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L’OCCUPATION

L’acquittement de l’indemnité dans un délai relativement si court libérait la France de deux charges bien pénibles : l’occupation d’une partie de son territoire et l’entretien de l’armée étrangère qui y était installée. L’histoire du rétablissement des relations pacifiques normales entre les deux pays serait incomplète, si, revenant en arrière, on n’essayait pas de décrire ce régime transitoire, cette situation tout à fait anormale d’un pays qui, ayant signé la paix, n’avait pas, à raison des obligations financières mises à sa charge, reconquis la pleine possession de lui-même. Le régime de l’occupation, ses phases de décroissance alternant avec les menaces è peine dissimulées d’une prolongation au delà du terme convenu, ses périls toujours renaissants, l’insécurité qu’elle engendrait par le fait de son existence même et de sa durée, les embarras qu’elle suscitait au dehors à un gouvernement discuté au dedans et peu assuré du lendemain, tout cela complète, en l’assombrissant encore, le tableau de ces trois années douloureuses succédant à l’année de la défaite. Autour de ces faits essentiels s’en groupent d’autres, dont l’importance s’accroît de la*connexité qu’ils avaient avec les premiers : mesures relatives au logement des troupes occupantes, au fonctionnement des services accessoires réclamés par elle , difficulté de maintenir l’accord entre l’administration civile française et l’autorité militaire exer-

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cée par l'Allemagne, création d'une mission diplomatique spéciale auprès du commandant du corps d'occupation, rôle prépondérant du chef de cette mission et son il fluence au quartier général, appui inattendu trouvé par lui auprès du général en chef allemand. Plus de trente ans se sont écoulés depuis ces heures d'humiliation. Ceux qui n'en furent que les contemporains éloignés et distraits, ceux, de plus en plus nombreux chaque jour qui ne les ont pas vécues, ont intérêt à les connaître. Les témoignages sont restés, ici, plus abondants qu'ailleurs. Leur sincérité, rendue évidente par leur concordance et par la qualité des témoins, rend plus facile la tâche de l'historien.

L'article 3 des préliminaires de Versailles réglait à la fois l'évacuation immédiate des départements de l'Ouest et du Centre et l'occupation de ceux qui devaient, jusqu'au paiement de l'indemnité, rester aux mains de l'Allemagne. Les premiers devaient être évacués, les uns intégralement, les autres partiellement, jusqu'à la rive gauche de la Seine, dès après la ratification des préliminaires. C'étaient : le Calvados, l'Orne, la Sarthe, l'Eure-et-Loir, le Loiret, le Loir-et- Cher, l'Indre-et-Loire, l'Yonne en entier, et jusqu'à la Seine (rive gauche) : Seine- Inférieure, Eure, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Aube, Côte-d'Or. Les préliminaires ayant été ratifiés le 2 mars, une convention du 4, complétée pour le détail par une convention du 6, régla l'évacuation des forts de Paris (rive gauche), celle des départements de l'Ouest et du Centre en totalité et le mouvement de retraite de l'armée allemande sur la rive droite de la Seine. Ces accords furent exécutés en mars et avril (1).

Quant à l'évacuation des départements ou portions de départements situés entre la rive droite de la Seine et la nouvelle frontière de l'Est, elle devait s'opérer graduellement après la ratification du traité de paix définitif, au fur et à mesure des paiements successifs. Ces départements

(1) Voir le texte de ces conventions signées à Versailles par les généraux de Valdan et Podbielski, dans Villefort, t. I, pp. 31-34.

étaient les suivants : Somme, Oise ; rive droite de la Seine pour les départements de Seine-Inférieure, Eure, Seine-et- Oise, Seine-et-Marne, Seine, forts de Paris (rive droite), Aisne, Aube et Côte-d’Or; Haute-Saône, Doubs, Jura, Marne, Haute-Marne, Ardennes, Meuse, Vosges, Meurtheet-Moselle, territoire de Belfort, soit vingt départements, environ le quart de tous les départements français. Ceux-là devaient donc rester occupés un temps plus ou moins long en garantie de la dette qu’on nous imposait.

Cette prise d’un gage territorial n’avait rien en soi d’anormal. Elle se justifiait par la pratique antérieure. Déjà, une première fois, la France avait subi l’application d’une mesure semblable. Le traité de Paris (20 novembre 1815) nous imposait l’obligation de garder et d’entretenir, pendant cinq ans, un corps d’occupation de 150.000 hommes. Toutefois, on en a fait très justement la remarque (1), l’occupation de 1815 avait en même temps le caractère d’une mesure de préservation défiante vis-à-vis d’un pays qu’on considérait comme un foyer mal éteint de propagande révolutionnaire. Aussi les puissances alliées avaient-elles décidé de ne pas lier le paiement des 750 millions d’indemnité de guerre à la durée de l’occupation. La France pouvait payer et n’avoir pas droit pour cela à la restitution de son gage. Il fallait qu’elle se montrât suffisamment apaisée pour obtenir cette faveur. En 1871, F Allemagne n’avait plus à concevoir de semblables craintes. Ayant brisé notre puissance militaire, elle n’avait plus de longtemps à redouter une agression de notre part. Créancière d’une somme dont l’énormité l’avait étonnée elle-même, elle prenait les précautions d’usage contre un débiteur dont la solvabilité peut chanceler subitement. Mais, du jour où la dette serait intégralement payée, elle n’avait plus aucune raison plausible pour prolonger son séjour.

On a montré dans le précédent chapitre comment les

(1 ) Sorel, Histoire diplomatique de la Guerre franco- allemande, t. II, pp. 355,

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choses étaient allées à cet égard, comment, retranchée dans la rigueur de son droit, l'Allemagne exigea et attendit que le dernier franc eût été payé pour se retirer. Jamais elle ne consentit à nous faire profiter de la stipulation écrite dans l'article 3 des préliminaires, à substituer des garanties financières è la garantie territoriale, à faire fond sur notre solvabilité, sur nos promesses. Elle n'eut pas en notre avenir la confiance que montrèrent les hommes d'affaires de tout pays, elle n'eut foi que dans la vertu indiscutable du « comptant ». Jamais non plus elle n'accorda les évacuations successives qu'en bataillant, après nous avoir imposé des concessions accessoires et chaque fois, pour ainsi dire, à regret. Toutes les occasions lui parurent bonnes pour retarder le retrait de ses troupes et manifester des sentiments de défiance ou même de crainte, d'une crainte trop excessive de la part d'un vainqueur si complet pour qu'on pût la croire sincère.

Tantôt c'était le péril prétendu de notre réorganisation militaire trop prompte, tantôt les difficultés de notre situation intérieure ; au début, l'explosiou soudaine du mouvement communaliste, la sédition se prolongeant, l'écrasement de la révolte tardant à venir; plus tard, les progrès du parti républicain, les tendances révolutionnaires du pays qui, au cas du renversement de Thiers, serait poussé, sous la dictature de Gambetta, aux résolutions extrêmes. Toujours « injustes soupçons et incurable défiance (1) », toujours l'éventualité redoutée, bien qu'à peine croyable, d'un retour offensif, d'une tentative désespérée de notre part pour recommencer la lutte et reprendre au vainqueur les provinces perdues. Peut-être n'y avait-il dans cette attitude qu'un excès de précaution, qu'une de ces façons de se garder contre l'adversaire habituelles à l'état-major allemand et qui lui avaient si bien réussi. Ainsi s'explique l'ordre adopté pour les évacuations et qui paraît toujours dicté par des préoccupations stratégiques : les places fortes

U) Saint-Vallier à Thiers, 27 mai 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 352.

de F Est, Belfort, Toul, Verdun, gardées jusqu'à la dernière heure, la ligne d'invasion Metz à Verdun occupée jusqu'à la fin pour pouvoir revenir dans le délai le plus court et par la voie la plus directe sur la capitale. Peut-être aussi se mêlait-il à ces précautions d'ordre militaire des calculs plus subtils. N'était-ce pas encore une fois l'emploi de la manœuvre favorite de Bismarck : semer l'inquiétude et l'alarme pour récolter des concessions ardemment souhaitées et, comme l'avouait ingénument ou crûment d'Arnim, nous « vexer » en continuant à nous occuper, parce que nous devions payer d'autant plus et d'autant plus vite que nous serions plus « vexés » (1)?

A ces raisons déterminantes s'en joignaient d'autres d'ordre secondaire et qui, elles aussi, vinrent se mettre à la traverse de la marche normale de l'évacuation, mais pour un temps limité, et sans peser aussi lourdement sur les résolutions de l'Allemagne. Il y eut d'abord les difficultés concernant le logement des troupes quand elles devaient passer d'un département dont l'évacuation était décidée, dans les départements encore occupés. On aura l'occasion d'en parler plus loin. Il y eut aussi, dans les débuts de l'occupation, une controverse, peu importante sans doute, mais qui mérite d'être rapportée, parce qu'elle montre à quels obstacles inattendus venait se heurter notre effort vers la libération, faute d'avoir observé ou deviné la psychologie de nos adversaires (2).

On se rappelle que le premier versement sur l'indemnité était d'un demi-milliard et que, pour cette fois, on nous avait admis à nous libérer en billets de la Banque de France, jusqu'à concurrence de 125 millions. Le surplus, 375 millions, devait être payé en valeurs libératoires qui furent, en effet, remises en traites sur des banques allemandes ou

(1) Saint-Vallier à Thiers, 31 et 8 mai 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 330, 357, 358.

(2) On consultera sur cette question : Valfrey, t. I, pp. 144, 145; Doniol, pp. 22-28, 56, et Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 17, 18, 20, 21, 24, 35, 58, 82, 88, 92,

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anglaises, Ce paiement effectué dans les débuts de juillet devait nous procurer l'évacuation de l'Eure, de la Seine- Inférieure et de la Somme. Les agents du Trésor allemand avaient mission de recevoir à Strasbourg les espèces résultant de rencaissement de ces traites. Or, ils soutenaient que le comptage du numéraire avait seul la vertu libératoire. De la sorte, le paiement intégral ne devait dater que du jour où les valeurs métalliques auraient été toutes comptées et vérifiées par eux, du jour où, comme ils disaient, « le paiement aurait été reconnu ». Mais ce comptage et cette vérification prenaient du temps. On estimait que, dans une seule journée, on ne pouvait compter que 800.000 francs. Pour 375 millions, on voit quel délai eût été nécessaire. Le Trésor français n'avait pas songé à cette difficulté. Aussi était-on persuadé, à Paris, avoir versé le demi-milliard, alors qu'à Berlin on le tenait pour non payé. L'ordre d'évacuation se faisait donc attendre et il ne fut donné que fin juillet.

Qui avait raison dans ce conflit en apparence minuscule, dans cette querelle de comptables qui pourtant pouvait avoir les plus graves répercussions? Du côté français, on raisonnait de la façon suivante : un débiteur qui paie est libéré, ce nVt point son affaire de compter et il ne saurait être rendu responsable des lenteurs apportées par le créancier à prendre possession des espèces qu'on lui offre. Sinon, il serait loisible à ce créancier de retarder les effets libératoires du paiement. De plus, quand la dette est productive d'intérêts, et tel était le cas pour les trois derniers milliards, les retards du créancier dans l'acceptation des paiements partiels auraient cette conséquence, que les intérêts continueraient à courir, malgré le paiement effectué. Nous avions donc à la fois un intérêt présent et un intérêt d'avenir à faire triompher cette thèse. Toutefois, au point de vue strictement juridique, les prétentions allemandes étaient mieux fondées que les nôtres. Il n'y a paiement que lorsqu'il a été reçu par le créancier et, du moment qu'il ne met aucune mauvaise volonté dans l'opération de la réception, le débiteur doit supporter les conséquences inséparables

du chiffre élevé de sa dette. Les Allemands pouvaient donc soutenir valablement que, seul, le paiement reconnu et non le paiement annoncé donnait droit à l'évacuation.

