CHAPITRE XIV
Sommaire : Créosote. '— Par la voie stomacale; faibles et l'ortes doses. — Par la voie rectale. — En inhalations. — En inhalations sous pression. — En injections souscutanées. — En injections intra-pulmonaires et intratrachéales. — Gaïacol. — Benzoïlgaïacol. — Styracol.
Parmi tous les médicamenls qui ont été proposés aux phtisiques, un seul a résisté à l'épreuve de ces quinze dernières années, c'est la créosote de goudron de bois. Ce produit est un mélange de plusieurs crésols et de gaïacol ou raéthylpyrocatéchine. C'est un liquide incolore, transparent; il a une odeur de fumée de bois résineux et une saveur caustique ; fort peu soluble dans l'eau, il est très soluble dans l'alcool et dans les huiles. Il distille entre 200° et210°. En 1830, Reichenbach recommanda la créosote contre quelques -accidents de la phtisie : l'hémoptysie et la diarrhée. Ce produitfut proposé en France, en Allemagne, en Angleterre pour le traitement de la phtisie elle-même. Martin Solon l'employa en inhalations, en plaçant auprès des malades des linges imbibés' de créosote; les
effets furent nuls, et il lut un rapport défavorable devant rAcadémie de médecine. Orlila déclara que celte substance était toxique.
Aussilacréosoteétait complètement oubliée quand, en 1877, Boucbard et Gimbert publièrent leurs recberciies sur le traitement de la pblisie pulmonaire parla créosote, introduite dans les voix digestives. Ils faisaient prendre à leurs malades 40 centigrammes à 1 gramme de créosote par jour. Ils traitèrent ainsi 93 phtisiques; ils obtinrent :
25 guérisons apparentes, 29 améliorations, 18 insuccès, 21 morts.
Ils constatèrent que ce traitement modifie la purulence et la fétidité de l'expectoration, qu'il a une action stimulante sur les voies digestives, en réveillant l'appétit et en améliorant les digestions. Ils observèrent plusieurs malades dont l'estomac était intolérant pour ce médicament, et d'autres chez lesquels la poitrine était trop vite séchée, qui éprouvaient de la dyspnée et une exaspération de la toux. Récemment Bouchard a confirmé les heureux résultats qu'il n'a cessé d'obtenir par l'usage de la créosote à l'intérieur : « Au bout de 8 à 15 jours, dit-il, l'expectoration diminue, puis la toux devient
moins fréquente et moins pénible, les forces reviennent, les sueurs nocturnes se suppriment. L'amaigrissement cesse et bientôt le poids augmente. Enfin les signes locaux s'amendent, les râles bullaires deviennent moins abondants, la matité, le souffle d'induration s'atténuent et disparaissent. J'ai vu des malades récupérer 32 kilos; nombre de fois j'ai constaté des augmentations de 15 et 20 kilos. Voici les résultats que j'ai obtenus personnellement. Parmi les tuberculeux atteints au premier et au deuxième degré, chez 20 0/0 j'ai constaté la disparition des phénomènes généraux et locaux; c'étaient des guérisons apparentes; chez plusieurs, ultérieurement la phtisie pulmonaire areparu ; chez l'un d'eux j'ai vu survenir le mal de Pott. J'ai vu des améliorations dans 35 0/0 des cas. En somme 55 0/0 des malades ont tiré bénéfice de ce traitement. »
Bouchard et Gimbert disent que la créosote ne guérit, ni ne provoque les liémoptysies. Ils pensent qu'elle rend ces accidents plus rares dans les diverses formes de la phtisie.
Les principales formules proposées par Bouchard sont les suivantes :
Créosote 10 grammes.
Poudre de savon amygdalin séché à l'éluve 25 —
pour faire 100 pilules ; en prendre 8 à 10 par jour, une toutes les 2 heures, soit 80 centigrammes à 1 gramme de créosote en 12 heures.
Quand Bouchard veut faire ahsorber de plus fortes doses de médicament, il prescrit la solution suivante :
Créosote 50 grammes.
