VIII. — Les alcalins
L'idée de combattre la goutte par les bases alcalines, la soude, la potasse, la lithine et leurs sels, se trouve en germe dans la thérapeutique des. anciens qui donnaient aux goutteux des décoctions de cendres végétales. Les sels de magnésie et de chaux ont d'abord été préconisés. Cullen conseillait l'eau de chaux pour neutraliser l'acide urique du sang. Scudamore donnait la préférence à la magnésie pure ou carbonatée. Les sels ammoniacaux ont aussi eu leurs partisans, en particulier le phosphate d'ammoniaque. Buckler et Edwards employaient ce sel à la dose de 8 à 10 grammes par jour pour prévenir les attaques de goutte et pour dissoudre les dépôts uratiques. Garrod dit que le phosphate d'ammoniaque peut être utilisé avec avantage surtout quand les fonctions de la peau se font mal. Et Dyck Duceworth le recommande encore,
■l'EAn-EMENT DE LA GOUTTE
largement dilue, à la dose de 50 centigrammes à 2 grammes trois Ibis par jour, quand on veut obtenir une action légèrement stimulante.
On ne se sert plus guère aujourd'hui que des sels de soude, de potasse et de lithine.
Les dangers de la médication alcaline ont été singulièrement exagérés par Trousseau, comme ceux du colchique. Nous ne nions pas que les alcalins et en particulier le bicarbonate de soude ne puissent donner lieu à des accidents d'anémie et d'épuisement général comme ceux que signale Trousseau. Mais c'est moins le médicament qu'il faut accuser que la manière inopportune dont il est prescrit. Il faut aussi tenir compte de la susceptibilité individuelle, certains sujets tolérant mal, même à très petites doses, l'usage des alcalins.
Mais, abstraction faite de ces idiosyncrasies, ni les fortes doses, ni l'emploi pi'olongé du bicarbonate de soude ne sont nuisibles quand ce sel est administré à propos. Il suffit de citer l'exemple bien connu de d'Arcet qui mangeait 1 kilogramme de pastilles de Vichy par mois, indépendamment d'une très grande quantité de bicarbonate qu'il prenait chaque jour en boisson, soit à jeun, soit à ses repas, et qui a pu continuer pendant quinze ans l'usage de ce sel à ces doses énormes, non seulement sans présenter aucun signe de cachexie alcaline, mais encore en maintenant sa santé dans un état parfait.
La question est donc seulement de savoir dans quelles conditions il convient de prescrire la médication, et pour cela il faut d'abord essayer de préciser de quelle manière les alcalins agissent sur l'organisme.
Leur action est certainement complexe. Ils augmentent d'abord l'alcalinité du sang, comme le montre l'alcaliiiisation rapide des urines cà la suite de l'administration même passagère et à doses peu élevées de ces sels. Ils agissent en outre directement sur le suc gastrique dont ils excitent la sécrétion à faible dose, dont ils neutralisent l'acidité à forte dose. Leur action, et en particulier celle du bicarbonate de soude sur les fonctions du foie, est un fait admis par tradition et chaque jour vérifié. Ileidenhain a de plus démontré leur influence sur la sécrétion du pancréas et conclut de ses expériences qu'ils favorisent la digestion pancréatique.
Il y a là un ensemble d'effets généraux et locaux dont il faut tenir compte dans l'appréciation de l'action des alcalins sur l'organisme. Mais le fait important à considérer est la modification qu'ils apportent au mode de nutrition intime des tissus.
A cet égard les opinions sont partagées. Si quelques-uns pensent que ces modifications sont insignifiantes, d'autres soutiennent avec Mialhe que les alcalins activent les combustions organiques. Nos recherches personnelles ne nous permettent pas d'admettre un pareil mode d'action. Si d'une manière générale on constate, après l'administration du bicarbonate de soude par exemple, une légère augmentation de l'acide urique excrété, cette augmentation ne persiste pas, et au bout de quelques jours il y a abaissement simultané du chiffre de l'acide urique et de l'urée *.
■1. Voir Lecorchiî, Traité de la rjoutte: action des alcalins sur l'acide urique, pages 47 et suivantes.
'riiAI'I'KMENT DE r.A fitJlJ'I'l'K
Rabutcau a de môme constaté que le chiffre de l'urée baissait de 20 pour 100 sous l'influence des bicarbonates alcalins.
L'augmentation initiale tient d'une part à ce que ces sels sont diurétiques, de l'autre à ce qu'ils alcalinisent le sang. A ce double titre ils favorisent l'élimination de l'urée. Ils favorisent aussi la sortie de l'acide urique qu'ils font passer de l'état d'acide biurique à l'état d'acide urique, transformant ainsi le biurate de soude en urate neutre, sel plus dialysable que le biurate.
Mais ce lavage une fois produit, il y a diminution constante de l'acide urique et de l'urée excrétés, et cet abaissement persiste pendant un temps fort long, môme après la suppression des alcalins. Il y a donc ralentissement du travail d'oxydation organique et non activité comburante exagérée. S'il en était ainsi, l'augmentation initiale de l'urée et de l'acide urique devrait aller croissant à mesure que l'on prolonge l'usage des alcalins et non faire place à une baisse simultanée de ces deux produits.
C'est là, dans cette modération de l'activité des échanges intra-cellulaires, que se trouve le véritable mode d'action des alcalins sur l'organisme, et c'est cette propriété qui en fait pour nous le médicament de choix dans le traitement d'une diathèse caractérisée essentiellement par une activité exagérée des actes nutritifs. En enrayant à l'aide des alcalins ce travail d'hypernutrition, nous nous proposons comme but de prévenir ou de retarder l'état de cachexie et d'épuisement auquel il doit fatalement aboutir, surtout dans une maladie de longue durée comme la goutte.
Mais si l'utilité des alcalins nous parait si grande
dans les périodes prémonitoires et actives de la goutte, il est évident que, donnés d'une manière inconsidérée à une époque où la diathèse a épuisé en quelque sorte le terrain sur lequel elle évolue, alors que les conséquences seules de cette diathèse existent chez un sujet cachectisé, ces sels ne peuvent devenir que nuisihles. Leur action modératrice continuant à s'exercer ne peut qu'aggraver le défaut de résistance de l'organisme, et le danger sera d'autant plus grand que l'épuisement même du malade sera plus prononcé. A l'anémie cachectique résultant de la maladie ellemême vient s'ajouter l'anémie résultant de l'action du médicament.
Dans ce sens et à cette période seulement de la goutte les assertions de Trousseau sur la cachexie alcaline doivent être tenues pour vraies et contre-indiquent l'usage des alcalins.
A tout autre moment, ils représentent pour nous la médication presque spécifique de la diathèse, comme le colchique et le salicylate représentent les véritables médicaments de ses manifestations locales.