‹ Traitement de l'uréthrite blennorrhagique par le salolChapitre 4 sur 17 · LE MICROBE DE LA BLENNORRHAGIE · texte numérisé non relu

LE MICROBE DE LA BLENNORRHAGIE

Historique. — Swiedaur, en inaugurant vers 1786, le mot de blennorrhagie, n’a pas créé une maladie nouvelle ; il est bien probable que cette affection est connue depuis les temps les plus reculés. C’est à elle sans doute que faisait allusion Moïse, dans les célèbres lecons de prophylaxie qu'il traçait à son peuple: « l’homme affecté d'un écoulement de semence sera déclaré impur ; on reconnaîtra qu'il est affecté de ce mal, à ce qu’une humeur impure s’attachera à sa personne ». Il serait en effet difficile de comprendre comment une maladie qui reconnaît

pour cause habituelle l'excès vénérien, n’aurait pas existé

de tout temps. Il est donc probable, rationnellement, qu’elle remonte à la plus haute antiquité : mais blennorrhagie, syphilis et spermatorrhée étaient confondues en une seule et même maladie.

C'est en 1838, que Ricord, dans le Traité d'Inoculation, consacre définitivement la nature virulente de la blennorrhagie et la sépare de la syphilis. A partir de ce jour la

Us clinique et la pathogénie de cette affection ont été mieux étudiées.

Il y a quelques années encore, on disait que la blennorrhagie était un catarrhe spécial de la muqueuse uréthrale ; aujourd’hui, l'introduction des idées microbiennes dans la science a apporté dans la pathogénie de celte af- * fection, comme de tant d’autres, d'importantes modifications. Ricord admettait bien la contagion de la blennorrhagie, mais à cette époque, il ne pouvait pas encore être question du rôle des ferments dans la pathologie.

Dans les années qui suivirent la description de Ricord, quelques auteurs déjà constatèrent, dans le pus de la blennorrhagie, la présence de plusieurs parasites animaux et végétaux, sans leur accorder d’ailleurs de spécificité particulière.

La description qui se rapproche le plus des constatations modernes est celle d’'Hallier, d’Iena (1872) : « Le pus de la blennorrhagie, dit-il, contient une grande quantité de coccus, en partie libres, en partie contenus dans l’intérieur des globules, dans lesquels ils produisent des vacuoles, et qu’ils détruisent ensuite complétement. Des corpuscules analogues se retrouvent dans le sang des individus affectés de rhumatisme blennorrhagique. Ils pénètrent dans les globules ».

Les travaux des observateurs qui ontsuivi Hallier n’ont fait que confirmer et compléter cette découverte. Ce sont les mêmes microcoques que le professeur Bouchard a observés en 1878 dans le pus de la blennorrhagie.

Les premiers travaux importants sur ce sujet ont été publiés par Albert Neïsser, assistant à la clinique de

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Dermatologie de Breslau ; son premier mémoire parut le 12 juillet 1879, et fut suivi et complété par ‘un second en

Neisser décrit des colonies de gonococcus qui se colorent facilement par le violet de méthyle et de dahlia ; ils se trouvent à côté des globules purulents, et ont toujours la même forme arrondie ou ovalaire. Ils sont rarement isolés, et se trouvent presque toujours réunis deux à deux, formant un 8 de chiffre, ou si étroitement accolés l’un à l’autre par une surface aplatie, qu’ils paraissent n’en former qu'un seul (diplococcus, parasite en biscuit).

C’est à la surface des globules de pus, plus rarement sur les cellules épithéliales, que l’on trouve ces micrococcus. Là où 1ls existent, les noyaux de ces éléments cellulaires sont en voie de destruction, où manquent déjà complétement.

Dans toutes ses recherches Neisser arrive à conclure que ce gonococcus se trouve toujours dans tous les produits de sécrétion d’origine blennorrhagique, et que sa présence est un élément de certitude dans le diagnostic des cas douteux.