Huile de foie de morue, q. s. pour un litre.
Chaque cuillerée à soupe contient 7o centigrammes de créosote et Bouchard en fait prendre une ou deux cuillerées matin et soir. 11 introduit ainsi dans l'estomac 2 à 3 grammes de créosote par jour. Si l'huile de foie de morue inspire du dégoût, il la remplace par l'huile de faînes. Quelques médecins ont remplacé l'huile par la glycérine.
Il prescrit aussi quelquefoisdespilules ainsi formulées :
Créosote. 4 grammes.
Baume de lolu 7 —
Térébenthine du mélèze. . . . i —
Acide benzoïque q. s.
Pour 80 pilules; en prendre 10 par jour; soit 0^^S0 de créosote en 12 heures ; ou lasolution suivante :
Créosote 13 grammes SO
Teinture de gentiane . . 30 —
Alcool à 80° 230 —
Vin de Malagu q. s pour un litre.
DE LA PHTISIE PULMONAIRE IWi
chaque cuillerée à soupe contient 0^^20 de créosote.
Valentin Gilbert, de Genève, a recommandé la potion suivante :
Créosole 3 grammes.
Rhum 75 —
Sirop de toi u 45 —
Eau 100 -
chaque cuillerée à soupe contient 25 centigrammes de créosote.
Les résultats heureux obtenus par Bouchard el Gimbert furent confirmés en 1878 par Sommerbrodt, de Breslau, qui améliora très sensiblement les phtisiques au début; il obtint une diminution de la toux et des crachats, une remarquable augmentation de l'appétit et une amélioration de l'état local ; il administrait la créosote à la dose de 50 à 60 centigrammes par jour en capsules. Jaccoud a prescrit la créosote à doses faibles et continues ; il commence par 20 centigrammes et augmente la dose quotidienne de 5 centigrammes par semaine jusqu'à 40 centigrammes. Il déclare que, plus rapidement que toutautre, ce remède diminueTexpectoration. Il est porté à. croire qu'il favorise l'évolution scléreuse des lésions tuberculeuses. Dans 2 cas il a observé une diminution de la région altérée, coïncidant avec l'apparition d'une
zone de souffle et de bronclioplionie à la périphérie de Ja partie malade. Ces signes marchant de pair avec une amélioration complète de l'état général, il les a attribués à une sclérose limitante autour du foyer de ramollissement notablement restreint dans son étendue.
Debove aconstaté que la créosote excitel'appétit et diminue les sécrétions bronchiques. Grancher n'en a obtenu de bons effets que dans la phtisie à marche lente, torpide, sans hémorrhagie et san^ expectoration abondante ; il n'a obtenu que des guérisons temporaires à peu près semblables à celles que donne l'huile de foie de morue prise longtemps à haute dose. Peter a vu un grand nombre de phtisiques qui toléraient mal la créosote introduite dans l'estomac; il a constaté souvent que les améliorations obtenues ne persistaient pas.
Peter pense que la créosote augmente momentanément l'appétit en irritant légèrement l'estomac. Il croit aussi avec Ferrand que son élimination par les poumons amène au niveau des tissus qu'elle traverse un état inflammatoire simple qui se substitue au catarrhe chronique et finit par le faire disparaître; mais il ne pense pas qu'elle agisse sur les lésions tuberculeuses. « L'emploi de la créosote constitue, dit-il, une médication des plus
précieuses, non contre le tissu tuberculisé, mais contre celui qui pourrait se tuberculiser. »
A l'étranger, Somraerbrodt continue à obtenir de bons résultats avecdefaibles doses de créosote prises à l'intérieur. Fràntzel et Rosenthal ont confirmé ces faits. Driver ne conseille la créosote que chez les phtisiques torpides etscrofuleux, parce qu'elle n'a aucun effet sur la fièvre. Robinson en Amérique, Newcomb en Angleterre ont obtenu de bons résultats de ce médicament, mais ils reconnaissent qu'il ne modifie pas la vitalité des bacilles.
