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L’ANNEXION

Les préliminaires de Versailles enlevaient à la France, pour l'annexer à l'Empire allemand, une partie notable du territoire français, située à l'est d'une ligne frontière dont le tracé était soigneusement indiqué par l'article 1. Ce territoire englobait, en allant du nord-ouest au sud-est : la majeure partie du département de la Moselle, une notable fraction du département de la Meurthe, les deux départetements du Bas- Rhin et du Haut- Rhin, sauf la ville de Ëelfort et le rayon autour de cette place qui devait être déterminé ultérieurement. C'était une perte superficielle de 1.447.466 hectares, une diminution de 1.694 communes, de 1.597.228 habitants (1). C'était plus encore. La France, vaincue, amputée de deux de ses plus belles provinces, sa frontière orientale ouverte, demeurait amoindrie matériellement et moralement à côté de l'Allemagne devenue une et forte.

L’Allemagne venait de réaliser un de ces projets à longue échéance où excelle son génie patient. L'annexion de l'Alsace, celle de la Lorraine totale ou partielle, était dans ses vœux depuis des temps déjà anciens. Rêvée par les philosophes, espérée par les poètes patriotes, escomptée par les hommes d'étude, méditée et préparée par les politiques,

(1) Ces chiffres résultent du tableau statistique des pertes territoriales de la France donné par Villefort, t. II, pp. 502 et suiv.

elle était le but suprême, l'aspiration secrète de tout cerveau et de tout cœur allemand. Plus d'une fois, le fruit tentant avait été à portée de la main. Des circonstances peu propices, la jalousie des autres puissances, des rivalités intestines avaient empêché de le saisir. A cette heure, un coup d'épée heureux l'avait détaché de l’arbre.

La pensée de faire du Rhin un fleuve allemand, de nous prendre l'Alsace et une bonne partie, sinon la totalité de la Lorraine, avait germé dans les esprits germaniques dès le dix-septième siècle. Leibnitz l'avait formulée dans toute son ampleur en y mêlant d'autres revendications, plus ambitieuses encore (1). Lentement, elle avait fait son chemin, elle s’était implantée avec une ténacité que les années n'avaient pas lassée. La persistance de ce projet dans la mentalité d’outre-Rhin devenait une de ces forces latentes qui sont le ressort de la politique d'action, orientent les desseins des gouvernements et, au travers des indécisions ou des crises de stagnation passagères, désignent à leurs efforts un but éloigné mais précis. Aussi va-t-on voir les moindres incidents faire sortir l’idée d’annexion du domaine de la spéculation pure. En 1789, c'est l’affaire des princes possessionnés d'Alsace qui provoque les réclamations des petites cours auprès des grandes, pour que celles-ci prennent en main la cause des princes dépossédés de leurs droits régaliens et profitent de la conjoncture pour réclamer l'Alsace, province détachée jadis de l’Empire et devant lui revenir selon les principes du droit des gens (2). La thèse continue à s’affirmer, en même temps qu'elle se précise, au cours des négociations poursuivies entre la Prusse et l'Autriche, en 1791 et 1792, au sujet de leur intervention en France. Ce qu'elles se disposent à faire pour le rétablissement de l’autorité royale mérite des compensations équitables. De pareils services se paient. L'Alsace et la Lorraine sont marquées dans les pourparlers comme prix de cette

(1) Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. I, p. 414; Lévy-Bruhl, L’ Allemagne depuis Leibnitz, pp. 11, 12, 15.

(2) Sorel, op. cit., t. II, pp. 77, 82-84, 185, 194, 241.

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intervention. Une fois ces provinces occupées par les Alliés, « il n’y aurait aucune raison de les restituer à la France » (1). Mais à qui les attribuer? Question grosse de difficultés, qui divise les coalisés, comme elle les divisera encore plus tard. Pour l’instant, c’est entre l’Autriche et la Maison palatine qu’on pense les partager, la Prusse recevant des avantages territoriaux par ailleurs (2).

L’insuccès de la campagne de France, les triomphes des armées de la Révclution et de l’Empire écartent pour un temps le péril. Obligées de veiller à leur propre salut, les puissances allemandes ont d’autres soucis. Mais viennent pour nous les heures de défaite et la pensée qui les hante va pouvoir se traduire en actes décisifs. Les publicistes le proclament : la frontière allemande, pour être solide, doit aller jusqu’aux Vosges et aux Ardennes. C’est, pour l’Allemagne, une question de sécurité. Sans cela, elle demeure obligée de rester sous les armes, toujours exposée à une nouvelle guerre (3). Les hommes d’État appuient ces prétentions. Mais il fallait ménager, sinon la France, du moins les Bourbons restaurés. Les Alliés repoussent toute idée de revendication territoriale. Le premier traité de Paris conserve à la monarchie les provinces tant convoitées (4). Mais ce n’est que partie remise. Dès le retour de l’île d’Elbe, les espérances renaissent et se font jour dans des explosions de colère. Les journalistes patriotes, les agents actifs, quoique peu écoutés, des puissances allemandes secondaires, s’agitent. Il leur faut la revanche de l’insuccès de 1814 : des frontières meilleures pour se protéger contre la France turbulente, toujours menaçante pour l’Allemagne (5).

