CHAPITRE XII
SoMMAiHE : Gantharidate de potasse. — Chlorure de zinc. — Tanin. — Acide borique et borates. — Benzoatc de soude. — Benzoate d'éthyle. — Liquide testiculairo de Brown-Sequard. — Phosphates et hypophosphites; lait phosphaté.
Hufeland avait autrefois recommandé l'emploi de la teinture de cantliarides dans les affections pulmonaires, et il prétendait en avoir obtenu de très bons résultats. Cette médication étaitcomplètement oubliée quand, en 1891, Oscar Liebreich, de Berlin, prétendit guérirla phtisie pulmonaire par des injections sous-cutanées de caniliaridate de potasse. Il disait que ce sel provoquait une transsudation séreuse dans les reins et dans les poumons; que de très petites doses ne faisaient transsuder ce sérum qu'à travers les capillaires malades et restaient sans action sur les capillaires sains. Il pensait que cette transsudation séreuse était très utile pour ranimer l'activité éteinte ou affaiblie des cellules : et, s'appuyant sur les expériences de Nuttal et de Buchnor, il espérait que ce sérum extravasé jouirait de propriétés bactéricides pour le microbe de
la tuborcLiloso. Mais ces très intéressantes expériences de laboratoire ne sont pas encore mûres pour l'oxpérimcntation sur l'homme. Elles ouvrent une voie féconde aux études sur la genèse et la guérison des maladies; elles éclairent le mécanisme de la réceptivité et de l'immunité, mais quand la vie humaine est enjeu, il faut savoir ne pas trop se hâter.
QuoiqueLiebreich injectât des doses presque infinitésimales de cantharidate de potasse, 1 à 2décimilligrammespar injection, il provoqua de l'albuminurie, de l'hématurie, de la cystite. Il prétendit que ces accidents étaient passagers et nullement dangereux; qu'on pouvait les négUger en présence de l'amélioration de l'étatpulmonaire. Comme avec touteslespanacées,que chaque année voit éclore,les sueurs, l'expectoration et la toux diminuaient; mais, comme toujours, les bacilles no diminuaient pas dans les crachats et les lésions suivaient leur marche envahissante. Aussi, après les publications défavorables de B. Fraenkel et de Lubhnski en Allemagne, de Cornil en France, de Grisafulli en Sicile, de Welsford, eu Angleterre, ce traitement fut rapidement abandonné.
L'expérimentation sur les animaux n'a pas été plus favorable que l'expérimentation sur l'homme, pour le cantharidate de potasse.
Tout récemment J. de Christmas a publié des résultats absolument négatifs. Tous les 3 jours, pendant 3 mois, il injecta, sous la peau de 6 cobayes tuberculeux, 0,o décimilligramnies de cantharidate de potasse dissous dans 1" d'eau, soit en tout 15 dccimiliigrammcs. Tous ces cobayes sont morts au même moment que les cobayes tuberculeux non traités; la cure n'a aucunement modifié la formation de l'ulcère tuberculeux au point d'inoculation, le gonflement ganglionnaire, l'amaigrissement progressif. Les animaux traités, mais non tuberculisés, sont restés en bonne santé.
Les injections dechlorurede zinc ont donné d'excellents résultats entre les mains du professeur Lannelongue et de son élève Coudray, pour le traitement des tuberculoses osseuses, articulaires et ganglionnaires. Ces injections sont pratiquées autour des lésions tuberculeuses, et sclérosent le tissu environnant, encore vivant mais déjà infiltré de bacilles. Lannelongue a très heureusement imité le travail naturel de la guérison spontanée. Avec le chlorure de zinc il provoque une irritation inflammatoire des parois vasculaires et une oblitération des artères et des veines: en môme temps il produit un afflux énorme de nouveaux éléments anatomiqucs qui s'orga-
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niserit et conslituent un tissu fibreux serré, tandis que le tissu morbide se resorbe lentement et disparaît. Lannelongue se sert généralement d'une solution au dixième; il injecte cbaque fois de 6 à 20 gouttes de cette solution; dans quelques cas il a atteint 25 à 30 gouttes. 11 a injecté du cblorure de zinc dans le poumon de deux enfants tuberculeux, à travers le 2^ espace intercostal : chaque fois 2 gouttes d'une solution au quarantième. Immédiatement après l'injection, les enfants eurent quelques petits accès de toux quinteuse, mais la température du corps resta normale. Ces deux faits montrent que les injections de cblorure de zinc sont bien supportées par le poumon, et que l'on peut en toute sécurité les expérimenter chez les phtisiques.
