CHAPITRE IV
Injections de suc thyroïdien.
Greffes tyroidiennes.
Schiff ? voulant établir que le corps thyroïde avait une fonction chimique, hématopoiétique, indépendante de sa situation anatomique, transplanta dans la cavité péritonéale de plusieurs chiens, quelque temps avant de leur faire la thyroïdectomie, des portions de glande thyroïde provenant d’un animal de la même espèce. Grâce à cette greffe préalable, les animaux survécurent sans présenter les accidents consécutifs que l’on connaît. Von Eiselsberg, assistant de Billroth, expérimenta sur des chats et pratiqua la greffe entre les feuillets du mésentère ou dans le tissu cellulaire sous-péritonéal : cette greffe était faite avec une portion de la glande appartenant à l’animal lui-
‘ Revue de M, Lannois (Arch. de méd. expérim. et d'anat. path. t. 1, 1889 ; pages 470 et 590.)
ne
même et enlevée trois semaines environ, avant la thyroïdectomie complète. Les résultats confirmèrent ceux de Schiff, l'animal était également préservé. Mais l’auteur observait de plus que la transplantation thyroïdienne n’émpêchait la mort qu’à la condition d’être une greffe véritable.
Devant ces nouveaux résultats que l’éxpérimentation venait de sanctionner, Horsley,dans une note publiée par le British medical Journal (8 février 1890), se demandait si la greffe thyroïdienne réussissant chez l’animal, ne réussirait pas non plus chez l’homme. Et l’auteur conseillait de se servir dans ce cas de la glande thyroïde du mouton, dont la structure est peu différente de la glande thyroïde humaine.
À l’heure actuelle, la greffe thyroïdienne a été tentée davs les trois formes du myxœdème. Bircher d’Aran et Kocher l'ont pratiquée dans le myxœdème opératoire. Bircher l'a pratiquée, chez un malade, avec des fragments sains du tissu thyroïdien provenant d’un goitre extirpé. Le résultat fut favorable, mais au bout de trois mois, la glande thyroïde ainsi introduite dans la cavité abdominale s’élait atrophiée ; avec son atrophie avaient reparu les accidents. Kocher avait fait en 1883 une tentative du même genre restée infructueuse. Depuis la publication de Bircher, il a pratiqué de nouvelles transplantations ; une de ses malades semble seule avoir bénéficié de l’opération. MM. Lannelongue et Legroux ont tenté en 1890, la greffe thyroïdienune dans un cas d'idiotie myxœdémateuse de Bourneville. L'opération eut lieu en présence de MM. Vignol, Legroux, Cadet de Gassicourt. Le fragment thyroïdien emprunté à un mouton avait été légèrement avivé à
sa surface et introduit, après incision de la peau, dans une loge sous-cutanée. Le résultat de cette intervention n’a pas encore été publié et peut-être, avons-nous le droit de penser qu’il n’a pas été celui qu'on espérait. MM. Bettencourt et Serrano ont rapporté, au Congrès de Limoges (août 1890), un cas de myxœædème répondant au type de sir W. Gull, Ord et Charcot, traité par la greffe hypodermique du corps thyroïde de mouton. Il y eut une amélioration immédiate, caractérisée par un relèvement de la température, une augmentation du nombre des globules rouges, la diminution de l’infiltration myxœdémateuse, la régularisation de la menstruation. Enfin M. Merklen a présenté à la Sociélé médicale des hôpitaux une femme atteinte depuis dix ans de myxœdème, chez laquelle la greffe d'un corps thyroïde de mouton pratiquée par M. Valther fut suivie d’une amélioratien notable. Cette malade avait d’abondantes métrorragies ayant résisté à tout traitement ; elles cessaient trois jours après la greffe thyroïdienne. L'amélioration était également marquée dans l’état des téguments et des fonctions intellectuelles. Mais ajoute M. Merklen : « Actuellement (un mois après l'intervention) cette glande que l’on sent rouler sous les doigts, dans la région sous-mammaire, semble avoir un peu diminué de volume ». Nous regrettons de n’avoir de plus amples renseignements. Cette glande s’est-elle résorbée ou a-t-elle été une greffe, dans le sens propre du mot ?
Nous sommes donc obligé d'affirmer que la greffe thyroïdienne n’a donné jusqu'ici que des améliorations partielles. L'avenir montrera peut-être que l’on peut mieux attendre de cette intervention. Pour le moment, 1l sem -
Et A
blerait acquis que la transplantation du corps thyroïde chez l’homme est le plus souvent suivie d’une résorption complète. Et de ce fait, l'amélioration n’est que passagère, la récidive à peu près certaine.
