‹ Traitement de la goutteChapitre 19 sur 37 · XX. — Eaux sulfureuses et eaux indifférentes · texte numérisé non relu

XX. — Eaux sulfureuses et eaux indifférentes

Nous rapprochons les eaux sulfureuses employées dans la goutte des eaux dites indifférentes, parce que c'est moins leur qualité de sulfureuses que la haute thermalité qu'elles possèdent en commun avec les eaux indifférentes qui nous paraît en justifier l'usage chez les goutteux.

Les eaux sulfureuses des Pyrénées, comme Luchon ouCauterets, peuvent en effet trouver leur emploi contre certaines complications bronchiques, laryngées ou

TRAITEMENT DI'; 1,A GOUTJK

pharyngées de la goutte, mais contre la goutte même ou ses manifestations articulaires elles n'ont guère d'effet utile.

Au contraire, les eaux sulfureuses d'Aix-la-Chapelle et d'Aix-les-Bains, dont la thermalité varie de 45 à 75 degrés, conviennent merveilleusement au traitement de certaines formes de goutte articulaire et musculaire.

Ces eaux s'administrent sous forme de bains et de douches. Nous les prescrivons dans les cas de goutte atonique ou chronique avec déformation et raideur des jointures, dans les cas de paralysie périphérique, d'atrophie ou de contracture consécutive à des crises subaiguës incessantes ou à des arthrites chroniques, enfin dans les cas de sciatique persistante, de névralgie avec hyperesthésie s'étendant à toute la continuité d'un membre, de goutte musculaire, lumbago, pleurodynie, douleurs de la nuque, douleurs vagues et erratiques, etc.

Sans doute une cure de ce genre peut provoquer une attaque de goutte aiguë. Mais quand il s'agit de goutte atonique et que l'indication principale est de relever les forces du malade par des eaux stimulantes, il ne faut pas craindre le retour d'un paroxysme aigu qui est pour nous l'indice d'une amélioration de l'état général. •

On ne doit cependant pas perdre de vue cet effet stimulant des eaux sulfureuses. Elles activent le mouvement nutritif; elles augmentent la formation de l'urée. Elles ne conviennent donc que dans les cas où cet effet doit être recherché, dans les périodes avancées de la .goutte. Les prescrire dans la période d'état de la

LES EAUX MINÉRALES DANS LA GOUTTE

maladie, quand les manifestations sont encore nettement inflammatoires, quand les urines contiennent de l'urée et de l'acide urique en excès, serait commettre un contre-sens. A ce moment, l'effet de la cure s'ajouterait seulement à la tendance naturelle de la maladie pour déterminer un travail cellulaire exagéré et produire des fluxions articulaires aiguës ou même des congestions viscérales dangereuses.

Les eaux dites indifférentes constituent un groupe d'eaux faiblement minéralisées dont l'action sur le traitement de la goutte ne nous semble pouvoir s'expliquer que par leur thermalité. Les principes qu'elles contiennent, variables pour chacune d'elles, sont en trop petite proportion pour rendre compte de leur efficacité. Ni le bicarbonate de chaux de Tœplitz ou de Ragatz, ni le sulfate de soude de Gastein et de Plombières, ni le chlorure de sodium de Wildbad, ni le bicarbonate de soude de Néris, dont la quantité n'atteint pas 1 gramme pour 1,000, ne sauraient suffire à expliquer d'une manière satisfaisante l'action bienfaisante de ces eaux. On a cherché une autre interprétation dans l'état électrique de ces sources. Mais il n'y a là qu'une hypothèse difficile à démontrer.

Elles ont un caractère commun, c'est d'être hautement thermales, et c'est à cette haute thermalité que doit être attribuée leur action thérapeutique. En fait, c'est surtout de l'hydrothérapie chaude qu'on fait dans toutes ces stations, sous forme de bains et de douches, et c'est surtout contre les manifestations nerveuses et douloureuses de la goutte qu'elles trouvent leur indication.

Les eaux indifférentes ne nous paraissent avoir aucun effet direct sur la goutte même; mais elles conviennent

admirablemenl aux goullcux névropathes et neurasthéniques. Nous les conseillons surtout dans les cas de névralgies portant sur la sciatique ou le plexus brachial, sur le trijumeau; dans certaines formes de dyspepsie gastralgique; dans les cas de céphalée goutteuse, quand la douleur semble localisée surtout dans le péricrâne. Toutes les douleurs musculaires si fréquentes dans la goutte chronique, rachialgie, douleur de l'épaule, de la nuque, des intercostaux, sont remarquablement améliorées par des cures de ce genre.