Une entente eût pourtant été facile. Il aurait suffi, comme le suggéra plus tard, en août 1871, notre ministre des finances, que le jour du versement fût considéré comme étant celui du paiement libératoire, sauf à nous débiter des manquants constatés d'un commun accord, l'Allemagne s'engageant de son côté à nous créditer des excédents (1). Mais il y avait des causes de toute sorte qui s'opposaient à l'adoption de cette méthode conciliatrice. On était au début de la reprise des relations pacifiques Chacun mettait de la raideur, une sorte d'amour-propre à se cantonner sur ses prétentions sans en rien vouloir céder. L'Allemagne n'avait aucun intérêt à se presser dans ses mouvements et à rapatrier ses troupes. C'était le Trésor français qui payait les frais d'entretien de l'armée occupante. Chaque journée de retard était un bénéfice net pour le Trésor allemand. Enfin, l'esprit de routine des agents inférieurs des finances avait contribué à l'échec de cette combinaison si simple (2). Dans une dépêche du 13 octobre 1871, Pouyer-Quertier annonce qu'il s'est entendu avec Delbrück pour les paiements et qu'à l'avenir ils compteront du jour du versement et non du jour où ils auront été vérifiés. Mais il semble que l'accord n'ait pas duré. Une dépêche postérieure de Saint-Vallier (31 octobre 1871) constate qu'il a fallu en passer sur ce point, comme sur tant d'autres, par les exigences tracassières d'une bureaucratie intransigeante et pointilleuse.

Cette difficulté était, certes, peu de chose en comparaison de celles sans cesse renaissantes et de nature beaucoup plus

(1) Saint-Vallier à Thiers, 19 août 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 58.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 31 octobre 1871. Thiers, Occupation et libéra

tion du territoire, t. I, p. 92.

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aiguë que provoquait la présence d'une armée étrangère sur une partie du sol français, jointe à l'obligation de subvenir aux frais de son entretien. Cette occupation à titre de gage, ainsi que l'obligation pécuniaire qui y avait été rattachée comme corollaire, avaient été réglées avec soin par des conventions dont il n'a pas encore été parlé : celles de Ferrières et de Rouen des 11 et 16 mars 1871.

La convention de Ferrières, signée par deux intendants allemands et J. Favre, avait trait au service de l'alimentation des troupes maintenues en France, à leur logement, à tout ce qui concernait leurs divers établissements militaires (1). Déjà l'article 4 des préliminaires faisait prévoir la conclusion de cet accord. Il disposait, en effet, que les troupes allemandes s'abstiendraient de faire des réquisitions en argent ou en nature. Mais, par contre, leur alimentation était mise à la charge du gouvernement français dans une mesure qui restait à débattre avec l'intendance allemande. La convention de Ferrières n'était donc que le complément annoncé de l'article 4 des préliminaires. Le point, important parmi tant d'autres, réglé par cet accord, était la fixation du nombre d'hommes et de chevaux dont l'alimentation était mise à notre charge, l'Allemagne ayant à pourvoir en nature à cette alimentation, la France ayant à en faire les fonds. Jusqu'à la conclusion de la paix, l'indemnité de nourriture était de lf 75 par ration de vivres et de 2f 50 par ration de fourrages; pour 500.000 rations de vivres et 150.000 rations de fourrages par jour, ce qui représente une somme quotidienne de 1.250.000 francs. Après l'échange des ratifications de la paix définitive et le paiement du premier demi-milliard, le nombre des rations devait s'abaisser de façon qu'au bout de quatre semaines il était réduit à 150.000 rations de vivres et 50.000 rations de fourrages. Puis ces chiffres descendaient encore au fur et à mesure des paiements partiels effectués sur l'indemnité, en sorte qu'a-

(I) Voir le texte dans Villeforv, t. I, pp. 40 et suiv. U faut y joindre des nstructions spéciales émanées de l'administration militaire allemande, du moi» de mars 1872. Villefort, t. II, pp. 264-281.

près le paiement des deux premiers milliards, les rations de vivres tombaient à 50.000 et celles de fourrages à 18.000, ce qui représentait encore une dépense quotidienne de 132.500 francs. Cette charge financière, qui s'ajoutait à tant d'autres, était fort lourde (1). Tous nos efforts tendirent à la ramener au minimum. Le succès de l'emprunt de 1871 et les ressources qu'il mit à notre disposition permirent de profiter des stipulations concernant la réduction du nombre des troupes. Une convention du 10 novembre 1871, signée à Paris par Pouyer-Quertier et d'Arnim, abaissait pour 1871 le nombre des rations à 120.000 hommes et 40.000 chevaux, puis à 80.000 hommes et 30.000 chevaux. Enfin elle décidait qu'à dater du 1er janvier 1872 jusqu'à l'évacuation totale, le chiffre serait réduit à 50.000 hommes et 18.000 chevaux. Le prix des rations était également diminué à partir de la même date : il était de lf 50 par homme et lf 75 par cheval (2).

A partir, par conséquent, de 1872, le chiffre de l'armée d'occupation fut ramené à 50.000 hommes et 18.000 chevaux. Jusqu'à la fin, il se maintint sur ce pied. En vain, au cours des négociations concernant le paiement des 5 milliards et l'évacuation graduelle, on tenta du côté français d'obtenir un allégement de cette charge. On avait espéré arriver à ce résultat au cours des pourparlers engagés au printemps de 1872. L'équité, si on n'eût consulté qu'elle, eût exigé qu'on nous consentît cette réduction proportionnelle. Le maintien de l'effectif faisait disparaître un des avantages de l'évacuation, car il fallait pourvoir au logement des troupes qui quittaient les départements évacués (Marne et Haute-Marne) pour refluer dans les autres (Meuse,

(1) Il résulte d'un-projet de loi présenté le 2 août 1872 que les dépenses pour l'armée d'occupation s’élevaient pour l’année 1871 à 248.625.000 francs. Villefort, t. II, Addenda, p. 590.

»'2) Villefort, t. II, Addenda, p. 589. Calculée sur ces dernières bases, la dépense totale (nourriture et autres), résultant de l'entretien des troupes d’occupation, s'élevait à 25 millions par semestre. (Extrait du rapport de la commission du budget de 1872.) Villefort, t. II, Addenda, p. 591. La dépense de l'entretien pendant toute la durée de l'occupation s'est montée à 340.737.000 francs. Villefort, t. V, p. 92.

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Ardennes, Vosges, Meurthe-et-Moselle, Belfort). Or, dans ces derniers, il n'y avait pas de locaux aménagés pour tant d'hommes. Il fallait donc ou bien les loger chez l'habitant, au risque d'accroître l'irritation des populations déjà si éprouvées, ou construire à grands frais des baraquements et obtenir des chefs de corps qu'ils consentissent à les occuper. C'étaient là des dépenses et des ennuis qu'avec un peu de bonne volonté on eût pu nous éviter. Ajoutons que la solidité du gage territorial n'en eût en aucune manière été ébranlée. Car il importait peu que les 16.000 hommes occupant les deux départements à évacuer fussent d'un côté de la frontière ou de l'autre. La sécurité de l'occupant ne pouvait sérieusement être menacée si ces troupes avaient été massées en Alsace-Lorraine, d'où en une journée elles pouvaient rentrer en pays occupé. Mais le parti militaire, dont les craintes, les défiances, les regrets mal dissimulés pesaient d'un poids si lourd sur les décisions de l'Allemagne, ne voulait entendre parler à aucun prix de cette réduction. On dut abandonner tout espoir d'arriver à cet égard à une solution transactionnelle. Tout ce qu'on put obtenir, ainsi qu'on l'a vu dans le précédent chapitre, c'est l'insertion dans la convention du 29 juin 1872 d'une stipulation bien vague, celle de l'article 6, prévoyant l'éventualité de la diminution de l'effectif et, comme conséquence toute naturelle, la réduction proportionnelle des frais d'entretien. Mais ce n'était qu'une simple prévision qui n'engageait en rien le gouvernement allemand et n'avait en aucune façon le caractère obligatoire d'une promesse.

En vain, après la signature de cette convention et pour chercher à atténuer la mauvaise impression qu'elle avait produite en France, essaya-t-on de renouer la négociation sur la question de diminution de l'effectif. Gontaut-Biron, à Berlin, croyait d'abord pouvoir y réussir (1). Mais les bonnes dispositions qu'on avait cru remarquer chez nos

(1) Dépêche de Gontaut-Biron à Rémusat, 8 juillet 1872; Thiers, Occupa * tion et libération du territoire > t. I, p. 448;

voisins n'avaient été que de courte durée. Une crise nouvelle de défiance et de soupçons injustes s'était déclarée. Le parti militaire avait de nouveau circonvenu l'Empereur et lui avait fait entrevoir, en les exagérant, les dangers résultant de l'éparpillement des troupes d'occupation (1). Il parut impossible de le convaincre de nos loyales intentions. Dès lors, tout l'effort de notre diplomatie se concentra à Nancy, auprès du quartier général, pour obtenir une répartition aussi équitable que possible des troupes dans les derniers départements occupés. Ici on aboutit à des solutions satisfaisantes, grâce à l'esprit de conciliation dont ne cessa jamais de faire preuve le général en chef Manteufïèl. Ce fut notre dernière tentative pour arriver à la diminution du chiffre des troupes d'occupation.

La fin de 1872 et le début de 1873 s'écoulèrent donc sans qu'aucun allégement fût apporté à la situation. Lorsque en mars 1873 fut signée la convention concernant la libération définitive, il fallut pourtant entrer dans la voie des atténuations. On ne pouvait pas raisonnablement, après avoir évacué les Ardennes, les Vosges, Meurthe-et-Moselle, la Meuse et Belfort, concentrer les 68.000 hommes de l'armée d'occupation à Verdun et sur la route de Verdun à Metz. Bismarck parla d'une mesure de ce genre à notre ambassadeur (2). Mais cette exigence comminatoire, suprême effort du parti militaire enfin désarmé à coups de milliards, ne devait pas être maintenue. On se borna à renforcer la garnison de Verdun de 1.000 hommes et à stipuler que les deux gîtes d'étapes d'Étain et Conflans seraient occupés par un bataillon. Le chiffre des troupes ne fut donc réduit que tout à fait à la fin, dans la courte durée qui va de juillet au 16 septembre 1873. C'est la seule concession qu'on put arracher à un contractant obstiné dans sa méfiance injustifiée.

(1) Saint-Vallier à Thiers, 13 juillet 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 449 et suiv.

(2) Gontaut-Biron à Thiers, 16 mars 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 360.

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La convention de Ferrières ne se bornait pas aux clauses concernant l'alimentation. L'Allemagne y avait fait insérer des précisions destinées à assurer à ses troupes des établissements militaires convenables (1). Fidèles à leurs habitudes d'ordre et de méthode, les Allemands avaient prévu tout ce qui concernait le logement des officiers et des hommes, les ateliers et magasins, les bureaux pour les chefs de corps et les administrations, les manèges, champs d'exercice et de tir, mess pour officiers. L'administration militaire française avait dû s'incliner devant ces nécessités, conséquences inévitables d'une occupation qui devait durer plusieurs années. Elle comprenait fort bien, au surplus, que ces mesures étaient dans l'intérêt du pays. En cantonnant les troupes dans les établissements qui leur étaient réservés, or évitait autant que possible les occasions de contact avec la population civile, on écartait des chances quotidiennes de conflit. La précision minutieuse avec laquelle ces arrangements avaient été libellés d'un commun accord, rendit tolérables les rapports forcés que ce régime anormal établissait entre les intendances militaires des deux gouvernements. Les difficultés et les heurts inévitables en pareil cas furent sans doute une cause de soucis pour ceux qui avaient mission de les empêcher ou de les atténuer. Mais les dissentiments furent toujours passagers. Jamais ils ne dégénérèrent en conflit aigu. Deux questions pourtant donnèrent lieu à des litiges qui méritent d'être rappelés.