(1) Dépêche à Jacobi, chargé d'affaires de Prusse à Vienne, dans Sorel, IJ Europe et la Révolution française, t. II, p. 241.

(2) Pour ces projets : Sorel, op.cit., t. II, pp. 185, 241, 254, 498, 505; Mémoires du comte Valentin Esterhazy, Paris, 1905, in-8, pp. 339-340.

(3) Gorres, dans le Rheinisches Merkur, cité et résumé par Lévy-Bruhl, L’ Allemagne depuis Leibnitz, pp. 359-360; Chuquet, L’Alsace en 1814, Paris, 1900, in-8, chap. XV, pp. 347-361.

(4) Sorel, Le Traité de Paris du 20 novembre 1815, Paris, 1873, in-8, p. 30.

(5) Sorel, op. cit., p. 31; Crétineau-Joly, Histoire des traités de 1815, Paris, 1842, in-8, pp. 112-113.

Napoléon succombe à Waterloo. Cette fois, on touche au but. La Prusse se fait le porte-paroles des petits États et ceux-ci avec elle réclament les mesures nécessaires à la sécurité allemande. Il faut que la France « rentre dans sa défensive et qu'elle rende à ses voisins la défensive qu’elle leur a ôtée ». L’Alsace, la Lorraine, doivent lui être enlevées. Et c’est là un minimum. D’autres veulent pousser plus avant, leurs exigences ne se satisfont pas à moins du département du Nord, d’une partie des Ardennes, du Doubs, du Jura, et de l'Ain (1). Mais l’excès même de ces prétentions les empêcha d’aboutir. La Russie, par politique, ne voulait pas qu’on dépouillât la France à laquelle elle songeait pour s’en faire une alliée. L’Angleterre trouvait les propositions prussiennes extravagantes et finit par s’y opposer. Au demeurant, ce n’était pas seulement la résistance de ces deux alliés qui mettait obstacle aux projets des Allemands, c’était, pour les attributaires éventuels, l’impossibilité de s’entendre sur le partage. On était bien d’accord pour réclamer « les marches allemandes », mais tout le monde : Prusse, Autriche, Bavière, les voulait. C’était le sûr moyen de ne pas les avoir. On nous les laissa (2).

La France oublia vite le danger qu’elle avait couru. L’Allemagne, qui a la mémoire longue, garda et entretint le souvenir de cette humiliation infligée à son sentiment national naissant. Son esprit traditionnaliste, toujours tourné du côté du passé, se complût dès lors dans la contemplation des espérances avortées, avec l’arrière-pensée toujours éveillée de les voir se réaliser un jour dans les faits (3). Elle guetta l’occasion propice, le bon destin ou le dux fortissimus qui lui donnerait les pays tant convoités, restés scus un

(1) En tête du tome I (TAngeberg, Le Congrès de Vienne et les traités de 1815, se trouve la carte indiquant ce que certains parmi les Alliés voulaient réclamer.

(2) Sorel, Le Traité de Paris du 20 novembre 1815, pp. 68-131; L'Europe et la Révolution française, t. VIII, pp. 471, 472, 476, 478, 488, 489, 496-500; Angeberg, Le Congrès de Vienne et les traités de 1815, IIe partie, pp. 1549- 1550; Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. III, p. 422.

(3) Lévy-Bruhl, L’ Allemagne depuis Leibnitz, pp. 362-367.

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maître étranger. Entre 1830 et 1870, chaque fois qu’un vent de révolution secoue les royautés, que l’équilibre des forces tend à se modifier dans l’Europe modelée par les diplomates du Congrès de Vienne, les espoirs renaissent dans les cœurs allemands. Dès 1832, Quinet, plus clairvoyant que beaucoup de nos écrivains, comprend et prophétise le sort de ces provinces « qui retombent sous l'attraction formidable de tout le monde germanique qui n’attend plus qu’une occasion ». Or, quel est celui des gouvernements de la Confédération qui est le mieux placé à portée de nous pour épier et chercher cette occasion? C’est celui qui «porte à sa ceinture les clefs de notre territoire », la Prusse « qvi donne aujourd’hui à l’Allemagne l’action, la vie réelle, qui satisfait outre mesure son engouement subit pour la puissance, la force matérielle (1) ». Mais Quinet, comme tous les prophètes, était un isolé. Cette Allemagne que nous continuions à nous représenter sous des traits idylliques, la plupart, chez nous, ne soupçonnaient pas qu’elle travaillât dans l’ombre à son grand dessein, jamais abandonné.

