était légitime qu'on nous accordât des compensations, soit en réduisant le chiffre de l'armée d'occupation, soit en faisant coïncider avec nos paiements partiels une diminution progressive du nombre des départements occupés. Ces avantages nous paraissaient la contre-partie toute naturelle de paiements anticipés. Pourtant, le gouvernement allemand ne semblait guère disposé à nous les consentir. Les pourparlers qu'on avait cru utile de transporter à Berlin pour pouvoir traiter directement avec Bismarck, n'avançaient pas. Le chancelier se dérobait à tout entretien, pendant qu'à Paris d'Arnim restait sur la réserve, n'alléguant que des difficultés, sans vouloir rien mettre du sien pour les résoudre.

Si les choses traînaient ainsi en longueur, c'est qu'il y.

l'indemnité de cinq milliards

avait une lutte sourde à Berlin entre le parti des politiques et le parti militaire. Le premier insistait sur les dangers d'une occupation militaire dont la prolongation était une occasion incessante de conflits et pouvait à la longue inciter les puissances à intervenir. Le parti militaire, tout en tenant à toucher au plus tôt le reste de l'indemnité, cherchait à conserver le plus longtemps possible le gage territorial et à se garantir ainsi contre une attaque de la France, qu'il soupçonnait de desseins belliqueux et d'un ardent désir de revanche. En vain Thiers s'épuisait à donner les assurances les plus pacifiques. Notre réorganisation militaire qu'on nous reprochait de poursuivre avec une ardeur suspecte était loin d'être terminée. D'ailleurs, comme le disait le chef du gouvernement français à notre ambassadeur à Berlin, « si nous songions à la guerre, nous ne serions pas assez simples, ayant deux ans de terme, pour donner tout de suite notre argent, c'est-à-dire de quoi solder deux ou trois campagnes, à ceux qui devraient être sitôt nos ennemis. Si l'on ne comprend pas cela, il faut renoncer à se rendre intelligible (1) ». Ces représentations restaient sans écho. L'Allemagne, toujours défiante, continuait à refuser la diminution graduelle de l’armée d'occupation qui, depuis le 1er janvier 1872, était de 50.000 hommes et 18.000 chevaux. Elle n'accordait le principe de l'évacuation progressive que pour la restreindre aussitôt dans l’application. Il fallut en passer par ses exigences. Une convention signée à Versailles le 29 juin 1872 vint les consacrer (2).

Sur les 3 milliards restant dus, la France s’engageait à payer : un demi-milliard deux mois après l'échange des ratifications, un demi-milliard au 1er février 1873, un milliard au 1er mars 1874, un milliard au 1er mars 1875, avec faculté d'anticiper les paiements. L'Allemagne devait évacuer la Marne et la Haute-Marne quinze jours après le paiement

(1) Dépêche à Gontaut-Biron du 18 avril 1872, dans Gontaut-Biron, Mon ambassade en Allemagne, p. 100.

(2) Villefort, t. II, p. 555.

du premier demi-milliard, les Ardennes et les Vosges quinze jours après le paiement du second milliard, la Meuse, Meurthe-et-Moselle ainsi que l’arrondissement de Belfort quinze jours après le paiement du troisième milliard et des intérêts restant à solder. Les départements évacués demeuraient neutralisés jusqu’à la complète évacuation du territoire, la France s’interdisant de les occuper par des forces militaires autres que celles nécessaires au maintien de l’ordre et aussi d’y élever des fortifications ou d’y agrandir les fortifications existantes. L’effectif des troupes allemandes d’occupation n’était pas diminué proportionnellement aux évacuations progressives. On prévoyait seulement qu’il pourrait l’être.