Le premier est relatif à l'organisation du service religieux protestant (2). La convention de Ferrières avait omis de

(1) Une circulaire du ministre de la guerre français aux intendants (30 octobre 1871) leur donnait à ce sujet des instructions détaillées. Archives de Meurthe-et-Moselle, dossier : Affaires franco-allemandes 1871-1872, n° 514.

(2) Sur pette question il n’y a qu’une courte note insérée comme annexe dans le tome II de Valfrey, pp. 255, 256. Les renseignements qu’elle contient sont en désaccord avec les documents authentiques et inédits que nous avons pu utiliser.

mentionner, parmi les établissements militaires exigés pour les troupes allemandes, les locaux destinés à Fexercice du culte protestant, du moins dans les localités où il n'existait pas d'édifice consacré par avance à ce culte. Toutefois, on avait vite compris de notre côté qu'il fallait pourvoir à cette nécessité d'ordre moral. Une circulaire du ministre de la guerre, général de Cissey, du 30 octobre 1871, indiquait aux intendants qu'il était désirable que, d'un commun accord avec l'autorité civile, l'intendance aidât les Allemands à trouver les locaux appropriés à cet objet (1). Il semble que partout on ne tint pas compte de ces instructions prévoyantes. Au début de 1872, une difficulté surgit à ce propos dans la petite ville de Pont-à-Mousson (Meurthe-et- Moselle). Le commandant de l'armée d'occupation réclamait pour les troupes de cette localité soit un local spécial, soit l'abandon d'une église inoccupée. Il se heurtait au mauvais vouloir de l'administration municipale et à la négligence de notre administration militaire. Passant rapidement au ton de la menace, on nous laissait un court délai pour que la question fût définitivement réglée et on nous faisait entrevoir la possibilité de mesures de violence : l'occupation par la force d'une église catholique pour le cas où satisfaction ne serait pas donnée à la réclamation. Les instances de Saint-Vallier auprès du préfet de Meurthe-et-Moselle eurent rapidement raison des retards de la municipalité. Elle mit à la disposition de l'autorité allemande la salle de la bibliothèque du petit séminaire (2).

Saint-Vallier avait été ému de l'incident à tel point, qu'il crut devoir solliciter l'intervention directe du chef de l'État pour empêcher le retour de pareils faits. Une dépêche de celui-ci aux préfets des départements occupés (Meurthe-et- Moselle, Ardennes, Meuse, Vosges, Haute-Marne, Marne) indiquait en termes impératifs l'obligation d'assurer aux

(1) Archives de Meurthe-et-Moselle, dossier : Affaires franco-allemandes 1871-1872, n° 514.

(2) La correspondance relative à ce conflit se trouve aux archives de Meurthe-et-Moselle, dossier : Affaires franco-allemandes 1871-1872, n° 695*

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occupants le moyen de suivre les prescriptions de leur culte. V Si vous ne pouvez décider les curés à prêter leurs églises pour quelques heures, disait Thiers, ménagez- vous un local ailleurs et notamment dans les mairies. Faites cédei toutes les résistances des maires... Parlez au nom du gouvernement et faites-vous obéir (1). » La dépêche fut communiquée à Manteuffel. Celui-ci, tout en constatant « qu’il n’était pas dans le sens du Seigneur » de refuser une église, déclarait se contenter de la bibliothèque du séminaire (2). Mais il pliait qu’à l’avenir on n’offrît plus, comme l’avait fait par dérision l’autorité municipale, une salle de spectacle pour célébrer le service religieux. Avec raison il jugeait de tels procédés offensants pour lui et ses soldats (3). Il fallait éviter qu’un conflit de ce genre se reproduisît. C’est à quoi s’employa sur-le-champ Saint-Vallier en adressant une circulaire aux préfets des départements occupés. Un peu plus tard, au mois d’octobre de la même année, il crut devoir encore prendre ses précautions au moment où l’évacuation des départements champenois allait faire refluer des troupes en plus grand nombre dans les derniers départements occupés (4). Cette fois, les mesures avaient été prises en temps opportun. Une prévoyance intelligente et toujours en éveil avait conjuré tout péril et rendu impossible le retour d’une querelle où nos administrateurs locaux avaient pu faire supposer aux Allemands que l’intolérance religieuse était pour nous une des formes du patriotisme.

Une seconde question, celle-ci relative à l’installation

(1) Thiers aux préfets, 11 février 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 164.

(2) Les Allemands étaient d'autant plus surpris de la résistance des curés français à prêter leurs églises pour quelques heures qu'en Allemagne il y a beaucoup de localités oû les édifices religieux servent à l'un et à l’autre culte. Ils ne pensaient donc pas commettre de profanation.

(3) Manteuffel à Saint-Vallier, 11 février 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 166.

(4) Circulaire du 12 février 1872 et lettres au préfet de Meurthe-et-Moselle des 19 et 28 octobre 1872. Archives de Meurthe-et-Moselle, dossier : Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Entretien de l’armée d’occupation.

matérielle des troupes, n'alla pas non plus sans encombre. C'est celle du baraquement (1). Dès la fin de 1871, elle donnait lieu à des désaccords fâcheux et qui n'étaient point encore terminés tout à fait en octobre 1872. Ici encore nous eûmes à lutter à la fois contre les lenteurs voulues ou l'esprit de routipe étroit de nos agents et les exigences insatiables des chefs de corps allemands. Il fallut au gouvernement central toute son énergie, à son représentant près du quartier général toute son adresse, à Manteufïel tout son esprit de bienveillante équité pour aboutir à des solutions satisfaisantes.

La convention de Ferrières prévoyait (art. 10) que les troupes d'occupation seraient logées de préférence dans les bâtiments publics et ceux pris à loyer dans ce but. On ne devait employer le logement chez l'habitant qu'en cas d'insuffisance de ces deux premiers moyens. Il semblait donc tout naturel que, là où existaient des casernes, on les utilisât avant tous autres locaux pour y placer les soldats. Mais on ne fut pas long à se heurter ici à une résistance inattendue de la part des chefs de corps. Le procédé du placement chez l’habitant paraissait avoir toutes les prédilections des Allemands, accoutumés chez eux de longue date à ce mode de logement qui leur laisse une liberté relative et des facilités de vie auxquelles le soldat caserrié ne saurait prétendre. Durant la guerre et pendant l'armistice, ce moyen avait été employé partout où avaient lieu des passages de troupes et même des séjours prolongés. Le casernement avec ses rigueurs disciplinaires contrariait donc des habitudes invétérées et ces velléités d'indépendance qui se manifestent toujours chez les militaires en campagne. Les chefs euxmêmes étaient dans les mêmes sentiments que leurs soldats. Aussi, tous les prétextes leur étaient bons pour ne pas

(1) Valfrey, Histoire du traité de Francfort, a consacré une de ses notes annexes à cette affaire assez complexe, t. II, pp. 245-251. On le complétera par l'ouvrage de Doniol sur Thiers, Saint-Vallier et Manteuffel, pp. 233-263, et les dépêches insérées dans les deux volumes de Thiers, Occupation et libération du territoire.

l'occupation

accepter les casernements : -humidité, installation incomplète, absence de literie ou de couvertures, aménagement défectueux au point de vue sanitaire (1). Ajoutons que, dans beaucoup de localités occupées ou destinées à l'être, il n'y avait point de casernes, ce qui, vu la difficulté de trouver en peu de temps des bâtiments publics pouvant servir au casernement et répondre aux exigences des occupants, nous mettait dans la nécessité de continuer la pratique du logement chez l'habitant. Or, nos populations, écrasées depuis plus d'un an par les passages incessants de troupes, demandaient avec instance que cette charge, si pénible à tous égards, leur fût épargnée (2). Les contacts rendus plus fréquents par la présence permanente des soldats étrangers au foyer de ceux qu'ils seraient tentés de traiter en vaincus pouvaient d'ailleurs devenir trop facilement une cause de rixes, de conflits et de désordres dangereux pour la sécurité de l'occupant, encore plus pour celle des populations exposées à des représailles rigoureuses.

On ne fut pas longtemps à s'apercevoir combien il était difficile de concilier ces exigences contradictoires. Ce ne fut pas sans se dépenser en efforts souvent paralysés par la lenteur ou les dissensions mesquines de nos administrations militaires (intendance et génie), que Saint-ValJier finit par obtenir le consentement de Manteuffel à l'entrée des soldats dans les casernes existantes (3). Et encore fallait-il que les locaux fussent remis en état et que rien ne manquât dans les fournitures de matériel, sinon le casernement devait être abandonné, et on nous menaçait de revenir au système de l' E inquartier un g , au logement chez l'habitant, Assez vite

(1) Thiers à Saint-Vallier et Saint-Vallier à Thiers, 30 octobre 1871; Saint- Vallier à Rémusat et à Thiers, 26 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire , t. I, pp. 88, 89, 90; t. II, pp. 109, 110, 116, 117.

(2) Il est à noter que, d'après l'article 10 de la convention de Ferrières, les troupes en logement chez l'habitant n'avaient plus droit à la nourriture, mais uniquement à la « place au feu et à la chandelle ».

(3) Saint-Vallier à Thiers, 31 octobre 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 95, pour les obstacles apportés par nos administrations.

pourtant, dans l’été de 1871, cette première difficulté avait été aplanie.

La solution était moins aisée à trouver pour les localités dépourvues de casernes, pour celles aussi où les casernements existants étaient trop exigus par rapport au chiffre de la garnison. En pareil cas, il n’y avait qu’un seul moyen d’épargner aux habitants les désagréments du logement militaire, c’était de construire dans les délais les plus brefs des locaux appropriés, en y adjoignant toutes les dépendances prévues par la convention de Ferrières. Gomme il ne pouvait être question d’édifier des bâtiments en pierre, on s’était arrêté au système des baraques. Mais la difficulté de les faire agréer était plus grande que pour les casernes. Les Allemands étaient encore moins préparés à admettre ce mode de logement dont le type leur était peu familier, édifié en matériaux légers, et où les hommes paraissaient devoir être plus exposés aux intempéries. Il fallut toute la diplomatie patiente de notre représentant au quartier général, aidée des bonnes dispositions de Manteuffel, pour triompher des répugnances irraisonnées ou feintes des soldats et de leurs chefs. Après des essais qui donnèrent satisfaction, on réussit à barac[uer sur différents points du territoire occupé un certain nombre de troupes. Le général en chef favorisait ce mode de casernement qui libérait les habitants de la charge des logements militaires. Mais les lenteurs apportées à la construction par notre administration militaire, « son formalisme maladroit et hors de saison » paralysaient singulièrement les bonnes dispositions du chef de l’armée d’occupation et les efforts de notre commissaire. Les dépêches de Saint-Vallier dans les derniers jours de 1871 sont remplies de plaintes impatientes à ce sujet (1). Et dans les débuts de 1872, en février, il fallait encore une fois s’adresser au président de la République, solliciter des ordres catégoriques destinés à avoir raison des

(1) Saint-Vallier à Thiers, 24, 26 décembre 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 110, 111, 113.

l'occupation 205

résistances sournoises et des mauvaises volontés de nos administrations (1).