Aux poètes de circonstance, aux politiques qui avaient dû se taire par prudence, succédaient maintenant les hommes de science, les « professeurs », ceux qui, au nom de la linguistique, de l’ethnologie, de l’histoire, de la géographie, de l’art, redemandaient les frères trop longtemps séparés, traçaient avec soin la ligne des frontières naturelles et la complétaient par une enquête patiente sur la frontière des langues (2). Les vieux griefs étaient repris un à un, ceux du seizième siècle, ceux du dix-septième, la perte des Trois- Ëvêchés, de l’Alsace-, la réunion de Strasbourg, l’annexion de la Lorraine au dix-huitième siècle, la déconvenue du second traité de Paris. L’Allemagne est essentiellement pacifique, cosmopolite, sympathique à toutes les nations.

(1) Quinet, De V Allemagne et de la Révolution, Paris, 1832, t. II, pp. 25-26-

(2) Voir spécialement dans Pfister, La Limite de la langue française et de la langue allemande en Alsace- Lorraine, Paris-Nancy, 1890, in-8, pp. 6-7, l’indication des ouvrages publiés en Allemagne sur la limite des langues, entre 1843, date de l’apparition de la carte de Bernhardi, et 1869, date de l’étude de Richard Boeck.

Elle ne hait ni la France, ni le peuple français. Mais, puisque le napoléonisme, redevenu menaçant, veut enlever à l'Allemagne les pays du Rhin et parle d’établir des frontières naturelles à la place de celles réglées par les traités, il ne faut pas s’étonner si les peuples allemands veulent, eux aussi, élucider sérieusement la question des frontières naturelles, s’ils se rappellent que jadis des montagnes formaient la ligne de séparation des deux pays et que la Champagne était limitrophe de l’Allemagne (1). Plus on se rapproche de 1870, plus l’Allemagne prend conscience de sa force, plus les réolamations, toujours identiques dans le fond, deviennent violentes dans l’express'on.

Tout ce que la France a acquis du côté de l’Est, elle l’a pris, dérobé à l’Allemagne. C’est surtout la perte de l’Alsace et de la Lorraine allemande qui ont atteint l’Allemagne dans ses intérêts nationaux. Ces pays furent comme un membre sain séparé d’un corps vivant. Le jour où on réglera les comptes, tout le doit sera du côté de la France. Tous les pays, même bourguignons, sont la propriété allemande et l’on pourrait réclamer « plus que la frontière des langues ». Si l’on se place au point de vue juridique, les traités de 1815 sont le seul titre de la France. L’Allemagne les a toujours observés. Mais si la France ne veut pas les reconnaître, si elle commence une guerre, ces traités ne peuvent plus servir de base à la paix. L’épée ne sera plus remise au fourreau, tant que la France n’aura pas rendu ce qu’elle a pris, tant qu’elle n’aura pas payé toute sa dette (2).

L’heure, du règlement de compte si longtemps retardée sonnait maintenant. Les hommes d’État français, Thiers peut-être un des premiers, d’autres politiques moins avertis, la presse, l’opinion commune, tout le monde parut atterré devant des exigences territoriales qui, pourtant, s’étaient

(1) Je résume ici l'introduction de la première édition de l'ouvrage d’Ad. Schmidt, professeur à l’Université d'Iéna, Elsass und Lothringen, Nachweis wie diese Provinzen dem deutschen Reiche verloren gingen, paru en 1859; 2e édit., 8 septembre 1870; 3e édit., 26 septembre 1870.

(2) Wolfgang Menzel, Unsere Grenzen, Stuttgard-Leipzig, 1868, Die Grenze an Frankreich, pp. 23, 41, 42.

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produites depuis si longtemps. Mais, comme en l’a dit, la France avait manqué d’attention (1). Elle aurait pu et dû savoir qu’à la thèse des frontières naturelles jusqu’au Rhin, qu’exprimaient par jactance certains publicistes français, les ethnographes et les géographes traditionnalistes allemands opposaient le dogme des frontières naturelles jusqu’aux Vosges. Elle aurait pu ne pas ignorer l’avertissement donné par les travaux sur la Sprachgrenze. Elle pouvait se ressouvenir des réclamations de 1814 et de 1815, se dire qu’à cette heure, la Prusse était seule, avec des alliés placés sous sa forte main, pour liquider l’affaire, ét qu’on n’avait pas deux fois la triste chance d’être vaincu par l’Europe coalisée (2).

La patience et la ténacité germaniques avaient enfin triomphé. L’Alsace moins Belfort, toute la Lorraine dite allemande et une partie de la Lorraine française, Metz y compris, étaient enlevées à la France. Un Etat était mutilé au profit d’un autre, un membre était détaché par force d'un corps vivant. Une fois de plus, l’idée antique de conquête s’affirmait dans sa brutalité traditionnelle, en contradiction avec les rêves et les illusions humanitaires. Quelles raisons allait invoquer l’Allemagne ou l’homme d État parlant en son nom, pour justifier cet acte?