En France, les eaux de Néris et de Plombières sont nettement appropriées aux cas de cette catégorie avec éréthisme nerveux. Nous les avons prescrites avec succès contre les névralgies, les hyperesthésies musculaires, les paralysies périphériques, qui se trouvent améliorées en même temps que l'état nerveux général.

A l'étranger, les eaux de Tœphtz, de Wildbad, de Schlangenbad, et surtout de Gastein et de Ragatz jouissent d'une réputation incontestée.

Les eaux de Gastein et de Ragatz se prescrivent à l'intérieur et à l'extérieur, mais surtout sous forme de bains locaux et généraux. Elles sont essentiellement toniques et stimulantes du système nerveux et musculaire.

Elles agissent en même temps contre les douleurs, les raideurs et les ankyloses goutteuses.

Il faut éviter d'envoyer à ces stations des malades dont la goutte présenterait une notable tendance à l'acuité ou des sujets dont l'excitabilité serait trop prononcée. C'est surtout aux goutteux débilités, atteints de douleurs vagues ou de névralgies tenaces qu'elles conviennent. Elles donnent aussi de bons résultats dans les

LES EAUX MINÉKALES DANS LA GOUTTE

cas de dyspepsie douloureuse. On voit ainsi se régulariser les fonctions digestives à mesure qu'une révulsion presque insensible s'établit à la surface de la peau sous l'influence de bains répétés.

On peut encore rapprocher de ces diverses cures hydro-minérales, au point de vue de leurs indications et de leurs effets, les cures de boue minérale. Ces bains de boue s'emploient comme adjuvant de la médication thermale dans certaines stations, comme Marienbad, Tœpiitz, etc.

En France, nous prescrivons avec avantage dans la goiitte atonique, avec déformations et raideurs articulaires, dans la goutte musculaire et névralgique, les boues de Dax et de Saint-Amand.

XXL — Eaux. fei'i*iigîneuses.

Ce que nous avons dit de l'importance de la médication tonique chez les goutteux peut faire prévoir le rôle dévolu aux eaux ferrugineuses à certaines périodes de l'évolution de la goutte. L'accord est fait pour proscrire ces eaux dans la goutte aiguë. A ce moment, leur action stimulante et congestive ne peut s'exercer que d'une manière défavorable, soit en réveillant les accès aigus articulaires, soit en provoquant des fluxions viscérales. Mais, dans la goutte ancienne, bien que la possibilité de ces réveils aigus soit toujours la même, l'état général anémique prime à un tel point la situation qu'il n'y a pas lieu de se préoccuper de ce rappel des manifestations articulaires, et l'urgence d'un traitement ferrugineux ne fait de doute pour personne.

TUAITKMIONT DK h A (lOUTTK

Dans les stations d'eaux chlorurées qui possèdent aussi des sources d'eaux ferrugineuses, on fait volontiers marcher de front les deux médications reconstituantes. A Cheltenham, on fait suivre, d'ordinaire, la cure chlorurée d'Old-Royal-Well d'une cure ferrugineuse de Camhrai-Spa. A Ilomhourg, on administre simultanément l'eau d'Elisabethquelle qui est chlorurée et l'eau de Luisenquelle qui est ferrugineuse.

Dans d'autres cas, la cure chlorurée terminée, on dirige les malades sur une station ferrugineuse pour confirmer par une nouvelle cure les résultats de la première.

Les eaux ferrugineuses sont innombrables. Les plus connues sont : Orezza, en Corse ;Bussang et Forges, en France; Tunbridge-Wells, en Angleterre; Spa, en Belgique ; Pyrmont, Schwalbach, en Allemagne; Saint- Moritz, dans l'Engadine.

D'ordinaire, nous y envoyons les goutteux anémiques pour compléter une cure faite aux eaux chlorurées ou sulfatées calcaires. Mais, dans certains cas, quand l'organisme nous paraît trop épuisé, le malade trop affaibli pour supporter la réaction d'une eau chlorurée, nous prescrivons d'emblée, et à l'exclusion de toute autre, une saison dans une station ferrugineuse.

Quelle que soit la station choisie, Pyrmont, Spa, Schwalbach ou Forges, il faut s'attendre à voir se réveiller les douleurs articulaires. Mais, nous l'avons dit, ce résultat ne doit pas arrêter le médecin, et c'est un effet môme que nous recherchons parfois, préférant une crise articulaire franche à la succession de douleurs vagues et répétées qui tourmentent d'ordinaire les goutteux atoniques.