A peine résolue, la question des baraquements se représenta dans l'été de 1872, et cette fois avec une acuité toute particulière. A la suite de la convention du 29 juin 1872, les deux départements de la Marne et de la Haute-Marne allaient être évacués. Gomme on n'avait pu obtenir la réduction de l'effectif de l'armée occupante, il s'agissait de trouver de la place pour les 16.800 hommes qui devaient quitter les localités champenoises et s'ajouter à ceux qui étaient déjà dans les derniers départements occupés. Les casernements existants^étaient encombrés. A tout prix le gouvernement français voulait éviter le logement chez l'habitant. Il fallait donc encore une fois recourir à l'expédient des baraques. Mais pour qu'à aucun moment les habitants ne fussent contraints de recevoir des troupes, il était nécessaire de combiner le moment de l'évacuation avec celui de l'achèvement des constructions, afin que les soldats pussent passer sans transition des baraquements des deux Marnes dans ceux à construire. Au préalable, il était nécessaire d'obtenir le consentement de l'autorité militaire allemande. Manteuffel comme auparavant s'y prêtait de bonne grâce, et aussi à toutes les combinaisons destinées à faciliter l'opération de l'évacuation et de la réinstallation dans les baraquements nouveaux (2). Mais encore une fois on eut à triompher des résistances des chefs de corps qui, regrettant le logement chez l'habitant, soulevaient des difficultés continuelles. Il fallut que Saint-Vallier traitât avec chacun d'eux séparément et obtînt d'eux un engagement écrit d'entrer danr les baraques (3). Manteuffel le secondait sans doute dans ses démarches. Mais cet officier général se trouvait dans une situation

(1) Thiers aux préfets de Nancy, Mézières, Bar-le-Duc, Épinal, Chaumont, Châlons-sur-Marne, 11 février 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 164.

(2) Saint-Vallier à Rémusat, 4 juillet 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 434 etsuiv.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 26 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 116, 117, 118.

très délicate. S'employant à calmer les plaintes souvent injustifiées de ses officiers subordonnés, il s'exposait à leur mécontentement. On l'accusait de sacrifier le bien-être de ses troupes et même leur sécurité à son décir de plaire aux Français. Il en vint même, pour faire taire les récriminations, à allouer aux troupes baraquées des gratifications en argent et à leur faire distribuer des rations supplémentaires de cognac sur les fonds du quartier général, pendant la saison des pluies (1).

L'appui que notre représentant trouvait auprès du général en chef lui était d'autant plus précieux que les obstacles auxquels il se heurtait venaient souvent de ceux qui auraient dû être les premiers à lui faciliter la tâche. Le désaccord persista longtemps entre nos intendants et nos officiers du génie. Ces derniers affectaient de ne point obéir et même de ne pas répondre aux instructions que leur donnait Saint-Vallier (2). Les préfets s'interposaient dans ses négociations avec les chefs de corps, s'efforçant d'obtenir pour leur département des atténuations l'occupation et ne visant qu'à faire retomber la charge sur les départements voisins (3). Les retards furent tels, que l'évacuation des deux départements de la Marne n’eut pas lieu à l'époque fixée. Enfin, l'activité inlassable et la volonté tenace de Saint-Vallier triomphèrent de toutes ces résistances (4). Vers la mi-novembre, tout était terminé. On avait obtenu l'entrée des troupes dans les baraquements, les locaux avaient été acceptés, nulle part on n'avait imposé aux habitants les logements militaires (5).

(1) Saint-Vallier à Thiers, 21 décembre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 142-143.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 12 août 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 8-9-10.

(3) Saint-Vallier à Rémusat, 4 juillet 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 440.

(4) Doniol, M. Thiers, le comte de Saint-Vallier, le général de Manteufjel, pp. 244-245.

(5) Saint-Vallier à Thiers. Thiers, Occupation et libération du territoire,

l’oCCU-PATION

Les difficultés d’ordre militaire ne se bornèrent pas aux questions concernant les établissements destinés aux troupes de l’armée d’occupation. On eut à se préoccuper aussi d’une question connexe, celle de la répartition des corps évacuant des départements pour entrer dans d’autres. L’état-major allemand et le parti militaire, toujours défiants, insistaient pour la concentration des troupes dans des localités choisies en vue de la reprise éventuelle d’une action militaire contre nous (1). On ne voulait pas croire au besoin df repos, au désir de paix qui succèdent aux grandes crises et aux grands désastres. On persistait à voir en nous la nation turbulente et inquiète. On prêtait à nos gouvernants les plus sages des arrière-pensées de revanche, parce qu’ils voulaient une armée réorganisée, et qu’à la différence du second Empire, ils aspiraient « à ne pas être entreprenants et faibles, mais tranquilles et forts (2). » Ces dispositions d’esprit peu favorables pesèrent ceitainement d’un poids assez lourd sur les arrangements relatifs à l’entrée des troupes dans les baraquements.

Elles provoquèrent aussi de vives réclamations de la part de l’Allemagne chaque fois que, une partie du territoire étant évacuée, la France la faisait réoccuper par ses troupes. Les conventions qui réglaient les conditions de l’évacuation prévoyaient la neutralisation de ces territoires et stipulaient qu’on ne devait y replacer que les troupes nécessaires au maintien de l’ordre. Mais toujours en éveil, toujours en garde contre une attaque inopinée, les Allemands ne cessaient de scruter jusqu’au moindre mouvement de troupes, signalaient comme un danger le placement d’un régiment dans telle localité. En janvier 1872, Saint- Vallier avertissait le gouvernement d’avoir à se montrer très réservé, de ne pas

(1) Doniol, op. cit., p. 237.

(2) Thiers à Gontaut-Biron, 28 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire , t. II, p. 141. jj

fournir au chancelier l'occasion, en nous rappelant à la stricte observance de nos engagements, de se mêler de nos affaires intérieures (1). Et les mêmes appréhensions l'amenaient à reproduire ses observations en octobre 1872, après l'évacuation des départements de la Marne (2). On ne savait que faire de notre côté, ni si on pouvait réoccuper le camp de Ghâlons avec des effectifs sérieux, ni si on avait le droit de mettre une garnison importante dans des villes populeuses et ouvrières comme Reims, ou si on devait céder une fois de plus, s'incliner devant des exigences qui ne se prodi isaient pas encore ouvertement, mais qu'on sentait menaçantes. On finit par se résoudre au parti le plus prudent. Au lieu d'envoyer toute une division, ce qui n'était pas trop pour deux départements comme ceux de la Marne et de la Haute-Marne, et ce qui était précisément l'ancienne garnison du temps de paix, on se borna à l'envoi d'une brigade et d'un régiment de cavalerie (3). Il fallait faire preuve de ces intentions pacifiques auxquelles nos adversaires, toujours sur leurs gardes, ne voulaient pas nous croire résignés.

Ces craintes vraiment exagérées du parti militaire poussaient le quartier général dans une voie où il n'était guère souhaitable de le voir entrer trop avant. Elle^ l'amenaient à intervenir dans des questions où notre administration civile eût dû avoir sa pleine liberté d'action. Il était difficile qu'elle la conservât dès que les Allemands invoquaient dars l'intérêt de la sécurité de leurs troupes des raisons irréfutables. C'est ce qui, dès le mois d'août 1871, nous avait déterminés à régler la question délicate du droit de chasse dans un sens restrictif. Un accord avait été ménagé à ce sujet par les soins de Saint-Vallier. Afin d'éviter toutes les occasions possibles de collision, le gouvernement français interdisait par mesure générale l'exercice de la chasse au fusil dans les

(1) Saint-Vallier à Thiers, 12 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 118-119.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 14 et 17 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 77, 79; 84, 88 pour la réponse de Thiers.

(3) Thiers à Saint-Vallier, 5 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 64.

l’occupation

départements occupés. De son côté, le général en chef prenait l’engagement d’interdire la chasse à ses officiers et soldats (1). La question se posa à nouveau l’année d’après. Sur les instances des populations, les préfets avaient cru devoir déclarer la chasse ouverte. Mais l’autorité militaire allemande maintenait avec fermeté sa décision antérieure. On pouvait craindre qu’elle ne se décidât à faire elle-même la police de la chasse, sous le prétexte de prémunir les occupants contre les agressions des chasseurs. Saint-Vallier dut provoquer l’intervention du ministre de l’intérieur. Celui-ci donna aux préfets des départements occupés le droit de prononcer la clôture générale de la chasse dans leurs départements respectifs (2).

La prévision d’une prise d’armes contre les troupes allemandes donna lieu également, dans l’automne de 1872, à une nouvelle immixtion de l’autorité militaire dans une question de police intérieure. Il s’agissait de l’armement des douaniers et des gardes forestiers (3). Tout le long de la nouvelle frontière, les préposés des douanes étaient exposés à de fréquentes agressions. La contrebande, plus active que jamais sur un terrain nouveau pour elle, était provoquée par la surélévation des droits d’entrée en France nécessitée par nos besoins d’argent. Saint-Vallier avait donc demandé qu’on nous autorisât à réarmer nos douaniers. Pouvait-on sérieusement redouter l’attaque de ce. agents, au nombre de 1.200 à 1.300, égrenés sur une longue bande de territoire? Rien de moins probable. On se heurtait pourtant à un refus. Nos préposés allaient rester désarmés en face des fraudeurs. Enfin, après des négociations laborieuses, nous obtenions le droit de donner à nos douaniers les moyens de se défendre. Saint-Vallier obtenait de Manteufïel l’armement de 1.200

(1) Saint-Vallier à Manteufïel, Compiègne, 26 août 1871. Archives de Meurthe-et-Moselle, Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Chasse, port d’armes à feu.

(2) Saint-Vallier au préfet de Meurthe-et-Moselle, 13 septembre, 2, 6 novembre 1872. Archives de Meurthe-et-Moselle, Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Chasse, port d’armes à feu.

(3) Doniol, op. cit. pp. 238, 239, 263.

douaniers de la ligne frontière de Meurthe-et-Moselle et de la Meuse. Il en fut de même pour le réarmement des forestiers (1).

L'occupation par l'Allemagne d'un certain nombre de nos départements n'avait pas eu pour unique effet de mettie à notre charge les frais d'entretien des troupes qu'file y avait laissées, de nous obliger à leur fournir le logement et les établissements militaires accessoires, de nous forcer à prendre des mesures exceptionnelles destinées à garartir la sécurité des occupants. Le fait que l'autorité militaire n'était plus exercée par nous dans tout le rayon de l'occupation entraînait un partage d'attributions avec l'autorité civile qui restait confiée aux agents administratifs français. Ce régime avait fait l'objet d’une stipulation des préliminaires. L'article 8 portait que, après ratification du traité définitif, l'administration des départements occupés serait remise aux autorités françaises. Mais celles-ci restaient subordonnées aux commandants des troupes occupantes pour tout ce qui concernait la sûreté, l'entretien et la distribution des troupes (2). Une convention beaucoup plus explicite, signée à Rouen le 16 mars 1871, vint compléter ces dispositions un peu trop sommaires (3). Elle décidait la remise immédiate de l'administration des départements occupés aux autorités françaises, sans qu'on eût à attendre la conclusion du traité définitif. Le gouvernement français obtenait le droit de réinstaller les préfets, sous-préfets, maires et autres agents administratifs. Les services de la justice civile et criminelle, de la police, de la gendarmerie étaient rétablis. De son côté, le gouvernement impérial se

(1) Saint-Vallier au préfet de Meurthe-et-Moselle, 20 septembre et 8 octobre 1872. Archives de Meurthe-et-Moselle, Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Armée, armement, poudres; Saint-Vallier à Thiers, 7 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 69.

(2) Villèfort, t. I, p. 26.

(3) VlI»LEFORT, t. I, p. 56.

l'occupation

réservait le droit de placer partout où il le trouverait nécessaire des commissaires civils auxquels serait dévolue la direction de toutes les affaires concernant les intérêts allemands. Les fonctionnaires français devaient se confoimer aux mesures prises à cet égard par le commissaire civil, comme aussi à celles que les commandants militaires prescriraient dans l'intérêt de la sûreté, de l'entretien et de la distribution des troupes. Enfin, l'état de siège, avec toutes ses conséquences, était établi pour tous les départements occupés. Une lettre du général de Fabrice, commandant en chef de l'armée d'occupation, en date du 5 avril, adressée à notre Office des affaires étrangères, commentait en termes mesurés cette réglementation des rapports entre les autorités civiles françaises et les autorités militaires allemandes (1).