Et d’abord, avait-on à le justifier? Le droit pour un État de s’agrandir aux dépens du voisin, d’arrondir sa propriété de tout ce qu’il peut prendre à la propriété d’autrui, Y Eroberungsrecht, n’ëtait-il pas admis comme maxime constante par le droit des gens? Et cette raison du plus fort, la meilleure, la seule, selon l’opinion commune, ne se suffisait-

(1) Sorf.l, Le Traité de Paris du 20 novembre 1815, pp. 149-150.

(2) Bismarck, dans son discours au Reichstag, le 12 mai 1871, fait observer que si, dans des occasions antérieures, on avait laissé échapper la possibilité de garantir l’Allemagne, c'est qu'elle avait remporté la victoire en commun avec des alliés dont les intérêts n'étaient pas-les mêmes que les siens. Discours de Bismarck, t. ITT, p. 44.

elle pas à elle-même? Nos plénipotentiaires à Versailles n’eurent ni l’occasion, ni même la tentation d’instituer à cet égard une controverse qui n’eût abouti à rien de pratique. L’heure n’était pas aux discussions académiques. Leur terrible interlocuteur ne s’y est jamais prêté. En venant conférer avec lui des bases de la paix, Thiers et Favre savaient qu’il fallait se résigner au pire sacrifice : une cession de territoires. A l’avance, l’Allemagne avait cause gagnée.

Tout de même, Bismarck crut nécessaire de donner des explications. Obéissait-il instinctivement à l’habitude que nous avons tous d’exposer à autrui les motifs de nos actes? Faut-il voir dans cette tentative de justification un hommage inconscient que la force rendait au droit? Ou bien, politique avisé et prudent, sentait-il qu’il fallait avoir pour soi les apparences et persévérer dans le rôle qu’il avait si habilement ménagé dès le début à son pays, le rôle de celui qui, ayant été injustement piovoqué, se prémunit contre toute attaque nouvelle du provocateur? C’est plutôt cela qu’il faut croire. A Versailles, en effet, en face de Thiers et Favre, comme plus tard devant le Reichstag, comme déjà dans des occasions diverses au cours de la guerre, il invoqua une raison, une seule, la seule qui pût passer pour plausible, la raison — on pourrait presque dire l’excuse — de la légitime défense.

La thèse se ramène à quelques idées fort simples. La France est agitée, turbulente, agressive. Elle ne peut vivre en paix avec ses voisins, surtout avec ceux qui, comme les Allemands, sont par essence pacifiques et doux. Or, la France occupe une position géographique et militaire pleine de tentations pour elle et de périls pour F Allemagne sa voisine. Par Strasbourg, bastion avancé, elle peut toujours envahir l’Allemagne du Sud; par le coin que pousse l’Alsace dans l’intérieur des territoires allemands du côté de Wissembourg, la France peut séparer l’Allemagne du Sud de celle du Nord. Il importe donc de rectifier cette frontière, de mettre les pays allemands à l’abri d’une attaque toujours à craindre, de reculer de plusieurs journées de marche en arrière les

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points d'irruption d'une agression française. Ni la neutralisation des territoires alsacien et lorrain, ni le démantèlement des forteresses élevées sur ces territoires ne peuvent être une protection suffisante, une garantie pour l'avenir. L'annexion est le seul moyen de donner à l’Allemagne le rempart qui lui assurera la sécurité. Elle a besoin de ce glacis pour sa défense, et c'est la nécessité, le besoin légitime de pourvoir à sa conservation, non point l'envie de posséder des territoires et des hommes, qui l'ont guidée dans ses réclamations.

Telle est la thèse, nous pourrions dire le thème. Il n'avait même pas le mérite de la nouveauté. On le retrouve, sans cesse réédité, transmis pour ainsi dire de génération en génération, sorte de leitmotiv patriotique auquel les politiques, les publicistes, les historiens ajoutent, chacun selon son tempérament, quelques variations. C'était déjà le langage de Gagern, de Hardenberg, du ministre de Hanovre, du ministre de Wurtemberg en 1815 (1). C'était celui des nombreux écrits de circonstance dont l'apparition coïncide avec nos premières défaites en 1870 (2). Et, dans le même temps, la presse, inspirée par la chancellerie de l'Allemagne du Nord, met également en avant l'argument du glacis, la nécessité d'une meilleure délimitation stratégique pour se mettre à l'abri d'audacieuses incursions de la part de la France (3). Les juristes eux-mêmes, quand, dès la première heure, ils se mettent en quête des raisons de droit, ne trouvent pas autre chose. On doit, sans doute, dans l'état de la civilisation moderne, réprouver hautement la politique de conquête. Mais la question ne se présente plus sous le même aspect lorsqu'il s'agit de repousser une attaque injuste et quand, après avoir triomphé de l'agresseur, on cherche, en lui imposant des diminutions territoriales, à prendre ses

(1) Sorel, Le Traité de Paris du 20 novembre 1815, pp. 34, 72-74, 89-90, 96, 105, 111-112; L’Europe et la Révolution française, t. VIII, p. 472.

(2) Voir la bibliographie du présent chapitre.