J'ai ordonné la créosote à un très grand nombre de phtisiques et je puis répéter avec Bouchard : « Parmi tous les remèdes proposés contre la phtisie pulmonaire, ce que nous avions de moins mauvais, c'est la créosote ».
Chez un grand nombre de tuberculeux, cette substance est fort utile; et continuant à me conformer aux premières recommandations de Bouchard et Gimbert, je ne la prescris qu'aux faibles doses de 30 à 60 centigrammes. En général je ne dépasse pas 50 centigrammes par jour, et je n'atteins 1 gramme que chez des phtisiques (jui ont des estomacs d'une complaisance peu commune. Pendant ces dernières années on a voulu saturer l'organisme de créosote, parce qu'on a cru que de
fortes doses pouvaient détruire les bacilles de la tuberculose. Je ne crains pas de dire que je suis l'ennemi déclare de ces orgies créosotiqucs. La créosote à hautes doses est un médicament dangereux, quelle que soit la voie par laquelle on l'ait introduite dans l'organisme; elle peut alors provoquer des troubles digestifs, des hémoptysies mortelles,des poussées tuberculeuses nouvelles dans les poumons ou dans des organes éloignes, comme le fait la lymphe de Koch. On veut atteindre les hautes doses, parce qu'on espère élever la créosote à la hauteur d'un spécifique de la tuberculose : c'est un leurre; la phtisie pulmonaire ne se guérira jamais par un remède: elle guérira seulement par une méthode dans laquelle la créosote pourra souvent apporter une aide utile aux prescriptions méthodisées de l'hygiène. Et pourquoi donc les doses qui guérissaient en 1880, ont-elles tout a coup cessé de guérir en 1892?
On a obtenu pendant 15 ans de bons résultats avec de faibles doses de créosote, sans cliercher à tuer le bacille. On améliorait ainsi l'état des voies digestives des phtisiques. Cet eflet avait été signalé en 1887 par Bouch;!rd et Gimbert. « La créosote a, disaient-ils, une action spéciale sur la muqueuse stomacale, et cette action paraît être
favorable. Elle exerce une action stimulante sur l'estomac, elle réveille l'appctit, fait disparaître les enduits de la langue, et permet une alimentation plus complète. » Cet effet favorable, déjà constaté par Walshe a été confirmé par Hopman qui a employé la créosote avec succès dans certaines dyspepsies, et par Klemperer qui en a obtenu de bons effets dans la dilatation de l'estomac. La créosote, à faibles doses, agit heureusement sur les digestions et sur les sécrétions bronchiques.
Voilà ce que j'ai toujours constaté chez les tuberculeux non fébriles, et c'est pourquoi je continuerai à prescrire la créosote de cette façon, désirant ne pas lâcher la réalité de l'amélioration des phtisiques pour l'ombre de leur guérison rapide et radicale. On ne peut utilement saturer l'organisme d'antiseptiques. Albert Robin vient de démontrer qu'un homme, saturé de mercure, peut contracter les maladies infectieuses. Les faits démontrent surabondamment qu'un homme saturé de créosote ne devient pas réfractaire à la tuberculose.
Comme quelques tuberculeux supportent mal la créosote introduite par l'estomac, on a essayé de la faire pénétrer dans l'organisme par d'autres voies. Valentin Gilbert recommande les frictions créosotées sur toute la par-
lie supérieure du tronc avec la pommade suivante :
Créosote 5 grammes.
Lanoline J ââ
Axonge ? 25 grammes.
Huile d'olives. . . . )
J'ai employé chez plusieurs malades des frictions opérées sur tout le corps avec de l'huile de foie de morue ou de l'huile d'olive créosotée. Je ne saurais dire si la créosote a pu contribuer à l'effet de la médication, mais j'ai momentanément obtenuune amélioration considérable chez un jeune diabétique tuberculeux qui fut tout à coup pris de fièvre intense et d'un état dyspnéique, faisant craindre une asphyxie mortelle : après la ¥ friction, il éprouva une véritable résurrection, qui malheureusement ne dura que quelques jours.