Comme on le voit, nous étions loin du but. Sans doute, on nous accordait un an de plus pour payer, puisqu’on reportait de 1874 à 1875 l’échéance du dernier milliard. Mais cet avantage était acheté fort cher. Car l’évacuation du territoire restant toujours liée aux paiements, trois départements, Meuse, Meurthe-et-Moselle et Belfort allaient subir une prolongation d’occupation pendant une année. Jusqu’à la dernière heure ils devaient rester aux mains de l’Allemagne qui pouvait, au risque de fouler encore plus ces territoires, y concentrer ses 68.000 hommes qu’on autorisait à réoccuper les départements évacués en cas de non-exécution des engagements pris. On se refusait donc à la moindre concession, on continuait à garder cette attitude défiante que rien ne justifiait, si ce n’est les rapports erronés et malveillants qu’envoyait à Berlin l’ambassadeur allemand. Il est vrai qu’on laissait la porte ouverte à une espérance. On nous autorisait, pour le dernier milliard et les intérêts, à substituer des garanties financières à la garantie territoriale. Mais encore fallait-il qu’elles eussent l’agrément de l’Allemagne, et l’échec des combinaisons proposées antérieurement dans ce but montrait combien il serait difficile de la satisfaire.

Aussi le public n’accueillit-il pas cette convention avec faveur. Elle fut cependant approuvée par l’Assemblée

l'indemnité de cinq milliards

nationale, sans difficulté, le 6 juillet 1872 (1). Il n'y avait plus qu'un moyen d'en atténuer les fâcheux effets, c'était, comme l'avait toujours conseillé Manteufïel, de payer vite et beaucoup. Thiers se résolut donc, avec la décision inlassable dont il donnait des preuves réitérées, à tenter de nouveau la voie de l'emprunt qui lui avait si bien réussi, il y avait un an à peine. Tous les projets déjà mis en avant en 1871 avaient de nouveau été repris et discutés par les spécialistes : souscription publique, impôt forcé sur le capital ou le revenu et même paiement en rentes françaises ou en obligations de chemins de fer, bien qu'on sût pertinemment que cette dernière combinaison n'aurait pas l'agrément de l'Allemagne (2). D'aucuns, tout en admettant le procédé de l'emprunt, auraient préféré à la rente perpétuelle les bons d'État remboursables à court terme avec l'appât d'une prime de remboursement. Mais la petite épargne très routinière n'aime pas les nouveaux types de valeurs. Il y avait trop de risques à offrir un titre qui n'avait pas été expérimenté, alors que la rente perpétuelle venait si brillamment de faire ses preuves. On se décida donc pour le 5 % perpétuel. La souscription publique eut lieu le 28 juillet.

Le succès fut au-dessus de tout ce qu'on aurait pu imaginer. On avait souscrit pour 43 milliards ! Et l'étranger, l'Allemagne en tête, avait offert 26 milliards, plus de la moitié de la somme (3) ! Sans doute, la spéculation était pour quelque chose dans ce résultat. Mais, malgré tout, c'était le triomphe du crédit de la France. Aussi l'effet d'opinion fut-il immense (4). Peu importait que les souscriptions fussent réduites et dans la proportion de 88 %. Le résultat qui subsistait et qui frappait tout le monde,

(1) VlLLEFORT, t. II, pp. 558-566.

(2) Voir, pour la critique de ces projets, Farticle de Bonnet, Revue des Deux- Mondes, 1er mars 1872.

(3) Voir les chiffres dans Léon Sa y. Exposé des motifs du budget général de 1874 , Les Finances de la France sous la troisième République, Paris 1898, t. I, p. 96.

(4) Résumé- des opinions de la presse allemande dans Gontaut-Biron, Mon ambassade en Allemagne, pp. 144 et suiv.

c’est qu’ayant demandé 3 milliards, la France en obtenait 43, chiffre fabuleux et irréalisable. L’exécution de la convention du 29 juin 1872 pouvait dès lors être considérée comme assurée.

Le premier demi-milliard, dû deux mois après l’échange des ratifications, était payé à la date convenue. Les échéances futures se trouvaient reportées maintenant en 1873, où nous devions un demi-milliard au 1er février et, en mars, les intérêts annuels des sommes non encore acquittées. Or, les versements successifs opérés par les souscripteurs de l’emprunt nous mettaient largement en mesure d’anticiper sur ces dates. On put donc, au cours d’octobre, novembre et décembre 1872 et dans le mois de janvier 1873, payer à l’Allemagne plus de 600 millions (1). Et des acomptes continuèrent à lui être remis en février et mars. Nous étions donc absolument en règle et pouvions attendre les deux dernières échéances de mars 1874 et 1875, d’un milliard chacune. Mais le gouvernement était en situation de les devancer et d’obtenir en compensation l’évacuation anticipée du territoire. Thier£ sentait grandir l’hostilité des partis monarchiques. Il pouvait craindre qu’on ne le laissât plps longtemps au pouvoir. Il lui fallait au plus tôt parachever son œuvre. Aussi, dès les débuts de 1873, des négociations nouvelles furent nouées à ce sujet avec l’Allemagne. Elles aboutirent le 15 mars, non sans avoir passé par des péripéties qu’il n’est pas sans intérêt de retracer (2).