A partir de cette époque, on voit de nombreux travaux paraître sur ce sujet ; comme la plupart ne font que confirmer la découverte de Neisser, nous nous bornerons à ne citer que ceux qui ont apporté quelque point de détail de plus ou moins grande importance. Le lecteur trouvera cette étude faite bien plus complétement dans la thèse du D' Crivelli, auquel nous avons fait de nombreux emprunts.

Pour Leistikow, les gonocoques ne se trouveraient pas

FAN USE à la surface des cellules, mais bien à l’intérieur de cellesci. Il n’a pu déceler leur présence ni dans le pus du bubon blennorrhagique, ni dans le liquide de l’arthrite spécifique; mais il les a vus dans le pus de l’ophthalmie

- blennorrhagique.

, Max Bockhardt constate que les gonococcus de Neisser sont en plus grand nombre dans les cas aigus que dans les cas chroniques.

Le microbe pénètre dans l’urèthre par les interstices de l'épithélium, et, arrivé dans les couches sous-épithéliales, détermine par irritation une accumulation de leucocytes, dans lesquels il pénétre : par eux il peut être disséminé dans toute l’économie, notamment dans les articulations, et devenir le point de départ des complications connues de la blennorrhagie.

En 1884, M..le professeur Bouchard a retrouvé dans tous les cas le gonococcus de Neiïsser. Sur des préparations saisies par les vapeurs d’acide osmique, puis colorées au violet, il a démontré que les micrococcus siégeaient à l’i térieur, et non à fa surface des globules de pus : « Les leucocytes, dit-il, en affluant entre les cellules épithéliales, entraînent tout ce qu’ils peuvent de microbes ; l'ai vu jusqu’à trente microcoques dans un seul leucocyte ».

Le Dr Jullien dans son Trailé des maladies vénériennes rapporte le résultat de ses expériences personnelles sur le pus de la blennorrhagie. Le microbe qu’il a observé est sphérique et très réfringent. « Très mobile à l’état frais dit-il, il contourne les globules purulents et les lamelles épithéliales, pénètre dans leur intérieur, et les desagrège en détruisant leur noyau. Préparé par la dessication,

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il apparaît comme un petit globule violet foncé, et par ses contours très accusés, tranche sur les autres granulations éparses dans le champ de la préparation. L’individu est rarement isolé : plus fréquemment, on voit se former des groupements irréguliers par deux, semblables à un 8, par trois ou par quatre. Quelquefois, ce sont de véritables chapelets de quinze ou vingt éléments ; enfin j'ai vu des amas irréguliers dans lesquels les micrococcus se pressaient innombrables en tas. Tels sont les parasites que j'ai constamment trouvés dans le pus blennorrhagique. Avec des caractères variables d'abondance ou de groupement, je les ai constatés nombreux et remuants, grouillants, en nombre infini dans le liquide des chaudepisses aiguës ; plus rares à mesure que le processus entre en décroissance, on les voit encore dans les dernières périodes, et je les ai vus bien souvent, pour mon compte, dans les gouttes des suintements chroniques ».

Le D’ Jullien a constaté la présence des gonococcus dans les épanchements intra-articulaires liés à la blennorrhagie, dans la sérosité des vaginalites accompagnant l’orchite vénérienne, enfin dans le sang des malades atteints de blennorrhagie. |

MM. Cornil et Babès, dans leur livre Les Bactéries, ont vu des micro-organismes dans le pus de la blennorrhagie dès le premier jour. Les cellules épithéliales seraient d’abord envahies les premières par le microbe qui en déterminerait la chute, ce qui favoriserait ensuite la sortie des globules de pus. « Ces micro-organismes, examinés à l’état frais, semblent être mobiles, ils sont exactement arrondis, s'ils sont isolés; on les trouve sou-

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vent associés deux à deux ou par quatre, et alors ils sont aplatis les uns contre les autres. Ordinairement ils ne forment pas de chaïnettes. Ils se disposent souvent en petits amas. Leur diamètre varie de 0 y 2 à O0 p 3 ou 0 à 4. Nous avons rencontré souvent deux espèces de cocci dans le pus blennorrhagique, les uns plus volumimeux qui siégent dans les cellules, les autres plus petits qui forment des amas arrondis et libres. Ils se colorent très facilement par le violet de méthyle et’par la fuchsine sur les lamelles, où l’on a étalé et fait sécher le liquide de l’écoulement. Lorsqu'on les examine après coloration, on s'assure qu'ils siégent à la fois dans le liquide, où ils sont libres, et à la surface aussi bien que dans le protoplasma des globules de pus, et dans les cellules, épithéliales desquamées de la muqueuse.