Il était désirable que les faits ne vinssent pas donner un démenti à ces bonnes intentions. Les Allemands, qui avaient , non sans regret, renoncé au droit de lever les impôts à partir du 2 mars 1871, jour de la ratification des préliminaires (2), allaient-ils se contenter de la large part d'autorité qui leur était faite, n'auraient-ils pas la tentation d'en abuser? Les administrateurs français sauraient-ils, de leur côté, se cantonner de bonne grâce dans le rôle nécessairement subordonné qui leur était assigné, imposer silence aux manifestations inopportunes d'un patriotisme exaspéré par la défaite, faire comprendre aux populations, aux organes de l'opinion que leur intérêt, d'aGcord avec leur dignité, leur interdisait les violences en actes et en paroles, leur conseillait le calme recueillement qui convient à des vaincus? Les habitants, foulés par l'invasion, auraient-ils la sagesse de suivre ces avis? Pourraient-ils supporter sans révolte l'humiliation constamment renouvelée d'une occupation qui, en se prolongeant, devait produire « l'effet inflammatoire d'un corps

(1) VlLLEFORT, t. II, p. 261.

(2) Voir la seconde convention de Rouen du 16 mars 1871. Villefort, t. I, p. 58.

étranger dans une plaie (1) »? Ces questions angoissantes, nos gouvernants d’alors durent se les poser bien des fois au cours de ces années d’épreuve, jusqu’au jour où ils purent entrevoir en pleine confiance l’échéance de la libération. Personne, ni eux ni les autorités allemandes, ne pouvait espérer empêcher les rixes locales, les conflits de détail sur des questions secondaires. Dans une situation semblable, ils étaient inévitables et ne manquèrent pas de se produire (2). Mais, dans l’ensemble, les choses tournèrent mieux qu’on n’eût pu le présager.

La stricte discipline de l’armée allemande d’occupation fut, on ne saurait le nier, un des facteurs les plus efficaces de ce résultat favorable. Elle tendait, sans doute, à fléchir vers la fin, sous l’influence des excès de boisson (3). Les rixes et les actes de violence s’accroissaient au point d’inquiéter Manteufïel. Mais celui-ci se montrait d’autant plus sévère, d’autant plus prompt à la répression. Dans un. esprit de prudence réfléchie, de conciliation intelligente, il s’efforçait d’atténuer ce que les manifestations extérieures du loyalisme de ses troupes pouvaient avoir d’excessif ou de dangereux pour la sécurité des habitants. On en eut la preuve dans les dispositions qu’il prit lors de la célébration, en mars 1872, de la fête de l’empereur d’Allemagne. Bien qu’il eût reçu l’ordre de la faire célébrer avec la même solennité qu’en Allemagne, il interdit par précaution les feux d’artifice et les illuminations, décida que les banquets des soldats auraient lieu dans l’intérieur des casernes, enfin qu’il ne serait pas fait de distribution d’argent aux troupes, afin d’éviter l’ivresse et les rixes, et que le nombre des villes où des salves d’artillerie devaient être tirées serait restreint.

(1) Thiers à Saint-Vallier, 4 mars 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 102.

(2) Les documents conservés aux archives de Meurthe-et-Moselle contiennent de nombreuses pièces sur des questions où la préfecture a eu à agir seule, sous les inspirations sans doute de Saint-Vallier, mais sans que son intervention fût apparente. Les archives des autres départements occupés fourniraient certainement des documents de même nature.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 12 avril 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 246.

l'occupation

Pour répondre à ces dispositions pacificatrices, nos fonctionnaires administratifs, préfets et sous-préfets, durent, par ordre, faire visite aux chefs des garnisons établies dans leurs résidences respectives (1). Les choses furent arrangées en 1873 de façon aussi discrète (2). On vit même Manteuffel s'abstenir de figurer dans des cérémonies allemandes officielles, telle que la séance d'inauguration de l'Université de Strasbourg, en expliquant que sa situation en France « lui interdisait de prendre part à une solennité qui ne pouvait manquer d'être douloureuse pour les Français (3) ». Cette correction d'attitude, cette sympathie qui ne cherchait même pas à se dissimuler, étaient vivement appréciées par ceux, comme Saint-Vallier, qui chaque jour avaient l'occasion d'approcher le commandant en chef de l'armée d'occupation. Sa correspondance avec Thiers et le ministre des affaires étrangères est un témoignage sans cesse renouvelé des sentiments de gratitude que tout Français averti des choses aurait dû avoir pour le général.

Mieux que personne, par conséquent, Saint-Vallier était autorisé à recommander à nos fonctionnaires civils le respect des convenances internationales dans leurs relations quotidiennes avec les chefs militaires allemands. Au début, alors que le quartier général était encore à Compiègne, il dut signaler à Thiers le langage peu diplomatique des préfets ou sous-préfets qui, dans leurs rapports relatifs à des plaintes contre les Prussiens, traitaient ceux-ci de barbares, de sauvages ou de soudards. Il demandait qu'on rappelât nos agents à des formes plus courtoises dans les communications officielles (4). Il ajoutait qu'il y avait tout à gagner à

(1) Saint-Vallier à Thiers, 13 mars 1872; Thiers à Saint-Vallier, 15 mars 1872; Saint-Vallier à Thiers, 18 mars 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 211, 212, 213, 214, 217; archives de Meurthe-et-Moselle, Affaires franco-allemandes 1871-1872, n° 766.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 12, 13, 24 mars 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 313, 325, 364.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 3 mai 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 322.

(4) Saint-Vallier à Thiers, 22 juillet 1871. Thiers, Occupation et libération du, territoire, t. I* p. 26.

ne point exciter la susceptibilité toujours en éveil des militaires allemands. Plus tard, en mars 1872, il dut revenir à la charge, au moment où Manteufîel prenait sur lui d'empêcher, à l'occasion de la fête de l'Empereur, des manifestations extérieures pénibles pour nos sentiments patriotiques. Dans la Marne, les sous-préfets, .« indociles et présomptueux », le procureur de la République à Reims, se faisaient une sorte de point d'honneur d'affecter vis-à-vis des fonctionnaires allemands une attitude d'impolitesse et d'éloignement contraire à nos véritables intérêts (1). Il fallait éviter que cette petite guerre discourtoise ne fournît un prétexte à des représailles dont les populations auraient fait les frais. A force de patience, de souplesse insinuante, de fermeté persuasive, notre représentant diplomatique y réussit. Sa correspondance avec le président de la République et le ministre des affaires étrangères, à partir de ce moment ne contient plus la moindre plainte à ce sujet contre les fonctionnaires administratifs, transformés pour un temps en agents diplomatiques bien stylés et prêts à accepter ses directions.

Même on les vit bientôt prendre trop à cœur leur nouveau rôle, se mêler d'une façon intempestive aux négociations entamées par Saint- Vallier, au risque de les contrecarrer ou de les faire avorter. Tel fut le cas pour le préfet de Meurthe-et-Moselle, de Montesquiou, qu’on fut obligé de semoncer depuis Paris, à la demande de Saint- Vallier, pour lui interdire de négocier directement a\ec PËtat-Major allemand (2). Son successeur LeUruay ne devra pas imiter cet exemple fâcheux. Il est de toute nécessité qu'on lui fasse la leçon par avance. Une lettre du ministre de l'intérieur au nouveau préfet lui rappelle que les préfets des départements occupés ne correspondent qu'avec le général de division qui commande dans leur département et pour les affaires loca-

(1) Saint-Vallier à Thiers, 18 mars 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 220.

(2) Saint-Vallier à Thiers et réponse de Thiers, 13 et 15 juillet 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 454, 455, 457, et t. II, p. 12.

l'occupation

les. Mais ils doivent toujours s'adresser à notre oommissaire extraordinaire à Nancy, quand ils se trouvent en présence de questions dont la solution appartient au quartier-général et s'abstenir de toute communication avec le commandant en chef (1). La leçon semble avoir porté ses fruits et Saint- Vallier se loue de l'excellente position prise dès son arrivée par le nouveau préfet (2). Doniol, qui remplaça Le Guay l la préfecture du chef-lieu de l’occupation, sut, comme son prédécesseur, s'en tenir à son rôle subordonné et seconder habilement notre agent diplomatique sans porter atteinte à sa prérogative comme chef de mission, sans intervenir à contretemps dans un domaine où celui-ci était seul maître (3).

Nos administrateurs trouvèrent-ils dans la presse locale, organe et inspiratrice de l'opinion désorientée par tant de revers, un appui utile pour cette œuvre de pacification à laquelle le gouvernement central les avait conviés ? Il est de toute justice de le constater. Au cours de la guerre, les journaux des départements envahis avaient presque partout cessé leur publication. Ils avaient dû céder la place à des feuilles inspirées parles autorités allemandes, sorte de presse semi-officielle publiée dans chacun des gouvernements généraux formés successivement, à mesure que l'ennemi étendait ses prises (4). Puis, la paix signée, l'occupant avait spontanément renoncé à cette pratique dont il n'espérait

(1) Victor Lefranc au préfet de Meurthe-et-Moselle, Versailles 9 septembre 1872. Archives de Meurthe-et-Moselle, série R, carton: Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Armée, armements, poudres.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 12 août et 17 septembre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 12, 39.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 29 mars 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 373.

(4) En voici la liste : Nouvelles officielles pour le gouvernement général de V Alsace, publiées d’abord à Haguenau, ensuite à Strasbourg; Moniteur officiel du gouvernement général de Lorraine, paru à Nancy; Moniteur officiel du gouvernement général siégeant à Reims, paru à Reims; Moniteur officiel du gouvernement général du nord de la France et de la préfecture de Seine-et-Oise, paru à Versailles.

plus tirer d’avantages. La liberté de paraître avait été rendue aux journaux départementaux, mais avec les restrictions que comportait l’état de siège. Sauf de très rares exceptions, ils comprirent quelle réserve prudente leur imposait la condition anormale où ils se trouvaient placés et qu’ayant affaire à l’autorité militaire allemande, ils n’auraient pas de ménagements à en espérer (1). Cette attitude de correction forcée contrastait avec celle de certains représentants de la presse parisienne qui, loin des atteintes de l’occupant, montraient moins de retenue (2). Ne ménageant leurs attaques ni à l’armée d’occupation, ni à son chef, ni aux Allemands en général, ils entretenaient l’agitation dans les régions où le gouvernement français avait le plus grand intérêt à la calmer, et ne comprenaient pas « qu’il .y a peu de mérite à faire du patriotisme de mauvais goût, quand il a pour résultat d’empirer la situation des départements occupés (3) ».

Nos calmes populations de l’Est avaient heureusement un bon sens trop ferme, une vue trop claire de leurs véritables intérêts pour se laisser influencer par des excitations venues de ceux qui ne devaient pas prendre part aux périls qu’ils auraient contribué à faire naître. Obligés de vivre côte à côte pendant de longs mois avec ceux en qui ils voyaient toujours les vainqueurs d’hier, les habitants prirent le parti le plus prudent, le plus politique et le plus digne. Ils ignorèrent ou feignirent d’ignorer la présence de l’occupant qu’ils rencontraient dans leur vie journalière à chaque pas. Froids par calcul et par tempérament, peu disposés à se risquer dans des affaires dont ils apercevaient dès l’abord

(1) La correspondance officielle de Thiers et de Saint-Vallier ne porte aucune trace de difficultés soulevées par l'attitude de la presse locale. Aux archives de Meurthe-et-Moselle, je n'ai trouvé en tout que deux pièces concernant des menaces d'intervention militaire, en 1871 et, 1872, à propos du langage des deux journaux : la Voix de la Moselle et l 'Impartial de l’Est (série R, carton : Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Presse française).