LES KAUX MINÉRALES DANS LA GOUTTE

Quant aux manifestations viscérales, une seule contre -indique absolument l'usage des eaux ferrugineuses, c'est l'existence d'une lésion cardiaque. Pour les autres, en particulier pour les complications pulmonaires ou cérébrales, elles nécessitent seulement une certaine réserve dans l'administration des eaux qu'on ne doit employer d'abord qu'à faibles doses, de manière c\ tàter la susceptibilité du sujet. On augmentera proo-ressivement les doses si la cure est bien tolérée; mais dès qu'il apparaît quelque tendance aux congestions viscérales, il faut suspendre la médication et n'y revenir qu'avec beaucoup de prudence.

Une autre précaution à observer dans la cure ferrusrineuse, c'est le maintien du libre fonctionnement intestinal. L'atonie du canal digestif est de règle dans la goutte ancienne, et cette atonie ne peut que s'accentuer sous l'influence du fer; on aura soin d'y remédier au moyen de laxatifs ou de légers purgatifs donnés d'une manière régulière concurremment avec le traitement hydro-minéral.

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

« L'excès en tout est un défaut. » Cet axiome devrait servir d'épigraphe à tout chapitre consacré au régime hygiénique de la goutte. 11 n'est pas de maladie où l'on ait plus abusé des formules absolues. Et ces formules, transmises à travers les âges, sont devenues des sortes de lieux communs qui représentent, pour l'entourage des goutteux et pour beaucoup de médecins, des prescriptions fondamentales hors desquelles il n'y a point de salut.

Or, la rigidité même de ces formules a deux conséquences opposées, mais également fâcheuses : ou bien le goutteux, rebuté par la sévérité des ordonnances, se refuse absolument a les observer et n'en tient aucun compte, ou bien il s'y soumet aveuglément et tend encore à en exagérer la rigueur.

La première alternative est assurément la plus fréquente. Le goutteux bon vivant, gros mangeur et grand buveur d'ordinaire, voyant qu'on le prive systématiquement de tout ce qu'il aime, se révolte et, l'attaque de goutte passée, déclare le régime prescrit impraticable et inutile. En quoi il a tort; car, si la for-

■l'RM'i'KMKN'l' DE LA. GOU'ITK

mule esl trop absolue, elle n'en contient pas moins une part de vérité, qui trouve précisément son application la plus juste et la plus efficace dans cette période d'activité et d'exubérance de la goutte.

La deuxième alternative, bien que plus rare, n'en est pas moins funeste. Le goutteux, rendu plus sage par des attaques répétées, revient au régime dont on n'a cessé de lui vanter les effets, fl s'y soumet avec la ferveur d'un nouveau converti, et l'absolutisme de la formule le conduit à des exagérations d'autant plus nuisibles que les indications de la période d'acuité n'existent plus. Il en arrive ainsi à transformer sa goutte régulière en une goutte subaiguë ou chronique, avec toutes les conséquences locales ou générales qu'entraîne une anémie ou une asthénie aggravées par un régime débilitant.

Il faut donc protester contre ces règles prohibitives formulées d'une manière générale et absolue : ne mangez pas de viande, ne buvez pas d'alcool. Ce qui convient à un moment de l'évolution de la goutte ne convient pas à un autre. Les prescriptions hygiéniques qui, chez un goutteux sthénique, préviendront ou espaceront les accès articulaires, les multiplieront, au contraire, chez un goutteux asthénique ou les transformeront en manifestations viscérales.

Dans les périodes prémonitoire ou d'état, il est des règles générales dont l'importance est incontestable; dans la goutte ancienne ces règles doivent fléchir; il faut tenir compte de ce que l'expérience a appris au malade lui-môme sur les choses qui lui sont nuisibles ou non, quelque contradiction qu'il en puisse ressortir pour la théorie. Et enfin il est des cas où il ne faut pas

HYGIKXl'; DES (iOUTTIOUX

hésiler à prescrire le régime justement opposé à celui (|ue formule la tradition.

D'autre part, quand la goutte éclate vers le milieu de la vie, ce qui est le cas le plus ordinaire, on doit être convaincu que ce n'est pas impunément qu'on peut changer du tout au tout le régime et la manière de vivre d'un homme de quarante ans. Supprimer hrusquement l'usage de la viande ou du vin dans ces conditions, c'est sûrement changer le mode dénutrition intime de l'organisme, et c'est bien là, en effet, le but proposé; mais c'est risquer aussi de modifier cette nutrition dans un sens et avec des effets tout autres que ceux qu'on recherche, et d'amener une perturbation telle qu'au lieu de modérer simplement la vitalité cellulaire on l'affaiblisse jusqu'à une cachexie irrémédiable.