(3) Résumé des correspondances de la Gazette de Cologne dans le rapport de Rothan au ministère français des affaires étrangères, du 29 septembre 1870. Rothan, V Allemagne et l’Italie, Paris, 1884, in-8, t. I, pp. 146-147.

sûretés pour l'avenir (1). Voilà la raison avouée, la raison officielle du sacrifice que FAllemagne s'est crue obligée de réclamer à la France. C’était de toutes les raisons invoquées celle qui prêtait le moins aux objections. Le chancelier était trop fin politique pour n'avoir pas du premier coup discerné ce mérite. Les autres raisons mises en avant étaient moins solides.

C'était d'abord la raison historique, la raison des professeurs, comme Bismarck l’appelait non sans une certaine pointe de dédain (2). Les pays réclamés à la France avaient jadis appartenu à l'Allemagne. Ils lui avaient été ravis aux heures d’abaissement, à la faveur des dissensions intestines. Possessions du Saint -Empire romain, ils revenaient de droit, du jour où, restauré sous une forme plus moderne, cet empire renaissait à la vie (3). Mais, combien fragile était cet argument, peu d’Allemands pouvaient alors et peuvent peut-être encore à l'heure présente s’en rendre compte. Qu’importe, en effet, que ces pays aient été jadis terres d’Empire! D’autres aussi, la Hollande, la Suisse, l'Italie, l'ont été. EstLce suffisant pour permettre à )a moderne Allemagne de les revendiquer? Et pourquoi s'arrêter là? Si l’argument des titres historiques est bon, il l'est de façon absolue. On n'en doit pas limiter arbitrairement l'effet dans le temps. Bien avant et par delà l'époque féodale, l'Alsace et la Lorraine étaient une terre celtique (4). Beaucoup de pays, aujourd’hui allemands, l'étaient aussi. Serait-ce une raison suffisante pour que de prétendus héri-

(1) Ainsi conclut un juriste belge Rolin-Jæquemyns, Second essai sur la Guerre franco- allemande dans ses rapports avec le droit international (Extrait de la Revue de Droit international et de Législation comparée, 2e livraison, 1871, p. 99 du tirage à part). Et c’est aussi presque textuellement l’opinion de Holtzendorff, Eroberungen und Eroberungsrecht, Berlin, 1871, p. 32.

(2) Andler, Le Prince de Bismarck, pp. 151-152.

(3) Entre tous les écrits destinés à établir cette thèse, il faut citer au premier rang celui de Sybel, Les Droits de V Allemagne sur V Alsace- Lorraine, Bruxelles, 1871, in-8, paru en allemand sous le titre : Der Frieden von 1871, Düsseldorf, 1871, in-8.

(4) Pour les noms géographiques d’Alsace et de Lorraine d’origine celtique, consulter Pfister, La Limite de la langue française et de la langue allemande, pp. 18-23.

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tiers du nom et de la grandeur celtiques les réunissent aujourd'hui sous une même domination? Et l'absurdité d’un pareil résultat ne montre-t-elle pas la vanité de ces revendications archéologiques (1)? Mais, pour s’en tenir à des époques plus rapprochées de nous, pouvait-on soutenir justement que la réunion à la France des Trois-Évêchés, de l'Alsace, de la Lorraine avait été une diminution soufferte par l'Allemagne? Une seule puissance, l’Autriche, y avait perdu. La France n'avait fait que commencer, aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, ce que la Prusse avait continué au dix-neuvième. Elle avait refoulé cette puissance vers l'Est, inauguré le Drang nach Osten (2). De quel droit la Prusse et ses alliés allemands viendraient-ils maintenant élever la voix au nom de la maison d'Autriche, se subroger à elle et prendre en main une querelle que celle-ci ne soulevait pas?

Au nom de l'Allemagne, pourrait-on dire, à laquelle tous ces pays avaient été enlevés. Mais qu'était-ce donc que l'Allemagne à l'époque où ces territoires contestés furent réunis à la France? L'Allemagne n’existait pas alors; elle n'était pas un établissement politique à part, ayant une vie propre, faisant figure d'Ëtat. Elle ne commence à exister que depuis le moment où, au dix-huitième siècle, elle apparaît à la conscience de ses penseurs, de ses écrivains, comme une patrie idéale en voie de formation. Politiquement, elle n'était encore qu'un devenir et ce n’est pas assez pour justifier une revendication. La vérité est que la France avait distrait à son profit un certain nombre de pays d'Empire, qu'elle les avait séparés d'un groupement artificiel d’États, le Saint-Empire romain, lequel n'était proprement qu'un être moral, un système idéal (3) et n'était ni un État, ni une patrie. Cet agrégat politique s'était d’ailleurs dissocié; il n’était plus qu'un souvenir historique et personne, ni

(1) Renan, « Lettre à Strauss » dans Réforme intellectuelle et morale, pp. 195-

(2) En ce sens : Heimweh, La Question d’Alsace, passim,pp. 87 et suiv., 91.