(2) C'est surtout le Soir qui suscita le plus de difficultés au gouvernement. Voir Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 55, 60, 61, 62, 136; t. II, pp. 80-81.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 14 octobre 1872. Thiers, op. cit., t. II, p. 81.

l’occupation

le côté peu profitable, vivant dans des régions ouvertes, sillonnées de routes, peu propices aux vendettas et aux surprises, ils s’abstinrent des révoltes collectives, parce qu’ils en prévoyaient l’insuccès, et des violences isolées qui, si elles n’étaient pas sans danger, étaient sans honneur et sans gloire. Il y eut des exceptions, sans doute, et il eût été surprenant qu’il en fût autrement. Des attentats individuels furent commis contre des soldats allemands. Il n’y en eut qu’un fort petit nombre dirigés contre les officiers ou les fonctionnaires de l’armée occupante.

Si rares qu’aient été les actes de violence de la part des habitants, ils ne pouvaient manquer de nous créer chaque fois des embarras et même de susciter des difficultés d’ordre général. D’abord, il y avait la question de savoir si les auteurs des attentats devaient être livrés à la justice militaire allemande ou s’ils demeuraient justiciables de nos tribunaux de répression. La réponse ne pouvait faire doute, l’état de siège ayant été établi « avec toutes ses conséquences » par la convention de Rouen. Si un particulier accusé d’attentat contre un militaire allemand était réclamé par l’autorité militaire allemande, nous n’avions aucune raison de droit pour nous refuser à le livrer. Mais il fallait au préalable instruire contre l’auteur inconnu de l’attentat. Là, semble-t-il, l’autorité allemande était incompétente. Nous seuls pouvions utilement faire les recherches indispensables, « des étrangers ne pouvant, comme nous, pénétrer dans les recoins du pays pour y découvrir et y saisir les coupables ». L’application des principes eût donc conduit notre police judiciaire à se faire l’auxiliaire, la pourvoyeuse des tribunaux de guerre allemands. Il fallait éviter dans la mesure du possible ce résultat fâcheux. Il semble qu’on l’ait senti des deux côtés. La meilleure manière d’y arriver, c’était de ne point s’attacher strictement aux règles et, « sans faire de théorie, décider chaque cas pour lui-même et selon les circonstances particulières qui l’ont accompagné ». Telles étaient les instructions pleines de bon sens pratique que donnait Thiers en réponse à une demande de Saint-Val*

lier (1). Il nous arriva donc plusieurs fois de livrer des prévenus aux Allemands, comme aussi, en sens inverse, ceux-ci nous abandonnèrent la poursuite, l'instruction et le jugement des inculpés.

Cette latitude laissée à la justice répressive française, si elle donnait satisfaction à notre amour-propre national et nous permettait d'épargner des rigueurs extrêmes à nos compatriotes, pouvait être la source de graves difficultés pour le pays. C'est ainsi qu'à Lunéville, en janvier 1872, trois Français ayant blessé dans une rixe un hussard prussien, nos autorités judiciaires laissaient échapper les prévenus. Maladresse ou connivence, pi étendaient les autorités militaires, et elles menaçaient d'imposer des garnisaires à la ville jusqu'à ce qu'on eût retrouvé les coupables ou l'un d'entre eux, s'engageant d'ailleurs à ne prononcer qu'une peine légère pour l'exemple (2). Même mésaventure en 1873 à Saint- Dié, où l'intervention active de Saint- Vallier épargnait à la ville des mesures coercitives, mais où il fallut blâmer ou déplacer substitut, commissaire de police, lieutenant de gendarmerie, dont l'incurie nous valait cette alerte (3). Mais ces légers ennuis ne furent rien à côté des tribulations que nous causèrent, au début, en août et septembre 1871, deux attentats contre des militaires allemands, commis dans la région parisienne, à Chelles et à Montreuilsous-Bois.

Le gouvernement avait insisté auprès de Manteufïel pour que le jugement de ces actes criminels fût laissé à la justice française, bien que l'état de siège donnât certainement compétence aux tribunaux militaires allemands. Le général y avait consenti. Mais, au lendemain même de la lutte, il était difficile de demander à des jurés un verdict qui ne fût point dicté ou influencé par la passion. Bien que le ministère

(1) Saint-Vallier à Thiers; Thiers à Saint- Vallier, 24 et 29 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 127, 144, 145.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 15 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 120, 121.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 3 et 4 avril 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 377-380.

l'occupation

public eût, comme il le devait, Tait tous ses efforts pour obtenir une condamnation, les jurys de Seine-et-Marne et de la Seine renvoyèrent absous les auteurs de ces violences (14 et 27 novembre). Dans l'intervalle entre ces deux verdicts, Épernay et Aÿ furent le théâtre de deux nouveaux attentats. Cette fois, les autorités françaises n'hésitèrent pas à livrer les coupables aux Allemands, qui les passèrent par les armes (1). Mais la presse allemande avait pris texte des deux acquittements de Melun et de Paris pour se répandre en invectives contre nous. Loin de la calmer, Bismarck avait attisé ses colères en lui donnant l'exemple de la violence. Une dépêche de lui à d'Arnim, du 7 décembre 1871, dont copie devait être laissée à notre ministre des affaires étrangères et dont le texte intégral fut livré aux journaux allemands quelques jours après, contenait des protestations indignées contre les deux acquittements, des menaces de représailles pour l'avenir au cas où la remise des auteurs d'attentats serait refusée à l'autorité militaire, et, ce qui était plus grave encore, des attaques contre la France « où le sentiment du droit est si complètement éteint », où « les amis du droit et de l'ordre dans la presse ne se sont pas sentis assez forts pour condamner la conduite des jurés », et où les rares voix qui ont risqué un blâme timide ne se sont placées qu'au point de vue des inconvénients qu'une telle sentence peut causer à la France, mais n'ont pas affirmé « qu'elle était incompatible avec les principes éternels de la justice, de l'ordre politique et avec le niveau actuel de la civilisation » (2).

Il y avait dans ce réquisitoire coléreux, dans cette leçon de justice et de bonne tenue donnée à la France sur un ton de pédantisme moralisateur tout à fait insolite, une exagération dans l'incorrection qui frappa Manteufîel luimême (3). Il engageait notre gouvernement à ne pas rester

(1) Valfrey, Histoire du traité de Francfort, t. II, pp. 41, 42.

(2) La dépêche est reproduite dans Villefort, t. II, p. 262.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 24 décembre 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 104, 107.

sous le coup de cette violente sortie. Meilleur juge qu’à Berlin des bonnes dispositions de nos populations, il faisait, dans le même temps, rendre aux habitants leurs armes de chasse, et dans ses rapports au Roi il affirmait avec énergie sa confiance dans la modération des habitants, attestant la sécurité de ses soldats contrairement aux assertions d’une diplomatie qui s’abaissait au ton des polémiques de presse (1). Mais le gouvernement français crut préférable de ne pas protester contre cette diatribe. Il lui eût fallu en dire trop pour en pouvoir dire assez. Bismarck, d’ailleurs, n’avait voulu donner qu’une satisfaction au sentiment public allemand surexcité. Le premier moment de colère passé, il s’attacha à atténuer la dureté du procédé et, sans doute sous des pressions venues du dehors, s’efforça de présenter l’incident comme ne pouvant porter atteinte aux rapports pacifiques entre les deux pays (2).

Manteuffel, de son côté, faisait tout son possible pour ramener le chancelier à une juste appréciation des choses. Étant allé à Berlin au début de l’année 1872, il eut l’occasion de renseigner l’Empereur et Bismarck sur l’état véritable des esprits, et ses observations étaient en contradiction si manifeste avec celles qu’au même moment l’ambassadeur allemand Arnim envoyait de Paris, que, forcé d’opter, Bismarck, avec sa vue claire des faits, sa pénétration prompte et sa brusquerie de décision habituelle, avait fait fond sur les dires du général et déclaré qu’il n’aurait désormais confiance qu’en ses avis (3). Rentré à Nancy, Manteuffel dut, à la demande de Berlin, rédiger un rapport sur l’état d’esprit des populations, et répéter par écrit le contenu de ses entretiens verbaux. Il affirma que les départements occupés étaient calmes, que les fonctionnaires avaient des relations conciliantes avec les chefs allemands, et surtout que les rares actes d’agression contre des soldats ne devaient

(1 ) Saint-Vallier à Thiers, 12 et 25 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 116, 130.

(2) Valfrey, Histoire du Traité de Francfort, t. II, pp. 52*53.

(3) Doniol, op. cit. pp. 90, 94.

l'occupation

pas être attribués à une exaltation du sentiment patriotique, encore moins à une sorte de conspiration permanente contre l'Allemagne, mais qu'il fallait y voir bien plutôt des rixes de cabarets dans lesquelles les torts étaient aussi bien du côté des Allemands que du côté des Français. Il ajoutait, toujours dans le même ordre d'idées, que la prolongation de l'occupation engendrait inévitablement le mécontentement des troupes et, par une suite forcée, l'indiscipline et l’ivrognerie surtout qui faisait de regrettables progrès, étant donnés le bon marché du vin en France et la facilité de se le procurer pour des hommes à qui il était presque inconnu (1). Ainsi, le chef de l'armée d'occupation faisait tout pour atténuer les heurts inévitables, pour apaiser les passions toujours en éveil, et surtout pour imposer à ses hommes le joug d'une discipline qu'il sentait fléchissante. Préoccupé jusqu'au bout de la bonne tenue de ses troupes, lorsqu'il vit arriver la fin de cette « triste occupation », comme il l'appelait, il fit un dernier appel à ses généraux, officiers et soldats, pour que les derniers moments de leur séjour en France ne fussent marqués par aucun incident fâcheux, capable de compromettre le renom de discipline de l'armée allemande. Il poussa la précaution plus loin. Il reporta en été les manœuvres de régiments et de brigades qui devaient avoir lieu au printemps, de façon à tenir jusqu'au dernier moment les soldats en dehors des villes, où les excitations étaient plus à redouter (2).

Bien des fois, au cours de ce chapitre et des précédents, on a eu l'occasion de parler de Manteuffel et de Saint-Vallier. A chaque pas on rencontre ces deux personnages. Tous deux ont joué pendant l'occupation un rôle de premier plan, l'un

• (1) Saint-Vallier, ayant eu connaissance de la réponse de Manteuffel, la communique en résumé à Thiers, 2 mars 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 195, 197, 198.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 29 mars 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 371-372.

complétant l'autre, s'aidant mutuellement à rendre moins sensibles les froissements, s'ingéniant à éviter, à apaiser les conflits. On ne saurait les quitter sans porter un jugement d'ensemble sur cette collaboiation de tant de mois, où l'on ne sait ce qui doit être loué le plus : l'application à remplir son devoir, le désir de conciliation et d'apaisement, la bonne volonté toujours en quête des solutions transactionnelles, l'intelligence des faits, l'esprit de finesse qui permet de les ramener à leur vraie valeur, la connaissance des hommes, de leurs passions élevées ou mesquines, la pénétration que donne le maniement des grandes affaires internationales, et, par-dessus tout, le désir d'attacher son nom à l'une de ces œuvres de paix et de concorde qui, si elles n'ont pas le retentissement tumultueux et la sanglante auréole de l'œuvre guerrière, n'en laissent pas moins des traces durables dans le souvenir reconnaissant des peuples qui en ont profité.