Ceci revient à dire que nous sommes l'ennemi de tout régime systématique et exclusif, et même de tout régime sévère chez les goutteux. Il est des aliments qui ne conviennent pas à ces malades ; ils doivent les connaître et s'en abstenir. Mais de là à les condamner au régime des viandes blanches et des végétaux, il y a loin. Si la sobriété doit être plus qu'à tout autre leur règle de vie, ce n'est pas une raison pour leur imposer des habitudes de cénobite.

Il n'est nullement démontré que la suppression de tout aliment azoté dans les premières périodes de la goutte empêcherait la maladie de se développer et les accès de se produire, et il est par contre certain que dans la période de déclin ou de cachexie commençante un pareil régime ne peut qu'aggraver la faiblesse du sujet et faciliter l'apparition des accidents graves de la goutte chronique et asthénique.

TliAlTKMKNT DE LA. GOUTTE

XXll. — Le régime alimentaire.

Ces réserves faites, il n'en est pas moins vrai que (le tout temps on a regardé avec apparence de raison les excès de table et de bonne chère comme la cause principale de la goutte. Et quand on parle d'excès alimentaires, il ne faut pas considérer seulement la quantité d'aliments ingérés, mais surtout leur qualité. Braun dit justement que les gloutons sont moins exposés à contracter la goutte que les gourmands qui, à la vérité, mangent moins que les premiers, mais choisissent leurs mets et les font préparer avec raffinement. Une alimentation trop azotée d'une part, une alimentation trop épicée de l'autre, telles sont les deux conditions défavorables pour les candidats à la goutte. L'une agit par elle-même en produisant directement un excès d'acide urique ; l'autre agit indirectement en excitant et en irritant les cellules hépatiques. Si on nourrit exclusivement un individu de Anande et de vin, on ne tarde pas à voir les urines devenir rares, épaisses, chargées d'urates et laissant déposer du sable d'acide urique libre.

Il n'est pas besoin de longues dissertations pour montrer que la goutte s'observe surtout chez les gens riches et qui mangent bien. C'est la maladie des maîtres, morbus doniinoriim, disait Suétone. Ce n'est pas dans les campagnes qu'il faut aller chercher les goutteux. Si on rencontre la maladie dans les classes inférieures, chose rare d'ailleurs, ce n'est guère que chez des sommeliers, des cochers, des valets de chambre

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

de grandes maisons, dont le genre de vie est identique à celui de leurs maîtres, ou bien dans la classe spéciale des ouvriers qui manient le plomb et qui présentent une forme de goutte particulière.

On doit donc conseiller aux goutteux ou à ceux qui sont menacés de la goutte de s'abstenir de toute chère trop succulente et d'éviter les excès de table. A ce point de vue, l'habitude de dîner en ville exerce sûrement une influence sur le développement de la goutte. Aussi Duckworth déclare-t-il qu'on ne doit pas autoriser un goutteux à dîner en ville plus d'une fois par semaine. La régularité et la sobriété dans les repas sont évidemment d'observance plus facile quand on mange chez soi.

Mais cette prescription faite, prescription qui est aussi bien du domaine de Thygiène en général que de l'hygiène spéciale aux goutteux, nous ne croyons pas à l'utilité d'une alimentation particulière et surtout exclusive.

Ni le régime lacté, conseillé autrefois par Mead, ni le régime végétarien ne sauraient être imposés sans danger. Le lait trouve ses indications contre certaines complications de la goutte, mais nous le rejetons formellement comme nourriture exclusive dirigée contre la diathèse goutteuse même. Nous avons déjà indiqué l'opinion si nette et si sage de Sydenham. Elle résume tout ce qu'on peut dire des effets nuisibles et débilitants du régime lacté. En supposant que le malade le tolère sans dégoût et que l'estomac le digère sans fatigue, il est certain qu'un pareil régime conduit rapidement à un état d'atonie générale et d'anémie, deux conditions à éviter à tout prix dans l'évolution de la goutte.

TltAl l ICMKXT UK LA GOUTTK

11 en csl de môiue du régime végétarien. Les végétaux doivent entrer dans l'alimentation des goutteux, mais pris d'une manière exclusive ou en trop grande proportion, ils ne peuvent que transformer fatalement à la longue la goutte aiguë en goutte chronique et hâter l'apparition des complications viscérales.