(3) Bielff.ld, Institutions politiques, Leyde, 1772, in-4, t. III, p. 262.

la Prusse, ni aucun de ses alliés, ni même l'Empire fédéral de création récente, ne pouvait parler en son lieu et place. Des traités successifs, depuis ceux de Westphalie jusqu'à celui de Vienne en 1815, avaient consolidé les acquisitions françaises, régularisé les choses, créé une situation historique nouvelle et donné à la France des titres incontestables. .

Et, à côté de ces titres juridiques, la France ne s'en étaitelle pas créé d'autres et de plus puissants en dotant d'une patrie commune ces souverainetés diverses : villes libres, villes impériales, possessions princières, duchés, en donnant à ces fragments d’États la conscience de leur personnalité comme provinces d'un grand Etat unifié, à la civilisation duquel elle les avait fait participer? N'était-ce pas là un bienfait continué durant des années, qui avait rendu ces pays aptes à la vie moderne, leur avait donné l'avance sur l’Allemagne demeurée féodale et morcelée? Et, en les modelant ainsi à sa propre image, la France, la France surtout de la Révolution, ne les avait-elle pas engendrés à une existence politique nouvelle qui ne permettait plus de parler de celle d'autrefois?

Toutes ces réponses, par lesquelles se réfutait victorieusement l'argument tiré de l’histoire, le chancelier les prévoyait-il? On ne sait. En tout cas, il sut se délivrer des controverses auxquelles elles l'eussent entraîné et pour lesquelles il n'avait aucun goût. Son bon sens génial lui fit comprendre qu'il n'y avait pas à faire fond sur celle de toutes les raisons qui paraissait la plus séduisante et la plus irréfutable à des esprits allemands. Les mentions dédaigneuses et écourtées qu'il lui consacre dans ses discours, montrent le peu de cas qu'il en faisait (1).

Non moins précaire était la justification tirée de la communauté de langue, de l’identité de race, de manières et de coutumes. Les « professeurs » ne manquaient pas non plus de l'invoquer, la similitude de langue surtout. Elle

(1) Discours de Bismarck, t. Y, pp. 78, 79, 81 , discours au Reichstag, 16 mai

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était le signe indubitable de la communauté d’origine ethnique. Réclamer la frontière des langues, c’était revendiquer des frères séparés, combattre pour le principe moderne dont la politique extérieure du second Empire avait eu l’imprudence de se faire le champion, pour le principe des. nationalités (1). Mais la politique des nationalités s’impose à elle-même des limites. Elle doit rester logique avec son principe. L’appliquer ici, c’eût été renoncer à Metz et au pays messin, à une partie de l’arrondissement de Château-Salins dans la Meurthe. Aussi, dès la première heure, longtemps avant la fin de la guerre, Bismarck l’at-il compris. Il s’en tient, écrit un diplomate, à la théorie bien autrement souple du « glacis », qui lui permet de demander plus, d’étendre plus avant ses prises (2). Et il s’y est tenu, toujours fidèle à sa maxime qui était de ne point se lier par des doctrines, de n’avoir que les opinions utiles, toujours invoquant l’unique raison : les exigences stratégiques, les nécessités de la défense allemande.

On est donc toujours ramené au même point dans cet examen de la légitimité de l’annexion. Les justifications tirées de l’histoire, de la communauté des races ou des langues, tout cela ne valait que comme adjuvant, comme argument sentimental et de seconde ligne. Un politique ne fait pas siennes ces raisons, parce que sur elles il ne peut rien fonder. Au contraire, il n’y avait rien à opposer à la raison tirée de la légitime défense. Chacun entend comme il lui plaît le soin de sa conservation. L’Allemagne pensait qu’il ne suffisait pas de nous avoir vaincus, de nous imposer une lourde indemnité de guerre; que, s’en retourner les mains vides, en nous laissant dans notre condition

(1) Voir particulièrement en ce sens : Wagner, Elsass und Lothringen und ihre Wiedergewinnung für Deutschland, Leipzig, 1870, in-8, pp. 5, 17, 23.

(2) Rothan, Rapport du 12 octobre 1870 au ministre des affaires étrangères, V Allemagne et V Italie, t. I, p. 202.

territoriale ancienne, était pour elle un danger, que pour sa sécurité il lui fallait entre elle et nous une bande de pays dont elle serait maîtresse. Conviction raisonnée ou appréhension feinte, peu importe. Que répondre à de pareils arguments, quand on n'a plus la force matérielle qui seule permet de les réfuter ? Et il eût été inutile de demander à l'Allemagne qu'elle renonçât à prendre cette sûreté. Elle n'était pas d'esprit assez moderne pour s'affranchir d'anciens usages, pour donner la première un exemple qui eût été d'une incalculable portée morale, pour abandonner l'idée ancienne de conquête qu'elle associait à l’idée de garantie.