L'idée de créer auprès du quartier général une représentation diplomatique, où la France eût un avocat autorisé, toujours prêt à défendre ses intérêts, n'est pas née brusquement. Gomme toutes les déterminations des politiques, elle a eu d'humbles commencements. Le hasard, la nécessité, plus que la volonté prévoyante, y ont eu d'abord leur part. Dès le 6 mars 1871, quelques jours après la ratification des préliminaires, Bismarck avait dû quitter la France, retourner à Berlin. Il jugea utile d'avoir un remplaçant, une sorte de substitut, qui pût parler en son nom au gouvernement français, avec lequel les relations diplomatiques restaient toujours rompues, qui eût surtout qualité pour traiter des questions complexes qu'allait amener avec elle l'occupation d'une partie de notre territoire. C'étaient là des détails d'exécution, mais qui avaient leur importance et pour le règlement desquels il fallait une attention de tous les instants. Le général saxon de Fabrice fut investi de cette mission (1). Il la remplit avec modération et équité. De

(1) Valfrey, t. I, p. 136; Favre, t. III, p. 169; Sorel, t. II, p. 261; Do- NIOL, p. 2.

l'occupation

Rouen, où était d'abord son quartier général, il négocia et signa la convention du 16 mars réglant l'administration des territoires occupés. Le mouvement insurrectionnel de Paris devenant menaçant, il se rapprocha de la capitale et se transporta, le 14 avril, à Soisy, un peu au-dessus de Saint- Denis (1). Puisque, étant délégué de Bismarck, il avait une mission d'ordre diplomatique, il était en rapport direct avec notre ministre des affaires étrangères. Mais, comme chaque minute, dans ces premiers temps de l'occupation, pouvait faire surgir des incidents exigeant une solution urgente, il était bon que notre Office des affaires étrangères eût à poste fixe un représentant qualifié auprès du général allemand. Le colonel Delahaye, attaché militaire près notre légation d'Italie, occupa d'abord ce poste de confiance. Il fut l'agent officiellement accrédité du ministre auprès du quartier général (2).

Le siège du quartier général fut maintenu à Soisy tant que dura la Commune. L'Allemagne avait intérêt à surveiller et à serrer de près la capitale en révolution. Mais, une fois le traité de paix signé, l'insurrection domptée, les choses changèrent. L'occupation se régularisait ; elle devenait conventionnelle, cessait d'être une sorte de menace journalière d'intervention armée. Le personnel supérieur, le siège du commandement en chef, furent l'objet de modifications importantes. On mit fin à la mission du général de Fabrice. Le 25 juin, le général de Manteuffel, aide de camp du roi de Prusse, était nommé à sa place (3). Immédiatement, d'accord avec Thiers, il consentait à éloigner de Paris le siège de son quartier et à le reporter plus au nord, à Compiègne (4), où il le fixait dès le début de juillet. Quelques

(1) Valfrey, t. I, pp. 136, 140, fait erreur en appelant cette localité Soisysous-Etiollea. Doniol, p. 14, a reproduit cette dénomination inexacte. Soisysous-Étiolles est dans l'arrondissement de Corbeil, au sud de Paris. Valfrey se rectifie lui-même en situant Soisy près d'Enghien. C'est donc Soisy-sous- Montmorency, où il y a un château du dix-huitième siècle.

(2) Favre, t. II, p. 314; Sorel, t. II, pp. 282, 288, 293, 294.

(3) Valfrey, t. I, p. 139.

(4) Valfrey, t. I, p. 140; Doniol, p. 14.

jours après, le 14 juillet, Thiers nommait le comte de Saint- Vallier plénipotentiaire du gouvernement français auprès du général commandant l'armée d'occupation (1). Cette fois, c'était autre chose que la mission déléguée au colonel Delahaye. Thiers, avec sa compréhension affinée des choses que doublaient son sens critique et sa science d'historien, avait compris qu'un organisme nouveau convenait à une situation si particulièrement anormale. Un pays n'accrédite ses agents diplomatiques qu'en dehors de son territoire. Car, c'est au delà des limites de sa souveraineté qu'il a besoin d'avoir quelqu'un qui parle pour lui. Mais les circonstances faisaient que plusieurs de nos départements, occupés par une armée étrangère, formaient comme une France distincte du reste du pays, une France diminuée, où on nous avait enlevé l'un des principaux attributs de l'État souverain : le droit d'entretenir des forces armées et de s'en servir. Dans ces territoires, un chef suprême commandait au nom d'une puissance étrangère. Il était logique qu' auprès de ce chef nous eussions de façon permanente un agent qui servît d'organe de transmission et surtout pût chaque jour défendre nos droits et veiller à nos intérêts. En fait, d'ailleurs, dès les premiers moments où l'occupation s'était constituée en forme régulière, on avait eu l'impression très nette des difficultés sans cesse renaissantes qu'entraînerait l'absence, au quartier général, d'un représentant diplomatique de la France (2).

Celui que, par une inspiration heureuse, Thiers désignait pour ce rôle particulièrement délicat et presque paradoxal d'ambassadeur à l'intérieur n'était pas un nouveau venu dans la carrière. Pendant l'Empire il avait occupé une série de postes dans les pays allemands ou de langue allemande.

(1) Valfrey, t. I, p. 143; Doniol, p. 10.

(2) Aux archives de Meurthe-et-Moselle (série R, Affaires allemandes 1870- 1873, liasse : Questions de service et de relations), il y a quelques pièces du mois de mai et du début de juillet, où on voit le préfet communiquer directement, sous sa seule inspiration, avec les autorités locales allemandes. Mais, embarrassé, dénué de directions d'ensemble, il a recours au ministre des affaires étrangères qui s'efforce de le guider dans ce rôle nouveau pour un préfet.

l'occupation

L'année 1870 et la guerre le trouvèrent plénipotentiaire à Stuttgart. Jeune encore (1), actif et infatigable au travail malgré une santé débile, très au fait de la langue, du caractère, de la tournure d'esprit^des Allemands, ses qualités de séduction personnelle, une* rare distinction de tenue, la grâce et l'affabilité des manières le désignaient pour ce poste ingrat, où il semblait que tant de mérites délicats dussent être un hommage de plus rendu au triomphe de la force. Sans jamais abdiquer, sans humilier notre patriotisme devant un vainqueur qui « gardait toutes ses prétentions et demandait la reconnaissance de son triomphe (2) », il sut, dans cette position difficile, conquérir l'estime et gagner la confiance du commandant en chef. Celui-ci, de son côté, bien que militaire, avait été mêlé aux choses de la politique. Envoyé en Russie en 1866, après Sadowa, il avait ménagé l'accord secret, l'entente en vue de paralyser l'Autriche, au cas de lutte, déjà prévue, contre la France. Pourvu, durant la guerre, de hauts commandements dans le Nord, puis dans l'Est, c'était sa vigoureuse poursuite qui avait acculé à la frontière suisse les troupes en déroute de l'armée de Bourbaki, porté les derniers coups à nos armées de province. Comme il était Prussien, très estimé par son Roi, il avait paru, mieux que tout autre, indiqué pour le rôle définitif de délégué impérial, de représentant de l'Empire dans des pays mis en gage sous la forte main de l'Allemagne. Mais la rudesse militaire se tempérait chez lui de finesse, de tact, de haute politesse, d'un sentiment profond d'équité et de justice, d'une nuance aussi d'humaine compassion, d'autant plus précieuse qu'elle tendait à se faire plus rare chez ses compatriotes. Ne cachant point ses sympathies pour la France, qui étaient sincères, il fut et demeura « le plus ami de nos ennemis (3) ». Il sut comprendre, pénétrer la psy-

(1) Né en 1833, il n’avait que trente-huit ans.

(2) Manteuffel à Thiers, 26 décembre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 149. Cette lettre est presque en ëntier un éloge de Saint-Vallier.

<3) Saint-Vallier à Thiers, 7 octobre 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 71.

chologie du vaincu. Tandis que d’autres, à Paris, Waldeisee, Arnim et son entourage, nous jugeaient légèrement, avec outrance dans la sévérité, envoyaient des rapports de nature à nous nuire dans l’esprit d’un gouvernement déjà peu disposé à la bienveillance (1), Manteufïel nous peignait au naturel (2). Il se portait le garant de nos sentiments véritables et nous défendait contre les siens, bravant les critiques de ses entours, les attaques de la presse allemande, la colère de ses chefs. Désireux d’aboutir, il nous expliqua les Allemands, nous les découvrant par leurs petits côtés, «pointilleux et méthodiques, pédants et minutieux (3) ». Il nous mettait en garde contre des défauts qu’il n’avait pas, mais qu’il regrettait de voir s’insinuer et s’installer chez ses compatriotes : l’esprit de spéculation et d’avidité, l’âpreté au gain (4). Sans jamais trahir ses devoirs, il s’efforça de nous orienter du côté où nous avions chance de nous accorder avec notre rude adversaire, de ne pas être trop inférieurs à ce terrible jouteur diplomatique auquel il nous fallait disputer lambeau par lambeau la liberté de nos actés et de notre sol (5). Il sut rester modéré et conciliant dans une situation où d’autres eussent fait montre d’arrogance et d’emportement. Avec toutes ses qualités de cœur, son idéal de loyauté, sa sensibilité extrême/ son "effort continu pour se hausser è l’impartialité absolue, sa propension mal dissimulée pour tout ce qui était français (6), il était bien l’homme de cette « vieille Allemagne » que nous avions tant admirée jadis, au point de méconnaître son tempérament rancunier, volontaire et combatif.

Le quartier général ne resta pas longtemps à Gompiègne.

(1) Saint-Vallier à Thiers, 12 janvier 1872. Thiers, t. I, pp. 116-117; Adde, t. 1, p. 263.

(2) Tout à la fin, on reconnaît que seul de tous les agents allemands il a vu juste. Le Roi et Bismarck l’en félicitent. Thiers, t. II, p. 368.

t (3) Saint-Vallier à Thiers, 24 décembre 1871. Thiers, t. I, p. 109.

[' (4) Saint-Vallior à Thiers, 31 octobre 1871. Thiers, t. I, pp. 92-93.

(5) Saint-Vallier à Rémusat et à Thiers, 13, 15 août 1871. Thiers, t. I, pp. 46, 53, 54.

(6) « Plus français, disait-il lui-même, par le cœur que par la grammaire. » Saint-Vallier à Thiers, 22 juillet 1871. Thiers, t. I, p. 25.

l'occupation

A la suite de l'évacuation des départements (Aisne, Aube, Côte-d'Or, Haute-Saône, Doubs, Jura) que libérait la convention du 12 octobre 1871, il fut transporté à Nancy (1). Bien que cette ville, placée à l'extrême frontière d l'Est, ne fût point au centre des départements encore occupés, elle offrait pour un état-major nombreux et les services dépendant d'un commandement en chef, des ressources d'habitation et d'installation qu'aucune autre ne pouvait lui disputer. Véritable résidence princière, où l'art français du dix-huitième siècle affirme sa noblesse et sa grâce dans un ensemble d'architectures élégant et harmonieux, elle se prêtait parfaitement à ce rôle de capitale de l'occupation, qu'elle allait tenir pendant tant de mois. Saint- Vallier s'y rendit aussitôt. Il y gardait le titre et la fonction dont on l'avait chargé à Compiègne. Mais bientôt il fallut a\iser à les modifier, tout en maintenant celui qui en était investi dans un poste où il avait déjà rendu tant de services. Et ce n'était point là une simple question de protocole, une pure affaire de forme. Cette transformation devenait absolument nécessaire au succès de sa mission.