Dans ces derniers temps, von Mering en Allemagne et Mortimer Granville en Angleterre ont vanté la diète carnée comme traitement de la diathèse goutteuse. D'après Mering, ce régime, en augmentant la formation de l'urée, faciliterait la dissolution de l'acide urique^ l'urée d'après lui étant le meilleur dissolvant de cet acide. D'après Mortimer Granville, l'alimentation carnée n'augmenterait nullement la production de l'acide urique, comme on le croit généralement, mais au contraire la diminuerait. Chez un homme habitué à une alimentation mixte et qu'on soumet brusquement au régime exclusif de la viande, on observe bien pendant les premiers jours de ce régime nouveau une augmentation de la quantité d'acide urique dans les urines, mais cette augmentation tient non à un surcroît de production mais à une élimination plus active de cette substance accumulée dans le foie, la rate et les tissus. Elle est bientôt suivie d'une diminution notable de l'acide urique excrété, à laquelle correspond une élévation manifeste du chiffre de l'urée.

Aussi Mortimer Granville conseille-t-il à ses goutteux de manger à chaque repas autant de viande noire, bœuf, mouton, qu'ils en peuvent digérer et d'éviter les viandes blanches, veau, poulet, lapin, etc. Si les aliments carnés solides ne sont pas du goût des malades, il leur prescrit du thé de bœuf, du jus de viande.

HYGlÈiNK DES GOUTTEUX

Ce régime excitant est celui que nous prescrivons depuis longtemps à la période chronique et atonique de la goutte. Mais nous ne saurions admettre que le régime carné exclusif soit celui qui ;convient aux goutteux dans les périodes rémonitoire ou d'état, quand les urines sont chargées d'urée et d'acide urique et que l'activité cellulaire est déjà trop vivement stimulée. On ne pourrait ainsi qu'aggraver le vice fonctionnel primordial de la nutrition des goutteux et par suite multiplier le nomhre et augmenter l'intensité des accès aigus articulaires. C'est là l'effet que nous cherchons à obtenir dans la goutte atonique. Mais l'alimentation carnée exclusive, prescrite ainsi sans réserve comme le régime propre des goutteux, nous semble aussi dangereuse que l'alimentation végétarienne ou lactée absolue. Un régime trop stimulant dans la période aiguë de la goutte offre les mêmes inconvénients qu'un régime trop débilitant. Tous deux, par des procédés différents, ne peuvent qu'aboutir à un même résultat, l'épuisement hàtif de l'organisme.

Nous sommes donc partisan dans la goutte d'une alimerrtation mixte en partie azotée, en partie végétale. Cette alimentation ne doit être excitante et ne doit prédominer en matériaux azotés que lorsque la maladie revêt un certain caractère de chronicité.

Tout en interdisant aux malades une cuisine trop raffinée et les excès de table, nous ne craignons pas pour eux l'usage de la viande. Nous ne conseillons ni les viandes blanches à l'exclusion des viandes noires, ni l'habitude de la viande à un seul repas. Pourvu qu'il s'agisse surtout de viandes rôties et grillées, que ces viandes soient de bœuf, de mouton, ou de veau, nous

■riîAITEMENT DE LA GOUTTE

en permettons l'usage aux deux principaux repas. Un régime plus sévère ou même la dicte liquide n'est indiquée que penda'nt les crises aiguës articulaires.

Dès que la goutte tend à prendre des allures chroniques, quand les attaques en se répétant deviennent plus longues et plus tenaces, laissant le sujet pàle, amaigri et sans forces, non seulement nous ne modérons pas l'alimentation carnée, mais nous insistons pour que la viande devienne la base du régime habituel. A ce moment, l'alimentation doit être aussi tonique, aussi substantielle que possible. On ne doit pas craindre le retour d'une crise aiguë, on ne doit avoir en vue qvie deux choses : prévenir l'apparition de l'anémie et de l'asthénie, si elles sont menaçantes; en enrayer les progrès, si déjà elles se sont développées.

Ces règles générales posées, il est certains aliments dont l'abus et même l'usage sont directement nuisibles aux goutteux. Parmi les végétaux il faut citer en première ligne les tomates, l'oseille, les asperges, les épinards. Soit que ces aliments déterminent une augmentation de l'acide urique dans les tissus, soit qu'ils exercent une action irritante sur les reins, l'observation démontre qu'ils sont mal tolérés par les goutteux, qu'ils peuvent provoquer des douleurs articulaires, des troubles digestifs et surtout des douleurs lombaires et vésicales. Il faut donc les interdire.

Les condiments de toute nature, et en particulier les cornichons et les pickles, doivent être proscrits, de même que toutes les salaisons et tous les aliments fortement épicés, les assaisonnements au vinaigre, les salades et en général tout ce qui est acide.