Le tanin était déjà donné aux tuberculeux pendant le siècle dernier. On croyait que les tanneurs devenaient très rarement phtisiques, parce que le tanin rendait les tissus imputrescibles comme les cuirs. Récemment on a prétendu que le tanin agit en précipitant les alcaloïdes toxiques et les albumoses produites parla vie ou la dissolution cadavérique des bacilles. Quelle que soit l'action intime du tanin chez les phtisiques, il est certain que des observateurs très judicieux en ont obtenu d'excellents effets. En 1863, Woillez observa
TRAITEMEN T
après son usage ramclioration de l'état général, de la toux, de la dyspnée et même des signes pliysiqucs. Duboué, de Pau, confirma les observations de Woillez. En 1887, Raymond et Arlbaud constatèrent que des lapins, absorbant cbaque jour 1 gramme de tanin mélangé à leur nourriture et ayant re(;u des produits tuberculeux sous la peau, ne succombaient pas en 10 mois, tandis que les lapins tuberculeux et non traités succombaient en 3 mois. Ils ont vu que des phtisiques, très gravement atteints, même absolument désespérés, guérissaient en prenant cbaque jour 2 à 5 grammes de tanin, par pilules ou cachets de 20 à 30 centigrammes. Ils ont observé les améliorations les plus nettes dans les cas de phtisie, débutant par une tuberculose aiguë. En 1888, de Viti de Marco a obtenu de bons effets chez les tuberculeux, en leur faisant ingérer 4 grammes de tanin par jour , en ■ 8 ou 10 prises absorbées toutes les 2 heures; il a constaté une diminution del'expectoration et de la fièvre ; l'état général s'améliorait et la marche envahissante de la maladie était suspendue. Hérard a donné quotidiennement 1 gramme à l^"" 1/2 de tanin à des phtisiques pendant plusieurs années, et les malades ont paru obtenir de bons effets de cette médication. Je puis dire que je crois aussi avoir obtenu de
bons effets du tanin chez quelques phtisiques.
Comme le tanin produit quelquefois des troubles gastriques, on a propose diverses manières de les atténuer. Bondet, de Lyon, l'associe au sel marin. A la polyclinique de Leipzig on donne la préparation suivante :
Tanin 2 grammes.
Eau iOO —
Albumine d'œuf dOO —
Arthaud conseille de prendre après chaque repas un verre à bordeaux du mélange suivant :
Tanin à l'alcool 20 grammes.
Glycérine 130 —
Alcool SO —
Vin de Banyuls 800 —
Pour les enfants il recommande les mêmes proportions d'un vin ainsi formulé :
Tanin à l'alcool 5 grammes.
Glycérine 30 —
Vin 1 litre.
Depuis 6 ans, Gaucher ordonne l'acide borique aux tuberculeux. 11 a donné chaque jour, à des lapins inoculés avec des cultures tuberculeuses, 40 centigrammes d'acide borique mélangés à du son; ces animaux ne sont pas devenus tuberculeux, tandis que les témoins sont morts de tuberculose. Il a donné
anx phtisiques de 1 à 4 grammes d'acide borique par jour : chez ses malades il a vu les lésions rester stationnaires et l'expectoration devenir plus fluide. Il a retrouvé des traces très appréciables d'acide borique dans les crachats de phtisiques auxquels il avait fait absorber ce médicament par les voies digestives. Schoull a employé les inhalations d'une solution d'acide borique à 15 0/0. On peut ordonner l'acide borique à l'intérieur en cachets, ou en solution à 5 0/0 avec un peu de glycérine. J'ai observé que ce médicament est mal supporté par les phtisiques qui ont de la fièvre ou des troubles dysptiques.