in

Le gouvernement français s’était bien vite rendu compte que l’Allemagne, si pressée qu’elle pût être d’encaisser

(1) Le versement de garantie de l’emprunt de 3 milliards dépassait un demi-milliard. Il était de 600.376.000 francs. Voir le rapport de Léon Say sur le paiement de l’indemnité de guerre, dans Villefort, t. IV, p. 33, et, pour les paiements faits jusqu’en septembre, ibid., p. 31.

(2) Valfrey, Histoire du traité de Francfort, t. II, pp. 147-163, confirmé depuis par Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Allemagne, chap. vin, pp. 238-

l'indemnité de cinq milliards

l'indemnité, se montrait récalcitrante à l'idée d'une évacuation trop prompte des départements occupés. Sans doute, elle avait, en exécution de la convention du 29 juin 1872, évacué dans les premiers jours de novembre les départements de la Marne et de la Haute-Marne. Il semblait qu'elle voulût s'en tenir là, retarder le moment où les autres départements seraient libérés à leur tour, conserver jusqu’à la dernière heure un gage territorial qui comprenait encore quatre départements de l'Est et l'arrondissement de Belfort. Cette fois, ce n'était plus, comme l'année d’avant, notre réorganisation militaire trop rapide qui servait de prétexte à ses tergiversations. C'était le péril de notre situation intérieure. Thiers accentuait son évolution vers la gauche. Les monarchistes de toute nuance ne lui pardonnaient pas d'avoir rompu le pacte de Bordeaux et de prendre au sérieux le régime dont il avait été élu par eux-mêmes le représentant et le chef. On pouvait craindre qu'il ne fût renversé. C'était une crise en perspective, la disparition d'un gouvernement qui avait donné des preuves palpables de sincérité et d'exactitude à tenir ses engagements, l'arrivée probable à sa place des chefs des partis extrêmes. Ces éventualités n'étaient pas de nature à dissiper les craintes de l'autre côté des Vosges, ni à engager les Allemands à se dessaisir des garanties territoriales qui leur restaient.

En vain notre ambassadeur Gontaut-Biron s'efïorçait-il, en loyal serviteur de Thiers et de sa politique, de rassurer l'Empereur. Il lui fallait lutter contre l'influence si puissante du parti militaire et contre le mauvais vouloir de d'Arnim qui se mettait volontairement en retard pour transmettre à Berlin les propositions qu'on lui faisait à Paris, ou cherchait à les faire échouer en y adjoignant d'autres combinaisons de son cru. Le rôle étrange de cet agent finit par lasser son chef. Bismarck voulait bien profiter de nos discordes intestines, lorsque, comme en 1871, il s'agissait de nous imposer des conditions plus dures. Mais la situation n'était plus la même et, puisqu'on en était maintenant à la période de réalisation, il valait mieux profiter de nos bonnes disposi-

tions, avant que nos querelles intérieures eussent eu le temps de s’accentuer. Aussi le chancelier avait-il pris le parti de se passer des offices de son envoyé de Paris et de porter la négociation préparatoire au quartier général de Nancy où elle devait se nouer par l’intermédiaire de Manteufîel et de Saint- Vallier. Mais peu à peu, s’abandonnant à sa tendance familière, Bismarck attira à lui l’affaire et c’est à Berlin que se concentrèrent les pourparlers définitifs.