Les champignons et les truffes rentrent dans la

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

même catégorie d'aliments nuisibles. Pour la même raison le gibier, et surtout le gibier faisandé, ne saurait être permis.

On a dit que le sucre, sous forme de pâtisseries, de confitures, sucreries, est défavorable aux goutteux. Il n'est pas démontré que le sucre par lui-même ait une action nuisible sur la goutte. Mais comme le fait remarquer Duckworth, les sucreries prises en excès et mélangées à d'autres mets développent dans l'estomac et l'intestin des fermentations qui tendent à produire de l'acidité et de la flatulence.

C'est donc en qualité d'aliments indigestes ou du moins de digestion difficile que les goutteux, et surtout ceux qui ont une tendance cà la dyspepsie gazeuse ou acide, doivent s'abstenir des plats sucrés. Pris d'une manière modérée, le sucre nous paraît inoffensif.

Pour les fruits, théoriquement, en raison des acides végétaux qu'ils contiennent, ils sont tous nuisibles. Pratiquement on peut se montrer moins sévère pour certains, comme les pêches, les prunes, les raisins, cà condition qu'ils soient pris en petite quantité et de préférence en dehors des repas. D'autres ne doivent pas être tolérés, en particulier les groseilles, les fraises, les framboises, les pommes et les poires, dont la richesse en acides est bien plus grande et qui suffisent chez certains goutteux pour provoquer une attaque de goutte.

XXIIl. — Les boissons.

Le point principal ici est la question des boissons alcooliques. Les auteurs ne s'entendent guère sur la

'l'ltAITEMi:N'l' DK LA GOUTTE

manière dont ces boissons agissent sur la goutte, bien que tous s'accordent à interdire l'alcool aux goutteux.

Il faut d'abord élal)lirunedistinction entrelesliqueurs fermenlées et les li(jucurs distillées. Ces dernières, le rhum, l'eau-de-vie, le genièvre, le whisky, n'ont aucunement l'action du vin, de la bière, du cidre. En d'autres termes, l'alcool par lui-même ne semble pas une cause productrice de la goutte, et les alcooliques ne deviennent pas goutteux.

Malgré la fréquence de l'alcoolisme en Russie, en Suède, en Pologne, on n'y connaît pas la goutte. En Ecosse sur 2,200 malades, Grégory n'a vu que deux cas de goutte en trente ans. Christison à Edimbourg n'a observé aussi la goutte que chez deux individus et encore étaient-cedeuxsommeliers anglais. Or, d'après Bennett, la seule boisson alcoolique en Écosse est le whisky ou eau-de-vie de grains. Il en est de même en Irlande, où l'on fait usage de la même liqueur et où la goutte présente la même rareté.

Ces diverses eaux-de-vie contiennent de 40 à 70 0/0 d'alcool, tandis que les liqueurs fermentées n'en renferment pas plus de 4 à 20 0/0. Cela suffit pour faire repousser l'opinion de Scudamore et de Braun qui admettent que l'action des spiritueux est d'autant plus énergique comme cause productrice de la goutte qu'ils sont plus riches en alcool, et pour réduire à néant l'hypothèse de Braun qui, se fondant sur les recherches de Becker, explique l'action de l'alcool sur le développement de la goutte par l'entrave que cette substance apporte aux phénomènes d'oxydation dans les tissus.

Mais si les liqueurs distillées paraissent sans effets

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

nuisibles sur la production de la goutte, il n'en est pas de même des liqueurs fermentées.

Aboyons d'abord les vins.

Garrod place au premier rang, parmi les vins à éviter, le porto et le xérès, dont l'abus prolongé pendant quelques années suffit, dit-il, à lui seul et sans l'intervention d'autres influences, pour produire la goutte chez des ouvriers qui, par la nature de leurs occupations, sont à même de boire de grandes quantités de ces vins spiritueux. A plus forte raison, leur action doit-elle s'exercer avec intensité chez les sujets prédisposés héréditairement à la maladie.

Scudamore met le vin de Bourgogne sur le même rang. « L'ermitage rouge et le bourgogne, dit-il, ce dernier surtout, renferment la goutte dans chaque verre. »

Les vina légers comme le bordeaux, les vins du Rhin, le Champagne, sont loin d'avoir une influence pathogénique aussi nette.

Le bordeaux, quand il est vieux et authentique, est en général bien supporté par les goutteux, mais il faut se défier des produits falsifiés vendus sous cette étiquette. Quant au Champagne et aux vins mousseux, il faut savoir que chez certains goutteux, un seul verre peut suffire à provoquer une attaque aiguë, bien qu'on voie d'autres sujets en faire impunément usage et parfois d'une façon régulière.