Canio et Fenoglio ont essayé à l'hôpital de Cagliari des inhalations de poudre de borax, ou borate de soude, sur des phtisiques avancés. L'appétit s'améliora, le poids des malades augmenta, la fièvre diminua, l'expectoration fut tarie et les lésions s'amendèrent. Fraenkel a employé les injections intra-pulmonaires d'une solution d'acide borique à 4 0/0.
Lashkevich prescrivit le borate d'ammoniaque à la dose quotidienne de 75 centigrammes en pilules ou en solution; il employa aussi les inhalations d'une solution de ce sel. Il obtint une diminution de l'expectoration et de la fièvre.
Le benzoate de soude a eu son heure de célé-
brilé. En 1879, Klebs et Schûller prétendirent avoir guéri des animaux tuberculeux à l'aide de cette substance. Immédiatement Rokilansky, professeur à Innsbruck, et son chef de clinique, Kroczak, reproduisirent ces expériences dans leur service et observèrent sur 13 phtisiques « des résultats qui dépassèrent toute attente ». Et, en effet, on lit dans une de leurs observations qu'un malade entré à l'hôpital le 10 juillet 1879 avec une vaste caverne s'étendant de la pointe du poumon gauche jusqu'à la 5*^ côte, et pesant 44 kilos, fut soumis au traitement par le benzoate de soude, sortit de l'hôpital le 24 août avec un poids de 52 kilos 1 /2, et qu'il était impossible de découvrir par l'examen physique des signes de caverne. C'était merveilleux; le traitement de la phtisie était découvert. Mais l'enthousiasme fut éphémère; les phtisiques de Beriin et de Paris ne guérirent pas aussi facilement que ceux d'Innsbruck.
Rokitansky faisait inhaler à ces malades chaque jour 50 grammes de benzoate de soude dissous dans un litre d'eau, en 2 ou .3 séances. Guttinann répéta ces expériences au Baraken-Lazareth, et sur 31 phtisiques ainsi traités pendant 3 semâmes au moins, aucun d'eux ne vit sa température s'abaisser et le poids de son corps augmenter. Les I. -Il
sueurs, la toux, l'expectoration ne furent pas diminuées; l'ctat général et l'état local s'aggravèrent. Waldenburg, Senator, Wcnzel, déclarèrent que les inhalations de benzoate de soude sont inutiles dans le traitement de la phtisie pulmonaire, qu'elles sont même nuisibles parce qu'elles provoquent des vomissements. Jaccoud essaya ces inhalations sur 15 malades; il faisait inhaler 2 fois par jour 25 grammes de ce sel dissous dans 150 grammes d'eau, il a constaté seulement une diminution et une plus grande facilité de l'expectoration. Mais on sait que le même résultat peut être obtenu avec les inhalations d'eau chaude.
En 1887, de Souza essaya les inhalations de henzoate d'élhyle. Ce liquide, qui possède une odeur balsamique agréable, se transforme en henzoate de soude dans les vésicules pulmonaires. Il est peu soluble dans l'eau, et très soluble dans l'alcool.
Les injections d'extrait aqueux de testicules de chien ou de cobaye, préparé selon la méthode du professeur Brown-Séquard, ont été appliquées en France par Dumontpallier, Ilénocque, Variot, Lemoine, en Russie par Zienetze et Khelmowsky. Ces auteurs ont constaté chez leurs malades la diminution des sueurs, et une augmentation des forces
constatée avec le dynamomètre. Cette amélioration de l'état général est due, d'après Brown-Séquard, à l'action spéciale du liquide testiculaire sur le système nerveux. Ces injections ne modifient pas les lésions locales, et les malades gravement atteints continuent à décliner. J'ai pratiqué dix injections de liquide testiculaire, qui m'avait été obligeamment envoyé par d'Arsonval, à une malade arrivée à la dernière période de la phtisie pulmonaire. Ces injections provoquèrent de grandes douleurs, n'abaissèrent pas la température, mais excitèrent l'appétit et rendirent assez de forces à la malade pour qu'elle pût cracher avec plus de facilité ; elle mourut cependant quelques semaines après. Ces injections sont inoffensives et peuvent être quelquefois utiles chez les phtisiques, puisque Hénocque a démontré qu'elles augmentent lentement et progressivement la quantité d'hémoglobine du sang.