Là encore, les choses n’allèrent pas sans difficulté. Le parti militaire ne désarmait pas. Il voulait conserver Belfort jusqu’à la fin. Le bruit se répandait qu’il y avait là une arrière-pensée et que l’Allemagne, aux regrets de nous avoir abandonné cette place, refuserait au dernier moment de la restituer, ou, pour pallier ce manque de foi, ferait surgir un incident permettant de s’y maintenir. Enfin, dans le début de mars, Bismarck proposa de substituer à Belfort une autre ville forte, Toul ou Verdun, comme dernier gage devant rester aux mains de l’Allemagne jusqu’à parfait paiement. Thiers s’empressa d’accepter Verdun. En vain, à la dernière minute, essaya-t-on de revenir sur cette proposition. Gontaut-Biron tint bon et finit par l’emporter en concédant des choses de détail que l’état-major allemand considérait comme essentielles, à savoir : la conservation, en sus de Verdun, de la route allant de cette ville vers Metz. Le 15 mars fut signée à Berlin par Bismarck et Gontaut-k Biron la dernière des conventions successivement conclues pour déterminer les dates de paiement et l’ordre des évacuations successives (1). Jusqu’au bout, la diplomatie allemande s’était montrée méfiante et pointilleuse, gardant ses positions avec acharnement, ne cédant qu’à contre-coeur, même quand elle n’avait rien à perdre en cédant.

La convention constate d’abord que, sur l’indemnité intégrale, 1.500 millions seuls restent à solder (2). La France

(1) VlLLEFORT, t. IV, p. 1.

(2) En effet, les versements successifs opérés à partir de septembre 1872 avaient permis de payer et au delà le troisième milliard, et, d'autre part, les paiements de janvier, février et mars 1873 portaient à 500 millions la somme

l'indemnité de cinq milliards

s'engageait à les payer de la façon suivante : un demi-milliard du 15 mars au 10 mai, et le dernier milliard en quatre termes de 250 millions chacun, les 5 des mois de juin, juillet, août et septembre, avec en plus, au 5 septembre, les intérêts échus depuis le 2 mars 1873. L'Allemagne, de son côté, devait avoir évacué complètement dans un délai de quatre semaines à partir du 5 juillet, les départements des Ardennes, des Vosges, de Meurthe-et-Moselle, de la Meuse, ainsi que l’arrondissement de Belfort. La place de Verdun avec un rayon de 3 kilomètres demeurait jusqu'au dernier paiement aux mains des occupants, qui avaient quinze jours, à partir du 5 septembre, pour l’évacuer. Jusqu’à ce moment, la route de Verdun à Metz restait aux Allemands comme route militaire, avec le droit d'occuper, pour le service d'étapes, les deux localités d’Ëtain et de Gonflans, entre Verdun et la frontière, ces postes devant être évacués en même temps que Verdun. Le nombre des troupes d'occupation n'était pas réduit au fur et à mesure des paiements. Enfin, jusqu'à l’évacuation de Verdun, les autres territoires évacués en vertu de la convention devaient rester neutres. L'Allemagne se réservait la faculté de les réoccuper ou de ne pas les évacuer en cas d'inexécution de nos engagements. Une convention additionnelle du 17 avril 1873, passée.à Nancy entre Manteufïel et Saint-Vallier, réglait les détails de l'occupation temporaire de Verdun et de la route d'étapes (1). Toujours sur ses gardes, l'occupant stipulait que la route serait bordée par une zone d'une largeur totale de 12 kilomètres, que le chemin de fer, en voie d'achèvement, de Verdun à Metz, serait mis à la disposition des troupes allemandes, que les deux gîtes d'étape seraient occupés par un bataillon et que le rayon de la zone de protection de Verdun serait porté de 3 à 10 kilomètres.

des versements effectués sur le quatrième milliard. Voir les chiffres exacts dans Villefort, t. IV, pp. 1-2. D'autre part, les intérêts échus au 1er mars 1873 avaient été payés. Notre dette était donc effectivement réduite à 1 milliard 500 millions.

(1) Villefort, t. IV, p. 17.