Pour les bières, de Taveu général, elles sont toutes nuisibles dans la goutte ; en première ligne, les bières anglaises , et parmi les bières anglaises surtout la variété que Ton nomme porter. Sur ce point le témoignage des auteurs anglais est unanime.

« Je suis très , disposé à penser, dit Scudamore, que

dans cette contrée, et particulièrement dans la capitale, la goutte est devenue plus fréquente dans la basse classe depuis le général et libre usage du porter. « Todd dit de môme que toutes les personnes qui font abus du porter souffrent tôt ou tard de la goutte, et plus loin il ajoute : « La bière est par excellence l'aliment de la goutte. » L'exemple cité par Budd des ouvriers employés à extraire le sable de la Tamise est très démonstratif. Beaucoup de ces ouvriers, bien qu'Irlandais pour la plupart et par suite peu prédisposés à la goutte, deviennent goutteux par suite des quantités énormes de porter, neuf à treize litres, qu'ils ingèrent quotidiennement. Garrod indique aussi la fréquence de la goutte chez les ouvriers qui travaillent dans les grandes brasseries de Londres, surtout ceux qui consomment du porter.

Les bières pâles, le pale aie, conduiraient aussi aux mêmes conséquences, mais une plus grande quantité et un usage plus prolongé que pour les bières noires sont nécessaires.

Le cidre est regardé par un certain nombre de médecins, aussi bien en Normandie qu'en Angleterre, comme une boisson salutaire et donnant même l'immunité contre la pierre.

Nous ne saurions partager cette opinion qui est démentie par la fréquence même de la goutte dans les pays à cidre. Il est possible que l'usage modéré du bon cidre ayant subi une fermentation complète ne soit pas plus nuisible que l'usage de toute autre boisson alcoolique prise en petite quantité. Mais l'usage prolongé du cidre favorise incontestablement, à notre avis, le développement de la goutte, et le cidre doux peut provoquer une crise aiguë articulaire.

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

Il est très difficile de donner une explication exacte de l'action patliogénique de ces boissons fermentées. L'alcool n'a évidemment là qu'une influence accessoire, etl'on ne comprend guère comment Garrod, après avoir constaté que la richesse en alcool ne saurait expliquer les effets produits, arrive néanmoins à conclure que, « associé à d'autres substances comme le vin et la bière, l'alcool peut devenir une des causes les plus puissantes de la goutte, et que plus ces boissons sont riches en alcool, plus leur action sous ce rapport est énergique » . Cela paraît vrai pour les vins comme le porto et le xérès, qui contiennent de 17 à 21 0/0 d'alcool, tandis que les vins de Bordeaux, de Bourgogne, du Rhin, n'en renferment que 10 à 11 0/0. Mais cela est absolument erroné pour les bières; car le porter dont l'action est la plus puissante ne renferme comme le cidre que 5 0/0 d'alcool, contre 8 à9 0/0 qui est la proportion d'alcool des bières pâles.

Faut-il invoquer l'acidité du vin? Il est vrai que le bourgogne est très riche en tannin et son action nuisible peut à la rigueur s'expliquer ainsi; mais le porto et le xérès qui sont regardés comme non moins nocifs figurent précisément parmi les vins les moins acides.

Quant aux autres substances qui entrent dans la composition des vins, il faut bien reconnaître avec Garrod que nous ne savons rien de précis au sujet de leur action.

Pour les bières peut-être faut-il attribuer aux éléments nutritifs qu'elles renferment le rôle principal. C'est là ce que semble admettre Scudamore quand il dit en parlant du porter : « C'est un liquide très nutritif, qui, joint aux spiritueux et même à une quantité modé-

■i-uai i I':m KN r dk la goutte

rée d'aliments solides, peut être regardé comme très propre à amener cette phlétore inflammatoire qui prédispose à la goutte. » Braun donne à peu près la môme explication ; l'action de cette boisson s'explique d'après lui suffisamment par sa composition chimique. « Elle contient, dit-il, surtout les bières debonne fpjalilé, outre une assez forte proportion d'alcool, de l'extrait de malt et du sucre, qui sont les éléments nutritifs; de plus elle renferme du houblon, dont l'action excitante sur les reins finit, par un usage longtemps prolongé, par produire de l'hyperémie de ces organes et de la paresse dans leur sécrétion, état qui est très favorable au développement de la goutte. »

Au fond ce sont là des explications qui n'expliquent pas grand'chose. Il est bien certain que les boissons fermentées ne conviennent pas en général aux goutteux. Mais il est certain aussi que l'abstention complète de ces boissons ne met pas à l'abri des manifestations de la goutte. D'autre part il n'est pas difficile de citer des faits qui montrent combien est contradictoire la manière dont se comportent les goutteux à l'égard des diverses variétés de liqueurs alcooliques.