Le pus de la blennorrhagie de l’homme ne contient pas d’autres organismes que des cocci ».

Cependant tous les auteurs ne partagent pas cette opinion : les uns ont trouvé plusieurs autres formes de parasites, en même temps que le gonococcus; les autres attribuent la virulence de la blennorrhagie à des microbes tout différents.

Voici résumé le mémoire de Eklund paru en 1882 :

Ces micrococcus sont blancs comme la nacre, ils se présentent pêle-mêle en nombre infini dans le liquide intercellulaire, et la plupart des cellules rondes, dites de pus, en sont infiltrées.

Ils sont doués de mouvements vifs, soit rotatoires, soit oscillatoires. On les observe souvent 2 à 2 soudés l’un à l'autre sous forme de 8 de chiffre, ee qui démontre, selon

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Neisser, que leur pullulation se fait par bifurcation.

«Il m'est néanmoins impossible, ajoute-t-il, de partager l'opinion des auteurs qui pensent que les micrococcus en question représentent les microbes spécifiques, exclusivement propres à la blennorrhagie, car j'en ai retrouvé de semblables dans les processus d’ulcérations aiguës et chroniques des intestins et des poumons, et dans les stomatites ulcéreuses ». Ils produisent simplement des inflammations aiguës avec desquamation des cellules épithéliales.

Dans le pus et l’exsudation de la muqueuse enflammée de l’urèthre, il a trouvé un réseau admirablement beau de filaments de mycélium. Les filaments principaux de ce microbe qu'il appelle édiophytlon dictyodes, ont un diamètre transversal de À % et sont parfaitement clairs ét hyalins.

Ils sont anastomosés en réseaux continus avec des angles de tous les degrés et avec des mailles de formes les plus diverses. Les tubes mycéliens montrent çà et là des gonflements, dont les lignes de limitation sont, ou très régulières, ou très sinueuses. Ce parasite est doué à Pinstar de tous les autres champignons, de la faculté de se propager par l’allongement simultané et très rapide d’un nombre inouï de filaments mycéliens, ou de fragments des ramifications secondaires de ceux-ci, qui s’accroissent et s’étalent le long des couches superficielles de la muqueuse en entrant dans les glandes de Littré, de Cowper, et dans les lacunes de Morgagni, d’où ils se ramifient dans les espaces intercellulaires, et dans les cellules ellesmêmes. |

Il termine en disant : « Dans tous mes examens micros-

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copiques du pus et des couches superficielles des chancres mous, j'ai retrouvé des micrococcus et des cellules de pus remplies de microbes tous parfaitement identiques aux gonocoques de Neisser, et aussi des réseaux de l’édiophyton dictyodes. Je crois donc que les virus du chancre mou et de la blennorrhagie sont identiques. La différence ne consiste que dans la localisation des parasites qui tantôt se développent à la surface de Fe muqueuse, tantôt dans l’épaisseur du derme ».

Aubert, tout en admettant la théorie parasitaire de la blennorrhagie, pense qu'il en existe plusieurs formes, ayant chacune un microbe spécial.

Enfin Philibert Riel, cite deux faits d’uréthrite survenue chez des rhumatisants avec écoulement purulent absolument identique en apparence à la blennorrhagie, dans lequel des examens minulieux, ne firent découvrir aucun gonococcus.

En résumé, les derniers auteurs que nous venons de citer n’admettent pas. la spécificité des gonococcus. Cependant malgré ces quelques opinions divergentes, on a vu que les auteurs les plus autorisés, dont nous avons analysé les travaux dans ce chapitre, tendent à décrire le gonococcus comme le microbe constant et spécifique du - pus de la blennorrhagie. Nous nous rangerons donc de leur côté, et avec eux nous dirons : à toutes les périodes de la maladie, on peut constater dans le pus blennorrhagique la présence de micrococcus qui ont constamment le même aspect, et qui s’y trouvent exclusivement.