Le traité de Francfort à peine signé, les deux gouvernements avaient tenu à rétablir au plus vite des rapports diplomatiques réguliers. Le 17 juin 1871, Waldersee était accrédité à Versailles comme chargé d'affaires d'Allemagne. Gabriac était envoyé à Berlin au même titre. Mais, dans le même temps, Manteuffel et Saint-Vallier à Compiègne devaient régler les questions quotidiennes que soulevait l'occupation. Notre Office des affaires étrangères, dirigé alors par Jules Favre, n'avait pas dès l'abord respecté ce partage de compétence. Il avait fait mine de s'adresser à Waldersee pour des faits relatifs à l'occupation (2). Celui-ci, de son côté, jaloux d'avoir en Manteuffel un concurrent, voyait d'un œil défavorable le général en chef nouer des

(1) La première dépêche datée de Nancy, donnée dans le recueil de Thiers, est du 17 octobre 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 86.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 28 juillet 1871. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 31, 33.

négociations qu’il estimait de son ressort exclusif. Il chercha à profiter de l’occasion que nous lui offrions pour supplanter Manteuffel et devenir le maître des affaires que celui-ci, non moins jaloux de sa prérogative, se croyait en droit de .raiter directement. Ainsi s’explique l’avortement d’un projet négocié au début d’août, où l’on réglait l’évacuation anticipée des abords de Paris et des quatre départements qui l’entourent, où le chiffre des troupes à entretenir par la France était dès à présent diminué et devait être réduit par la suite. Bismarck avait refusé de ratifier cet accord. Il semble bien que Waldersee n’ait pas été étranger à cet échec. Le chargé d’affaires avait été vivement froissé de ne pas avoir été avisé par le gouvernement français. Il avait critiqué le projet et l’écho de ces critiques parvenu à Berlin avait engagé davantage Bismarck dans la voie de la résistance et du refus (1). Pour l’avenir, il fallait éviter d’éveiller ces susceptibilités qui risquaient de provoquer entre les représentants de l’Allemagne des conflits dont nous serions les premières victimes. Dans cette grave affaire des rapports avec l’occupant, il était absolument indispensable qu’il y eût unité de direction et qu’on s’accordât pour tout centraliser au quartier général. Saint-Vallier fut assez adroit pour y arriver. Waldersee ne paraît plus avoir soulevé de difficultés.

L’obstruction, la mauvaise volonté, les rapports tendancieux recommencèrent avec son successeur, Arnim. Celui-ci, d’abord simple chargé d’affaires (1er septembre 1871), s’était tenu au début dans une réserve et une attitude d’effacement favorables à l’accomplissement de la mission spéciale de Saint-Vallier. Mais, en fin d’année 1871, un changement important eut lieu dans les relations diplomatiques des deux pays. On s’était entendu pour remplacer les chargés d’affaires par des ambassadeurs. Gontaut-Biron était envoyé en cette qualité à Berlin; un peu plus tard, au

(1) Saint-Vallier à Rémusat, 13 août 1871. Thiers, Occupation et, libéra* tion du territoire, t. I, pp. 44-45.

l'occupation

début de 1872, Arnim était élevé sur place au rang d'ambassadeur. Le 9 janvier, il présentait à Thiers ses lettres de créance. Le Président avait eu tout de suite le pressentiment des difficultés que cet agent allait essayer de nous susciter. Notre représentant à Nancy le lui avait dépeint comme « un espiit étroit et méticuleux, guidé par une opinion préconçue », nous jugeant mal et inexactement d'après les rapports de ses subordonnés qu'il accueillait aveuglément, sans doute par défaut de sens critique, ou parce qu'ils répondaient à ses sentiments intimes (1).

Avec un caractère de ce genre, on pouvait craindre de nouveau les complications soulevées par Waldersee. Peutêtre qu' Arnim verrait avec le même déplaisir malveillant le rôle diplomatique attribué à Manteuffel et tenterait de se subordonner le général en attirant à lui toutes les affaires traitées à Nancy. Pour parvenir à ses fir s, peut-être prétendrait-il que Saint-Vallier n'était pas qualifié pour causer avec d'autres que lui. Thiers, assez fin pour comprendre l'intérêt que nous avions à continuer directement la conversation avec Manteuffel et à garder auprès de celui-ci, dans ce but, un agent éprouvé, ne voulut pas qu'on pût à un moment donné contester à notre représentant le droit qu'il avait de parler en notre nom. Gomme les rapports diplomatiques étaient rétablis dans les conditions normales, il était impossible théoriquement que nous continuions à communiquer avec le quartier général. Mais, pour maintenir le contact, un contact jugé à raison si nécessaire, il suffisait de changer le titre de Saint-Vallier. On fit de lui le « Commissaire extraordinaire du gouvernement français près le commandant en chef de l'armée d'occupation» (2). C'est le titre officiel qu'il gardera jusqu'à la fin (3). Il le conservera,

(1) Saint-Vallier à Thiers, 12 janvier 1872. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, pp. 116-117.

(2) Saint-Vallier à Thiers, 18 janvier 1872, où il lui annonce qu’il accepte la fonction nouvelle de Commissaire extraordinaire. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. I, p. 126.

(3) Le personnel de la mission s’est augmenté au courant des années 1872 et 1873. En voici la composition en avril 1873 : un premier et un deuxième

après avoir quitté Nancy, quand, le quartier général étant transporté à Verdun, dernière place occupée, il y suivra Manteufïel.

Ce changement d'étiquette nous prémunissait contre une querelle que l'ambassadeur allemand n'eût pas manqué de soulever. Mais on n'en avait pas fini avec lui, avec ses manœuvres souterraines, avec sa politique de perfides accusations et de négligences calculées qui, si elle n'eût pas été contrebattue par notre représentant, par Manteufïel, enfin par Bismarck lui-même, eût amené des complications funestes. Aussi, est-ce à partir de ce moment que le rôle de Saint- Vallier s'amplifie. Au quartier général il est devenu l'homme nécessaire, nécessaire au chef allemand qu'il fortifie dans ses tendances pacificatrices, nécessaire à Thiers dont il est le confident de toutes les heures, le conseiller écouté, nécessaire au chancelier lui-même qui, lorsqu'il a percé à* jour le jeu de son ambassadeur, passe par-dessus sa tête et communique, officieusement, mais utilement avec nous par la voie de Nancy (1). Dès lors, Nancy devient, plus que Versailles et Berlin, le centre où aboutissent tous les fils de la négociation.

Durant les longs mois de 1872 et 1873, dans cette période de préparation et d'attente où s'élaborait la libération définitive, notre Commissaire n'eut pas une défaillance. Avec une égale sollicitude il veillait à tout, aux plus petits détails comme aux plus grandes choses. Toutes les difficultés étaient proposées à son jugement. D'une main experte, avec une délicatesse de touche où l'on sentait beaucoup de fermeté, il trouvait la note juste, savait prononcer la parole décisive, s'engager à propos dans la voie où l'on était assuré de réussir, suggérer les solutions équitables, combiner les

secrétaire, deux attachés techniques appartenant à l’intendance et au génie militaires, un chancelier et des attachés. Saint-Vallier à Thiers, 16 avril 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, p. 396.

H) Bismarck à Manteufïel, 2 avril 1873. Le chancelier fait à Saint-Vallier sa large part dans la réussite des négociations ayant abouti à la convention de libération du 15 mars 1873. Thiers, Occupation et libération du territoire „ t. II, p. 382.

l’occupation

transactions, calmer les impatiences des uns et des autres, apaiser les susceptibilités surexcitées, détourner à propos les colères, s’imposer par la dignité de la tenue et la réserve un peu hautaine des manières, forcer la confiance du vainqueur. Insoucieux de sa santé chancelante, régulièrement il se rendait au palais du Gouvernement, siège du quartier général. Il accompagnait ManteufTel et son état-major, pendant la parade du milieu du jour, sur la place de la Carrière, aux sons d’une musique militaire qu’aucun Français ne consentait à écouter. Parmi les habitants de la capitale lorraine, il passait sans bruit, sans faste, presque inaperçu (1). Seuls quelques hauts fonctionnaires civils pouvaient savoir l’importance de ce rôle sans précédent, comprenaient la raison de ces assiduités auprès du vainqueur, ce raffinement de politesse où l’aisance du geste cachait parfois tant de soucis et d ' patriotiques angoisses.

Par dérogation aux usages, le chef de l’Ëtat correspondait directement avec notre agent de Nancy, sans passer par le département dont celui-ci dépendait. Thiers, jaloux de sa responsabilité, parce qu’il se sentait de force à la porter, avait banni tout intermédiaire entre lui et son collaborateur de tous les instants (2). Aussi, au 24 mai, Saint- Vallier voulut suivre le Président dans sa retraite. Celui-ci le dissuada de se retirer (3). Il resta sous des chefs nouveaux, Mac-Mahon et Broglie, avec lesquels il avait des affinités politiques plus étroites qu’avec l’ancien Président. Ceux-ci continuèrent à se servir de lui, mais avec une réserve et une froideur qu’ils n’essayèrent pas de dissimuler. Pendant les trois semaines qui suivirent la crise présidentielle, ils le

(1) I/hôtel de la mission était situé rue du Manège, dans un quartier très retiré, d’une solitude quasi conventuelle. Il avait été pris en location par l’Étal . le 27 septembre 1871 (Archives de Meurthe-et-Moselle, série R, carton : Affaires allemandes 1870-1873, liasse : Mobilier de la mission française).

(2) Dans les deux gros volumes de dépêches publiées par la famille de Thiers, il y en a 9 seulement de Saint-Vallier à Rémusat, ministre des affaires étrangères, contre 130 du même à Thiers et 41 en réponse de celui-ci à Saint- Vallier.

(3) Saint-Vallier à Thiers, 26 mai 1873; Thiers à Saint Vallier, 27 mai 1873, Thiers, Occupation et libération du territoire, t. II, pp. 417-420.

laissèrent, à Nancy, sans nouvelles, sans directions (1). Le souci des « choses de l'intérieur » faisait passer l'occupation et les rapports avec l'occupant^à l'arrière-plan (2). Au surplus, n'avait-on pas, grâce à Thiers, conclu l'arrangement du mois de mars pour la libération définitive? Il n'y avait plus qu'à laisser aller les événements, qu'à récolter ce que d'autres avaient semé. Puis peu à peu il avait fallu reprendre l'œuvre du précédent gouvernement au point où il l'avait laissée, avec l'aide de celui en qui il avait si justement placé sa confiance. Avant la chute de Thiers, Saint-Vallier aviit essayé d'améliorer la convention de mars, d'obtenir l'évacuation de Verdun en août, avant le temps fixé. Saint- Vallier, qui restait ce qu'il s'était montré, essaya de renouer cette négociation, interrompue par notre crise intérieure (3).

Mais le gouvernement nouveau ne fut pas aussi habile manœuvrier que l'ancien. Préoccupé outre mesure de replacer Gontaut-Biron en vedette, il ne se souvint pas assez de Nancy, de Manteufïel, du secours qu'apporterait son intervention officieuse auprès de Bismarck, maintenant en plein accord avec lui. Le général eût aplani les voies auprès du chancelier. Celui-ci, qui n'était pas préparé par des confidences ou des avis du quartier général, répondit par un refus aux avances de Gontaut-Biron. L'affaire de l'évacuation anticipée de Verdun avait échoué. Broglie et son gouvernement n'étaient pas partisans de la décentralisation diplomatique. Pour avoir décapité Nancy de son rôle si utile, ils s'étaient enlevé le bénéfice d'un succès personnel (4). Saint-Vallier, au surplus, n'était pas persona grata auprès de ses nouveaux chefs. On ne lui pardonnait

(1) Doniol, p. 399.

(2) Doniol, p. 399, note 1, rapporte que le gouvernement de Mac-Mahon envoya les 24 et 25 mai des dépêches chiffrées au « général de division à Nancy ». Les hommes nouveau* qui prenaient le pouvoir avaient oublié sans doute la présence de l’armée occupante dans l’Est.

(3) Doniol, chap. xxv. L’auteur paraît avoir eu communication par Samt- Vallier de la correspondance entre celui-ci et Broglie pendant les trois derniers mois de l’occupation.

(4) Doniol, pp. 400-404, donne sur cet épisode mal connu des précisions intéressantes.

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