Bien que l'eau-de-vie, le rhum, le whisky soient en général sans effet, tel goutteux ne pourra prendre un petit verre de rhum sans avoir des douleurs dans le gros orteil, alors que toute autre boisson alcoolique restera inoffensive; tel autre présentera, la même susceptibilité spéciale au whisky. Celui-ci fera du Champagne sa boisson habituelle, mais aura invariablement une attaque de goutte le lendemain pour un verre de bourgogne pris au dîner. Celui-là au contraire supportera impunément le bourgogne, mais ne résistera pas

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

aune flûte de vin mousseux. Mômes anomalies d'ailleurs pour le cidre ou pour la bière.

Ces contradictions doivent au moins nous conseiller une certaine réserve dans nos prescriptions. Ici comme pour les aliments il faut se garder des exagérations. En fait d'alcool la sobriété suffit aux goutteux ; il est inutile et même dangereux de leur prescrire l'abstinence totale.

C'est dire ce que nous pensons du régime de l'eau pure, auquel Martianus voulait qu'on condamnât les goutteux. Il est possible que certains goutteux se trouvent bien de l'abstention complète de toute boisson fermentée et de toute viande de boucherie. Mais on ne peut songer à imposer ce régime à tous les goutteux.

Nous sommes môme convaincu qu'en admettant son efficacité sur les manifestations articulaires, ce régime ne pourrait être continué quelque temps sans danger pour l'état général. La goutte n'est pas seulement une affection articulaire, c'est une maladie de tout l'organisme. Ne viser dans le traitement de la goutte que les crises articulaires et perdre de vue les troubles généraux qui en résultent, c'est favoriser le développement de la cachexie progressive vers laquelle s'achemine lentement le goutteux. A ce point de vue le régime de l'eau pure est aussi nuisible que l'alimentation végétale exclusive.

Nous conseillons donc aux goutteux l'usage modéré d'une boisson fermentée, coupée d'eau. La bière et le cidre doivent ôtre proscrits. Parmi les vins, celui qui nous semble préférable est le vin vieux et en particulier le bordeaux rouge coupé d'une eau minérale faible, eau de Vittel, d'Évian, d'Alet. Il faut interdire les eaux

TRAri'IOMEN'l' DK LA GOUTTE

acidulées et les eaux gazeuses, artificielles ou nalurelics.

Beaucoup d'auteurs s'élèvent contre l'usage du vin blanc, trop excitant à leur avis. Nous ne partageons pas celte manière de voir. Etendu d'eau et pris avec modération le vin blanc léger n'est pas plus excitant que tout autre vin. 11 est en outre diurétique, contient de la potasse et ne renferme que de faibles quantités de tanin. A tous ces points de vue, il convient donc fort bien aux goutteux. Ajoutons que pour les goutteux dyspeptiques, c'est le seul que leur estomac tolère sans inconvénient.

Cette boisson habituelle permise, il va sans dire que le goutteux ne doit pas s'autoriser de cette permission pour se livrer à son goût pour les bons vins. Tout ce qui est superfluité ou gourmandise lui est interdit. On ne doit tolérer ni les apéritifs, ni les liqueurs soi-disant digestives, ni les vins de luxe pendant le repas, ni le petit verre de cognac après le repas.

Nous n'hésitons pas cependant, quand il s'agit de goutteux atoniques et débilités, à permettre, en sus de la boisson habituelle, un verre de bon vin vieux de bordeaux pur à chaque repas, et le cognac ou le rhum sous forme de grog.

Nous n'avons rien à dire de l'usage du café et du thé. Ces boissons ne paraissent avoir aucune influence directe sur la goutte. On a même conseillé l'infusion de café contre les manifestations goutteuses, et on a dit que l'usage du thé expliquait la rareté de la goutte chez les Chinois. 11 n'y a sans doute pas lieu de tenir -compte de cette remarque étiologique. Mais en fait, il n'y a de raison d'interdire le thé et le café aux goutteux que si ces boissons sont mal tolérées et sont la

HYGIÈNE DES GOUTTEUX

cause de troubles nerveux, excitation ou- insomnie, comme il peut s'en produire en dehors de la goutte par suite d'une susceptibilité spéciale.

Page 1