Au surplus, elle n'avait pas assez confiance en nous. Elle vivait sur une idée préconçue, sur un préjugé que les guerres du début du siècle avaient implanté et que la politique agitée du second Empire n'avait que trop contribué à enraciner : c'est qu'il y avait tout à craindre et toujours à craindre de la France, cette voisine turbulente et belliqueuse, prête à attaquer en toute occasion la pacifique et placide Allemagne. C'est pour cela qu'il fallait reculer de plusieurs étapes en arrière les frontières par où la France pouvait déboucher sur les pays allemands. Il est vrai qu'ainsi on avançait d'autant les points par où l'Allemagne pouvait faire irruption sur la France. Mais cela n'était point à redouter. Car, encore une fois, des deux pays, c’est l’Allemagne qui a le plus de propension pour la paix : affirmation que les Allemands produisaient en toute sincérité, parce qu'on finit par croire ce qu'on a souvent répété.

Que Bismarck ait été dupe de cette raison qu'il lui fallait donner, on ne saurait l’affirmer. Bien que sa nature, son éducation, ses souvenirs de jeunesse le portassent à préférer les solutions d'ancien style, il avait le sentiment très juste des temps nouveaux. Il a dû comprendre que l'acquisition de deux provinces, même riches, n'accroîtrait pas la force de l'empire qu'il venait de fonder, que les luttes de l'avenir se livreraient plutôt sur le terrain économique. Cette préoccupation perce partout dans le traité. Elle a inspiré plusieurs de ses plus importantes dispositions. Dans le fond,

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il n’a donc pas dû être partisan irréductible de la politique annexionniste, dont son intelligence pénétrante devait bien sentir les difficultés. Mais il lui fallait songer à sa fortune d’homme d’État et pour cela donner satisfaction aux exigences intransigeantes du parti militaire et des pangermanistes, faire des concessions aux préjugés patriotiques et flatter des passions que peut-être il ne partageait pas.

Sur les revendications allemandes dès le dix-huitième siècle, on consultera : Sorel, U Europe et la Révolution française, t. I, p. 414; Lévy-Bruhl, U Allemagne depuis Leibnitz, Paris, 1890, in-12, pp. 11, 12, 15. Pour l’époque de la Révolution : Sorel, op. cit., t. II, pp. 77, 82-84, 185, 194, 241, 254, 489, 505; pour

1814 : Lévy-Bruhl, op. cit ., pp. 359-360; Chuquet, L’Alsace en 1814, Paris, 1900, in-8, chap. XV, pp. 347-361; pour 1815 : Sorel, Le Traité de Paris du 20 novembre 1815, Paris, 1872, in-8, pp. 68-131; du même, L’Europe et la Révolution française, t. VIII, pp. 471-500; Crétineau-Joly, Histoire des traités de 1815 y Paris, 1842, in-8; d’Angeberg, Le Congrès de Vienne et les traités de 1815, Paris, 1863-1864, 4 vol., IIe partie, pp. 1549-1550, avec, en tête du tome I, la carte des territoires que l’on proposait d’enlever à la France.

Parmi les ouvrages ou opuscules parus en Allemagne entre

1815 et 1870, on peut noter comme particulièrement significatifs : Schmidt, Elsass und Lothringen, Nachweis wie diese Provinzen dem deutschen Reiche verloren gingen, 1859, réédité les 8 et 26 septembre 1870 à Leipzig; Anonyme, Elsass und Lothringen deutsch, Berlin, 1860; Wolfgang Menzel, Unsere Grenzen, Stuttgart et Leipzig, 1868.

Pfister, La Limite de la langue française et de la langue allemande en Alsace-Lorraine, Paris-Nancy, 1890, in-8, pp. 6-7, donne l’indication très complète des travaux des géographes et linguistes qui, depuis Bernhardi en 1843, ont dressé en Allemagne la carte de la frontière linguistique et en ont tiré des déductions en faveur des revendications allemandes.

La question de la légitimité juridique des annexions à la suite d’une guerre ne pouvait manquer d’être soulevée et discutée à propos de l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Rolin-Jæquemyns, Second essai sur la Guerre franco-allemande dans ses rapports

avec le droit international, inséré dans la Revue de Droit international et de Législation compraée, 2e livraison, 1871, tout en repoussant la politique de conquête, admet l'annexion comme mesure de préservation légitime pour assurer l'avenir. La question a donné lieu à un échange d'opinions contradictoires entre cet auteur et de Montluc même Revue, 1871, pp. 383, 531, et la controverse a continué entre eux, même Revue, 1873, pp. 581 et suiv., 588 et suiv., sans qu’ils soient parvenus à s'accorder.