L'administration de la créosote par le rectum est depuis plusieurs mois fort en honneur. On se sert surtout de suppositoires créosotês contenant de 30 à 50 centigrammes de créosote. Je puis affirmer qu'ils sont très bien supportés, et qu'ils produisent souvent de bons effets, quand par ce moyen on fait absorber 60 à 70 centigrammes de créosote en 24 heures, et en 2 ou 3 séances. Constantin Paul recom-
mande l'emploi de la méthode anale. Rovillet et Guiter ont employé les lavements de créosote dissoute soit dans un mélange d'eau, d'huile et de jaune d'œuf, soit dans l'eau pure. On sait qu'un gramme de créosote se dissout dans 100 grammes d'eau distillée. Ils répètent ces lavements de 1 gramme de créosote 3 ou 4 fois par jour. La saveur créosotée apparaît à la bouche 4 à 5 minutes après le lavement. Je réprouve cette pratique, surtout chez les tuberculeux fébriles, parce que les fortes doses de créosote, rapidement absorbées, déterminent des abaissements de température aussi inquiétants que ceux que l'on provoque par les lavements phéniqués.
Les inhalations de créosote ont été employées depuis fort longtemps. On s'est servi d'abord du goudron, ou de la créosote extraite du goudron de houille. En 1823 Crichton, en 182o Hufeland faisaient évaporer ces substances au-dessus d'une lampe et ils observèrent de bons effets chez les phtisiques non fébriles. Pendant plusieurs années j'ai fait respirer de la créosote qui imbibait un tampon de coton maintenu dans une petite boîte métallique percée de trous, et fixée à des plaques de caoutchouc durci qui englobaient le nez et le menton. Ce respirateur était maintenu
autour de la tète par un cordon élastique. Sur les côtés de ses parois il possédait 2 soupapes de caoutcliouc qui permettaient à l'air exhalé de s'échapper au dehors. J'ai obtenu de bons résultats par ce procédé, mais je préfère l'ingestion de la créosote à petite dose par l'estomac.
Gimhert a fait évaporer de la créosote audessus d'une veilleuse dans la chambre des phtisiques pendant la nuit. J'emploie quelquefois ce mode d'inhalation, mais je fais en môme temps évaporer de l'eau pour que l'atmosphère de la chambre ne soit pas desséchée. Il importe aussi de ne pas placer la veilleuse près du malade. Cette inhalation est surtout bien supportée par les phtisiques qui dorment dans une chambre dont la fenêtre est entr'ouverte. Généralement l'expectoration devient beaucoup moins purulente, surtout au moment de la formation des cavernes. Quelques malades ne peuvent jamais supporter ces inhalations.
Tapret a étudié tout spécialement les pulvérisations de créosote. Il répandait, pendant plusieursheures, danslaciiambre, àl'aided'un pulvérisateur à vapeur, la solution suivante :
Créosote 10 grammes.
Alcool 200 —
Glvcérino 20 —
Eau 770 —
Il a observé d'abord une recrudescence de la toux avec exagcralion de la sécrétion bronchique; puis les signes locaux se modifient, l'expectoration diminue, la toux se calme, l'amaigrissement s'arrête, et la fièvre s'éteint. Il a obtenu ainsi 20 0/0 de guérisons apparentes et S5 0/0 d'améliorations.