La démission de Thiers, qui suivit de près la conclusion de la convention, n’eut pas l’influence troublante qu’on aurait pu redouter. De notre côté, les paiements se succédèrent régulièrement du 1er avril au 5 septembre (1). Les Allemands se conformèrent aux dates convenues pour l’évacuation. Le 2 août, les quatre départements, Ardennes, Vosges, Meurthe-et-Moselle, Meuse et l’arrondissement de Belfort étaient libres de troupes étrangères. Le quartier général fut transporté à Verdun où il resta jusqu’au 13 septembre. La place fut évacuée ce jour-là et le dernier gîte d’étapes, Gonflans, le 16 septembre. L’occupation avait pris fin, après avoir duré, en se restreignant successivement, depuis mars 1871 jusqu’à septembre 1873, c’est-à-dire deux ans et cinq mois (2).

Long espace de temps pour ceux qui avaient eu à supporter les humiliations et à traverser les périls de l’occupation étrangère, délai bien court cependant pour trouver la somme colossale exigée par l’Allemagne. La lutte n’avait donc pas été clôturée après nos défaites. La paix signée, elle avait continué tout aussi âpre sur le terrain financier. Sur ce nouveau champ de bataille, l’Allemagne, cette fois, ne nous avait pas battus. La France avait été assez riche pour payer ses revers. Et puisqu’on a tant prononcé le mot de revanche, on peut dire que l’heureux résultat des deux grands emprunts, l’habileté ^consommée avec laquelle fut menée la translation en Allemagne des 5 milliards, les précautions qu’on sut prendre pour éviter la crise monétaire que la migration brusque d’un capital si énorme devait provoquer selon toute prévision, tout cela ce fut la revanche inespérée et immédiate.

(1) Pour les chiffres des versements, consulter le rapport de Léon Say dans Villefort, t. IV, p. 31.

(2) On indique mars 1871 comme point de départ du délai, parce que l’occupation dont il est question ici est l’occupation à titre de gage du paiement, telle qu'elle est réglée par l’article 3 des préliminaires.

l'indemnité de cinq milliards

C’est que, cette fois, nous étions prêts et bien conduits. Préparés, nous l’étions et de longue date, grâce à nos réserves pécuniaires lentement accumulées, grâce à cet esprit de suite dans l’épargne, qui est une de nos vertus nationales. La France recueillait ainsi le fruit de son travail et de son économie. A ce combat bien moderne, livré sur le terrain du crédit et de la richesse, elle eut l’heureuse chance d’être menée par un politique d’expérience doublé d’un financier consommé, alliant la prudence à l’audace, connaissant à fond l’effort qu’on pouvait demander au pays, sachant lui rendre la foi en lui-même, inspirer aux étrangers confiance en sa loyauté et en son avenir. Sans doute, il fut secondé par des collaborateurs de tout ordre, depuis le ministre des finances jusqu’aux moindres agents du Trésor. Mais de n’avoir pu se passer d’aides de camp, cela ne retire rien à la valeur du chef.

Ceux qui racontèrent ces événements peu après qu’ils s’accomplirent, cherchèrent à diminuer, au profit de l’Assemblée nationale ou de la nation elle-même, la part de Thiers dans cette œuvre de diplomate et de financier par laquelle il couronnait de façon triomphante sa carrière d’homme d’État (1). Inconsciemment ou non. ils continuaient à se faire l’écho des querelles et des passions qui avaient abouti en mai 1873 au renversement du Président. Ce changement de personne destiné à servir de préface à un changement de régime se faisait à un moment bien inopportun. La convention libératrice était signée, sans doute, mais son exécution était loin d’être terminée. Un milliard au moins restait à verser. Quatre départements de l’Est et Belfort étaient encore soumis à l’occupation étrangère. C’était le temps qu’on choisissait pour renvoyer l’homme qui avait conduit à bonne fin une tâche jugée dès l’abord insurmontable !

(I)Valfrey, Histoire du traité de Francfort, t. II, pp. 221-224; Sorel, Histoire diplomatique de la Guerre franco- allemande, t. II, p. 322. Mais dans des temps plus récents on a su se hausser à plus d'impartialité, par exemple de Broglie, La Mission de M. Gontaut-Biron à Berlin, p. 23; Hànotàüx, Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 629.