MM. Bettencourt et Serrano ont constaté, avons -nous dit, une amélioration immédiate. N’est-il pas prudent de se demander si elle ne doit pas être attribuée à la simple absorption, par les tissus, du suc de la glande thyroïde mise en contact avec eux? Il serait téméraire de conclure aussi vite à la réussite définitive de la greffe.
Quelques-uns mettent complètement en doute le succès immédiat de cette greffe hétéroplastique et contestent son succès définitif : le succès de la greffe et la vitalité du transplant thyroïdien ont-ils été manifestés après un temps assez long, après l'opération, pour que le résultat puisse être considéré comme bien acquis ? D’autres affirment que le fait de trouver Le transplant vascularisé et adhérant intimement aux tissus n’est pas une preuve de la continuation de la vie chez ce dernier. Nous ne voulons rien préjuger ; nous pensons que des observations plus nombreuses, relatant l’histoire de malades longuement suivis, sont encore nécessaires pour qu’il soit permis de se prononcer sur la valeur thérapeutique de ce traitement chirurgical. On semble pourtant l’abandonner et le remplacer par la méthode des injections hypodermiques d'extrait thyroïdien.
Le traitement de la cachexie pachydermique a passé, en effet, jusqu'à ce jour par trois phases successives.
Devant les résultats si incertains de la greffe thyroïdienne et après les expériences de Pisenti, Vassale et Gley, qui empèchaient, sur des animaux, par des injec-
tions préalables intra-veineuses de suc thyroïdien, les manifestations convulsives de la thyroïdectomie totale de se produire, les cliniciens voulurent expérimenter sur l’homme cette nouvelle méthode palliative. Georges Murray fit faire le premier, de ce côté, un grand pas à la thérapeutique, en obtenant ainsi les succès que l’on con paît. Il est incontestable aujourd’hui que, sous l’influence de ce traitement, le malade perd de son poids, les divers épaississements du corps disparaissent, l’état intellectuel subit une heureuse transformation. De nombreuses observations ont été publiées dans ce sens. Nous citerons celles deR. Wichmanr, Mendel, P. Henry, Dee, Shapland, etc. Mais à côté de grands avantages que comporte seule l’injection sous-hypodermique (simplicité du traitement), cette méthode offre de sérieux dangers : la perte de connaissance, la tendance à la syncope, l'accélération du pouls, les abcès et les indurations, les nausées, les congestions, les spasmes toniques, les douleurs vives de la région lombaire. Notre compatriote. M. le D' Souques, chef de clinique à la Salpêtrière, dit que ces accidents sont d'origineseptique etimputables auxinjections elles-mêmes. Ne pourrait-on penser de plus qu’il y a une question de réaction individuelle des malades et voir de ce fait, dans cette méthode, un inconvénient @ont il faut encore tenir compte?
D ans cette étude critique, nous ne dirons que peu de chose de l’ingestion de pâtés, agréable charcuterie scien— tifique, préparés avec des glandes thyroïdes de mouton. Hortwitz traita et guérit ainsi un myxœdémateux au mois de mars 1892. Mackenzie, Bober, Roth, Tikhonoff, obtinrent des résultats aussi heureux. Il y à quelques mois
ol —
enfin, MM. Pierre Marie et Guerlain, Brissaud et Souques rapportaient dansles Comptes rendus de la Socièté médi cale des hôpitaux, d’autres exemples démonstratifs. Nous conclurons que la glande thyroïde conserve son efficacité quand on la ait ingérer par la bouche, soit crue, soit à l’état d'extrait glycériné, et qu'il n’est peut-être pas nécessaire d’agir, dans l’application de cette méthode, avec la prudence qui ne peut toujours éviter les dangers signalés à la suite des injections hypodermiques.
Mais il faut reconnaître que, pour avoir une efficacité réelle, l’ingestion comme l’injection doivent être continuées, durant toute l'existence du malade, la guérison cessant avec elles. Et si nous ajoutons, en outre, que l'amélioration qu’elles produisent n’est pas constante (M. le professeur agrégé Weill, adressant à M. Poncet la petite Virginie X, lui écrivait : « elle a eu dix-neuf injections d’1 centimètre cube de liquide thyroïdien qui paraissent être restées sans effet), » nous estimons qu’il est bien naturel que tous ces inconvénients réunis aient suggéré à notre maitre l’idée d’un traitement nouveau.