Depuis le mois de mai 1890, Tapret traite la phtisie pulmonaire par les inhalations de vapeurs Cyréosotées sous pression. Il a installé à l'hôpital Saint-Antoine une cloche d'une capacité de 12 mètres cubes; il comprime l'air àun tiers ou une moitié d'atmosphère, à l'aide d'unepompe foulante. Cet air traverse un barbotteur contenants litres de créosote, puis un autoclave rempli de copeaux de hêtre imbibés de créosote. Les malades restent chaque jour dans la cloche pendant quatre heures. Sur 21 malades, Tapret a obtenu 7 guérisons apparentes complètes et les autres phtisiques ont été très améliorés. En 1891, Germain Sée a employé la même méthode chez 12 phtisiques; il a constaté le retour de l'appétit, l'augmentation du poids du corps, la diminution de la toux; les crachats deviennent moins purulents et perdent leur odeur; en 10 ou 15 jours, la fièvre continue ou vespérale cesse complètement; les hémoptysies ne sont pasune contre-indication; mais lalésion locale
no disparaît pas, les bacilles persistent dans les crachats. Ce mode de traitement n'agit que sur la bronchite périphérique et arrête l'extension des lésions tuberculeuses. Les résultats de Tapret et de Germain Sée sont encourageants.
Les injections sous-cutanécs de créosote ont été expérimentées chez les phtisiques par Bouchard, dès 1875. Tapret et Ducastel reprirent cette étude en 1883 et 1884; ils injectèrent chaque jour environ 15 centigrammes de cette substance et ils obtinrent des résultats satisfaisants. Un grand nombre de médecins firent des injections sous-cutanées de créosote dissoute dans un mélange de vaseline liquide et d'huile d'amandes douces ou d'huile de pieds de bœuf; ils injectaient ainsi de 40 à 60 centigrammes de créosote par jour. On substituait ainsi la voie sous-cutanée à la voie digestive et on obtenait les résultats favorables mais modestes constatés en 1877 par Bouchard et Gimbert. Ce rôle secondaire de rinjection créosotée ne parut pas suffisant à Gimbert qui, dès 1886, tenta d'injecter sous la peau des doses considérables de créosote pour produire, disait-il, « l'antisepsie de la phtisie tuberculeuse, créée par les bacilles spécifiques, les microbes de la pyohémie. de la septicémie et autres agents
infectieux ou par leurs toxines ». H fut suivi dans cette voie par Burlureaux qui arriva à injecter en une seule fois 14 grammes de créosote sous la peau. L'idée fixe de la mort des microbes obtenue par des produits chimiques, poussait à ces exagérations thérapeutiques. On disait : Guttmann a constaté que 50 centigrammes de créosote empêchent les cultures de tuberculose dans un litre de sérum gelatinisé. Bouchard a vu que six centigrammes de créosote stérilisent un litre debouillon.Donc« ^"\Q0 decréosote, ditGimbert, introduits dans le sang d'un homme de 60 kilos, suffiraient pour stériliser son milieu intérieur. Or, comme l'on peut injecter impunément 5 à 15 grammes de créosote chez I homme sain, nous sommes autorisés à affirmer qu'il est très souvent possible d'arriver aux doses vraiment et définitivement antiseptiques ».
Il est impossible d'accepter ce raisonnement. S'il suffit d'introduire dans le sang d'un homme de créosote pour stéri-
liser son « milieu intérieur », par une injection sous-cutanée de 4 à 5 grammes on tuera sûrement tous les microbes contenus dans le corps de cet homme, puisque son a miheu intérieur», c'est-à-dire tout son corps, sera stérile. Fort heureusement ce
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résultat théorique n'est jamais obtenu, caria vie d'un certain nombre de microbes est absolument nécessaire pour l'élaboration de la digestion. La créosote ne reste pas dans le sang, elle s'échappe très rapidement par les poumons et rarement parlesreins. Sur son passage elle détermine des modifications anatomiques ou physiologiques plus ou moins durables. Mais pour obtenir l'antisepsie idéale du « milieu intérieur » , il faudrait que la seringue à injecter refoulât sans interruption de la créosote pendant des semaines ou des mois. Ce qui, je l'espère, n'entrera jamais dans les prétentions médicales. Du reste les expériences faites sur l'influence de la créosote à l'égard du bacille de la tuberculose montrent qu'elle est très faible; car Hippolyte Martin a mélangé 1 gramme de créosote avec un litre de liquide ammoniolique frais de brebis, puis il a écrasé dans ce mélange des viscères criblés de lubercules et il a vu l'inoculation de ce magma produire la tuberculose classique.