Depuis deux ans, l'Allemagne s'était accoutumée à traiter avec lui, elle avait fait fond sur lui, sur sa réputation de politique, sur son âge, sur son expérience de gouvernant (1). C'est à lui qu'elle avait fait crédit au moins autant qu'à la France qu'elle connaissait mal, qu'elle croyait, selon le mot de Bismarck, « plus militaire et moins riche ». N'était-ce pas un jeu dangereux que de se priver de lui, au risque de donner à notre adversaire une occasion, peut-être attendue, de profiter une fois de plus de nos discordes intestines ? Si donc l'Assemblée fut la collaboratrice de Thiers dans les débuts, elle ne le fut bientôt plus qu'à contre-cœur. Quand elle se fut servie de lui pour trouver l'argent nécessaire à notre libération définitive, elle le renvoya, au risque de tout compromettre, alors qu'enfm on touchait au but. Et si l'on rappelle ici cette manifestation d'ingratitude des partis réactionnaires, ce n'est ni pour s'en étonner, ni pour raviver une polémique désormais apaisée, mais pour constater que, par une heureuse fortune, cet acte impolitique de la majorité n'eut point les suites funestes qu'on pouvait redouter.

Les meilleurs guides pour la série des négociations relatives au paiement de l'indemnité sont encore Valfrey, Histoire du traité de Francfort, t. I, pp. 93-96, 120, 121, 130-132, 144-146; t. II, pp. 71-97, 125, 126, 147-172; Sorel, Histoire diplomatique de la Guerre franco-allemande, t. II, pp. 309, 310, 313, 321, 322, 324-327, 338-341,347-352; Gontaut-Biron, Mon Ambassade en Allemagne , Paris 1906, in-8, pp. 70, 122, et les deux chapitres IV et VIII qui rapportent de première main l'histoire diplomatique des conventions de 1872 et 1873. On y joindra la correspondance

(1) Dépêche de Gabriac à Rémusat, du 15 décembre 1871, Gabriac, Souvenirs diplomatiques de Russie et d’ Allemagne, Paris 1896, in-8, p. 179: dépêches de Saint-Vallier à Thiers, du 25 janvier 1872 et de Gontaut-Biron à Thiers du 15 février 1872, Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I,

pp. 132, 188.

l’indemnité de cinq milliards

échangée entre Thiers, Rémusat, Gontaut-Biron, Saint- Vallier, Manteufïel, qui figure dans les deux volumes : Occupation et libération du territoire, Paris 1900, in-8, publiés par la famille de Thiers.

Il y a moins de choses intéressantes qu’on aurait pu s’y attendre dans l’ouvrage de Clément-Simon, La Comtesse de Valon, Paris 1909, in-8, chap. XIII : « La libération du territoire », bien que la comtesse de Valon ait été, du jour où Manteufïel prit le commandement de Fermée d’occupation jusqu’à la démission de Pouyer-Quertier, la confidente et l’intermédiaire de leurs négociations.

Thiers, Notes et Souvenirs, Paris 1901, in-8, pp. 116, 119, 120, 121, 123, 124, donne des précisions sur la discussion du chiffre de l’indemnité lors des préliminaires de Versailles.

Sur les opérations des deux emprunts, la réunion des fonds, leur conversion en valeurs libératoires, les modes et quotités des paiements successifs faits à l’Allemagne, le document le plus précieux à consulter est le Rapport fait au nom de la commission du budget de 1875 par Léon Say, travail d’une précision remarquable, véritable chef-d’œuvre de science financière. Il est reproduit dans l’ouvrage de Léon Say, Les Finances de la France sous la troisième République, Paris 1898, in-8, t. I, pp. 365-442 et dans Villefort, t. IV, pp. 24 et suiv. On trouvera aussi des renseignements originaux dans Thiers, op. cit ., pp. 183, 184, 192-196, 216-224, 231-233, 284-302, 304-314, 322-325, 344, 345, 381-393, tant sur les emprunts et la crise monétaire que sur les conventions avec l’Allemagne. Les autres ouvrages qui ont étudié les questions financières de toute sorte auxquelles a donné lieu l’énorme dette qu’il nous a fallu acquitter, s’inspirent tous du travail de Léon Say. De ce nombre je citerai seulement Cucheval-Clarigny, Les Finances de la France de 1870 à 1891, Paris 1891, in-8, dont les pages 1-29 présentent en un raccourci très lumineux l’histoire des deux emprunts et les moyens employés pour faire passer en Allemagne les sommes dues par nous.

Page 1