Les hypophosphites et les •phosphates ont surtout été recommandés aux phtisiques par les médecins anglais. En France, Dechambre en a vanté les bons effets, et il nous semble que ces sels sontdepuis quelques années beaucoup trop abandonnés. Les phosphates sont des éléments utiles dans le traitement des phtisiques. Ils n'ont aucune valeiàr spécifique contre la
tuberculose, comme le croyaient quelques médecins anglais et américains, mais ils sont des adjuvants utiles de l'alimentation des tuberculeux. J'ai démontré en 1876 que les phtisiques crachant beaucoup, perdaientenviron 1^'',30 de phosphates et \ gramme de chlorure'de sodium en 24 heures par les crachats. L'expectoration peut donc être une source importante de déperdition saline. D'autre part le professeur Joseph Teissier a vu que les phtisiques éliminent une grande quantité d'acide phosphorique par les urines, môme en dehors de tout régime alimentaire animalisé, qui augmente normalement le phosphore urinaire. Stokvis a vérifié ce fait qui est surtout sensible dans la phtisie à marche rapide et dans la phtisie diabétique. Cet auteur a vu aussi que ces urines contiennent un grand excès de chaux et de magnésie. Aussi est-il naturel que Becquerel et Rodier aient trouvé dans le sang des tuberculeux 0^%302 de phosphates tandis que le sang normal en contient 0s^,3o4. Cette déperdition de phosphates se fait aussi en grande partie au dépens du poumon dont le tissu conjonctif contient une forte trame minérale formée de phosphates et de carbonates. William Marcel a démontré que, pendant la nutrition du tissu pulmonaire normal, la potasse et les autres bases sont
entraînées en dehors de l'organisme par l'acide carbonique, sous forme de carbonates, tandis que dans les poumons tuberculeux les bases sont entraînées par l'acide phosphorique, sous forme de phosphates. On sait aussi que les calculs pulmonaires, provenant de la calcification des tubercules, sont formés de phosphates et de carbonates de chaux et de magnésie. Or, comme l'idéal de la thérapeutique de la phtisie est de .reconstituer du tissu fibreux qui contient beaucoup de phosphates et de carbonates, ou de produire une calcification des tubercules, on peut espérer que l'on favorisera la formation de ce tissu en fournissant à l'organisme un de ses éléments constitutifs; tout en n'oubliant pas qu'un tissu ne s'organise que si l'assimilation et la nutrition sont parfaites. Nous répéterons encore qu'une ahmentation choisie et abondante et une hygiène générale méthodique sont seules capables d'atteindre ce but; sans elles, les médicaments n'ont aucun effet.
Bischoff a prétendu que l'ingestion de matières grasses diminue l'élimination du phosphore et augmente sa fixation dans l'organisme. Mais le meilleur moyen de rendre des phosphates à l'économie, c'est de faire absorber au malade du lait phosphaté. On fait avaler
TBAITEMEKT
cliaque jour à une vache 80 grammes de poudre d'os ou phosphate de chaux ducommerce ; une chèvre doit en prendre quotidiennement 30 grammes; on ajoute à cette poudre 10 ou 13 grammes de chlorure de sodium; on mélange le tout à du son ou à des carottes pulvérisées, ou à une pâtée de mie de pain. Chaque litre de lait de vache ainsi nourrie contient 3 grammes do phosphates; et chaque litre de lait de chèvre 5 à 6 grammes. Cette préparation phosphatée est très assimilahle parce que dans le lait, les phosphates sont comhinés ou au moins unis aux matières alhuminoïdes.
Si on ne peut se procurer du lait phosphaté on prendra chaque jour 2 ou 3 grammes de hi-phosphate ou d'hypophosphite de chaux. Les phosphates peuvent être rendus solubles dans l'eau à l'aide de l'acide chlorhydrique ou de l'acide lactique; ils prennentalors les noms de chlorhydrophosphatcs et de laclo-phosphates. Je prescris la formule suivante :
Bipliosphaie de chaux 10 grammes. .
Acide chlorhydrique ou lactique. 3 — Eau 300 —
Prendre chaque jour 3 cuillerées à soupe de cette solution après les repas.
Ces diverses préparations seront surtout
prescrites au moment de la fonte tuberculeuse pour aider à la constitution du tissu cicatriciel et réparateur.