Cultures et inoculations. — L'examen direct du liquide des écoulements virulents blennorrhagiques ont appris

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que les microcoques y étaient constants. Mais cela ne suffisait pas pour montrer quel rôle jouaient les bactéries dans cette affection ; il fallait encore les isoler et les inoculer. “a |

Neisser, Leistikow, Krause, Loœffler prétendent avoir réussi à obtenir des cultures pures par les procédés de Koch. Les inoculations faites avec ces cultures sur la muqueuse uréthrale et sur la conjonctive des animaux n’ont pas abouti. Le professeur Bouchard a essayé aussi, sans succès, l’inoculation des cultures sur un malade, dont l’œil était atteint de pannus.

Cependant cette inoculation paraît avoir réussi chez l’hommeentre les mains de Bokaiet Bockhardt.

Ce dernier, en 1883, injecta dans l’urèthre d’un homme de 46 ans, atteint de paralysie générale, et presque moribond, une seringue de Pravaz, pleine d’une culture à la quatrième génération obtenue sur la gélatine. Il en résulta une blennorrhagie typique. Le malade étant mort dix jours après, on trouva à l’autopsie une néphrite avec abcès multiples du rein droit. Le rein gauche était normal. La muqueuse de l’urèthre était couverte de pus teinté de sang, et les vaisseaux lymphatiques contenaient une grande quantité de gonococci. On retrouva ces éléments dans les abcès du rein. Dans la muqueuse enflammée, les cellules migratrices contenaïent des cocci caractéristiques.

On trouve dans la thèse du D' Chameron, une relation détaillée des cultures de M. le D' C. Paul, qui décrit minuütieusement les procédés qu'il a employés et les modifications qui sont survenues dans les ballons ensemencés.

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11 s’est servi des ballons de culture de Pasteur, contenant du bouillon de veau stérilisé, et il a pu inoculer la blennorrhagie à une jeune fille, qui a bien voulu se prêter à son expérience. | Ÿ

Dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences (novembre 1886), nous trouvons un procédé technique de diagnose des gonococci, donné par Roux :

Les cocci de Neisser se colorent par toutes les couleurs d’anilène, de tous les microcoques décrits par Bumm, c'est un des premiers colorés. Les meilleures couleurs sont le violet de. gentiane et le violet de méthyle. Mais de même qu'il fixe vite les agents colorants, il est le premier décoloré par la solution suivante (solution de Gram), alors que les autres gardent leur coloration: iode 1 gramme, iodure de potassium 2 grammes, eau distillée 300 gram.

Ainsi donc, grâce à ce procédé, on peut reconnaître facilement ce microbe, que l’on a isolé et inoculé, comme nous venons de le voir; et si le succès de l’inoculation n’a pas toujours été égal, nous pouvons en trouver une, explication dans ia nature même du microbe. On dirait en effet qu'il perd de ses qualités virulentes par la culture. Il se passe en réalité dans les ballons de culture, mais dans un laps de temps beaucoup plus court, quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans l’urèthre même, où nous voyons le pus blennorrhagique devenir moins virulent avec le temps, si bien que ces suintements anciens, où l’on retrouve cependant des gonocoques, ne sont pour ainsi dire plus contagieux.

Legrain, dans an curieux travail qu'il a publié dans les Archives de Physiologie, 1887, sur les rapports des

Asie

microbes avec les éléments du pus, admet que la vitalité des gonocoques est très faible après la période aiguë de la maladie; et Bockhardt prétend qu’au bout de trois semaines, une culture ne progresse plus ; ce qui expliquerait les insuccès des expérimentateurs qui se sont servi, pour faire leurs inoculations, de cultures trop anciennes.

De l’ensemble des recherches que nous venons d’exposer, il résulte qu'on peut définitivement considérer aujourd'hui la blennorrhagie comme une maladie infectieuse et parasitaire. Ainsi se trouve justifié le mot de Gosselin « on n’attrape pas la chaudepisse avec une femme qui ne l’a pas ».

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