Bismarck n'a jamais varié dans les raisons qu'il a invoquées pour justifier l'annexion. Il a toujours parlé des raisons de nécessité et de défense : conversation de Bismarck avec sa suite, lors des batailles sous Metz, août 1870, dans Maurice Busch, Le Comte de Bismarck et sa suite, Paris, 1879, in-12, pp. 37-38, et dans Mémoires de Bismarck (Maurice Busch), Paris, 1898, 1. 1, pp. 56-57 ; conversation tenue en septembre et rapportée par sir Edward Malet, Shifting scenes or memories, Londres, 1901, pp. 266-267 ; conversation avec le correspondant de YEvening Standard du 13 septembre, rapportée dans le Courrier du Bas- Rhin du 4 octobre 1870; circulaire du 13 septembre 1870, datée de Reims, adressée aux représentants de la Confédération de l'Allemagne du Nord près des gouvernements neutres, insérée dans le Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine du 29 septembre 1870; Favre, Gouvernement de la Défense nationale, t. III, pp. 102-103, rapportant les pourparlers des préliminaires, et p. 433, relatant les déclarations de Bismarck lors de l’échange des ratifications du traité de Francfort ; déclaration à Gabriac, chargé d’affaires à Berlin : de Gabriac, Souvenirs diplomatiques de Russie et d’ Allemagne, Paris, 1896, p. 140 ; discours de Bismarck au Reichstag, 2 mai 1871, 16 mai 1873, 3 mars 1874, Discours de Bismarck, t. III, pp. 45-48, 53; t. V, pp. 78, 79, 194.

Les écrits de circonstance parus en Allemagne dès nos premières défaites et durant toute la guerre mettent aussi en avant l'argument du « glacis ». A citer particulièrement : Historicus, Les Conditions de la paix et les droits de V Allemagne, Genève, 1871, p. 13; Lenz, Die alten Reichslande Elsass und Lothringen, Greifswald 1870, pp. 24, 25, 29; Maurenbrecher, Elsass eine deutsche Provinz, daté de Konigsberg, 23 août 1870, Berlin, 1870, pp. 5, 17 ; Maurer, Deutschlands strategische Grenze gegen Frankreich, Hildburghausen, 1870; Schmidt, Elsass und Lothringen... 2e édit., 8 septembre 1870, préface; Wagner, Elsass und Lothringen und ihre W iedergewinnung jiir Deutschland, Leipzig, 1870, p. 17.

D'autres que Bismarck avaient officiellement soutenu la nécessité pour l'Allemagne d’une frontière défensive taillée à nos

l'annexion

dépens. Voirie discours de Delbrück à l'ouverture du Reichstag, 24 novembre 1870, reproduit en français dans le Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine du 29 novembre 1870.

Quant à la presse allemande, évidemment soufflée par la chancellerie, elle était presque unànime pour justifier l'annexion en la représentant comme une garantie strictement nécessaire do sécurité. C'est ce que constate dès le 10 septembre 1870 un article de fond de Y Indépendance belge. Cf. aussi le Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine dans son n° 1, du 8 septembre 1870, et les résumés de journaux donnés par Roth an, dans L’Allemagne et l’Italie, t. I, pp. 146-147. Et c'est encore le langage que tient la presse inspirée dans la période entre l'armistice et les préliminaires. Cf. l'article de fond du Moniteur officiel du Gouvernement général de Lorraine, 23 février 1871. A l'heure présente c'est toujours la même thèse qui prévaut dans les cercles officiels allemards. Elle est soutenue et développée par du PRELdans le grand ouvrage récent : Das Reichsland Elsass-Lothringen, Strasbourg, 1898-1903, 3 parties en 4 vol. in-8, I. Theil, p. 335.

Tous ceux qui ont étudié impartialement la condition politique de l'Alsace et sa situation vis à vis de l'Empire germanique lors de la conquête française au dix -septième siècle, n'ont pas manqué de faire remarquer qu'elle n'était, comme l'Allemagne elle-même, qu'une expression géographique, qu'un conglomérat de petites souverainetés indépendantes les unes des autres et souvent même hostiles. C'est l'annexion à la France, la réunion à l'unité française qui a fait l'unité de l'Alsace. Voir R. Reuss, L’Alsace au dix-septième siècle, Paris, 1897-1898, 2 vol. in-8, t. I, Préface, passim; Lavisse, La Question d’Alsace dans un cœur d’Alsacien, Paris, 1891, pp. 5-6. L'idée que cette unité a été consolidée et fortifiée par la Révolution française est exprimée très nettement par Fr. Ch. Heitz, L’Alsace en 1789, Tableau des divisions territoriales, Strasbourg, 1860, Avant-propos, suivi par Trauttwein von Belle, Das Elsass in 17 und 18 Jahrhundert, Berlin, 1865, in-8, pp. 18-21. Voir aussi R. Reuss, op. cit., t. II, pp. 604-605.

Pour la réfutation des prétentions historiques des Allemands, on peut consulter, dans le sens français : Michiels, Les Droits de la France sur l’Alsace-Lorraine, Bruxelles, 1871; Schuré, L’Alsace et les prétentions prussiennes, Genève, 1871; Mémoires pour la ville de Metz par Prost dans l'ouvrage du même : Le Blocus de Metz en 1870, Nogent-le-Rotrou, 1898, pp. 317-341. Du côté allemand, on a déjà cité l'ouvrage de Sybel, auquel on joindra tous les écrits de circonstance parus au cours de la guerre.

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