Les injections de créosote à haute dose n'améliorent pas les malades atteints de tuberculose fébrile, elles ne sont bien supportées que par les malades qui supportent bien toutes les médications, par les phtisiques atteints de phlisie lente et non congestifs,
DE LA PHTISIE PULMONAIBE ,.UcS
appelés vulgairement phtisiques torpides.
Gimbert déclare que la créosote injectée à haute dose sous la peau est antithermique ; c'est vrai. Mais la créosote est un aussi mauvais antithcrmiquo que l'acide phénique. Elle fait baisser la température, puis celle-ci remonte violemment quelques heures après. « Lorsque sous l'influence de l'injection, dit Gimbert, naît un accès, c'est qu'il est le résultat d'une action thérapeutique. » Pour qu'une médication de la tuberculose soit acceptable, il faut tout d'abord qu'elle ne détermine pas d'accès de fièvre même « thérapeutique ». On a abandonné la tuberculine de Kocli parce qu'elle provoquait la fièvre, on devra abandonner les injections de créosote à hautes doses, toutes les fois qu'elles provoqueront de la fièvre ; nous ne comprendrions pas que l'on eût deux poids et deux mesures. Ou croirait relire les communications de Koch sur sa lymphe déjà oubliée, quand on lit dans celle de Gimbert : « La réaction n'est point une poussée tuberculeuse, c'est une fluxion vitale fébrile que nous pourrions comparer à celle que fait naître un collyre antiseptique dans la conjonctivite purulente ; elle en présente les symptômes et l'évolution et en aura donc les avantages. Sous son influence en effet se produit une diapédèse
rapide, abondante de leucocytes, de cellules épithélialcs, de noyaux embryonnaires et des liquides normaux qui imprègnent et baignent les portions malades, et oîi les bacilles et les ferments solubles se détruisent rapidement. Il en résulte une élimination des portions malades et un nettoyage des surfaces infectées. » Nous voilà en pleine concurrence avec la tuberculine. Gimbert ne recbercbe plus seulement l'antisepsie du « milieu intérieur », il élimine les tubercules, mais cette élimination est obtenue par la diapédèse de globules blancs, de cellules, de noyaux, de liquides bactéricides. C'est là un mécanisme de l'élimination qui a écbappé à Koch.
et qu'aucun expérimentateur n'a jusqu'ici signalé : il serait très désirable de connaître le détail des expériences physiologiques et des recherches anatomo-pathologiques sur lesquelles il est fondé.
Mais, d'après Gimbert, les injections de créosote à haute dose produisent non seulement la stérilisation du « milieu intérieur », non seulement l'élimination des tubercules, mais encore elles sont « directement ou indirectement des agents sclérogènes des tissus péri-tuberculeux ». Il faudrait admettre cet effet si remarquable, parce que, après des poussées successives de ramollissement « ces
poussées s'éteignent, la caverne se dessèche, elle se cicatrise et disparaît, alors même qu'elle avait préalablement la dimension d'un œuf de pigeon », Gimbert pcnse-t-il qu'avant l'usage des injections de créosote à haute dose, les cavernes ne pouvaient pas se cicatriser Il n'aura qu'à lire le Traité de V auscultation de Laënnec, les œuvres de Cruveilhier et de Gharcot pour voir que l'on a trouvé d'énormes cavernes cicatrisées chez des tuberculeux qui n'avaient pas reçu sous la peau un centigramme de créosote.
Gimbert croit pouvoir, par sa méthode, arrêter l'évolution de la phtisie chez le plus îrrand nombre des tuberculeux « encore vigoureux présentant des lésions exclusivement pulmonaires limitées à un ou deux sommets, discrètes, peu sécrétantes bien que bacillaires, et un étatde fièvre très modéré... L'équilibre et la santé reviennent dans le plus grand nombre de cas. Toutes choses égales d'ailleurs, 2S à 50 injections de 1 ou 2 grammes de créosote suffisent pour arriver à ce résultat ». Mais de tels malades guérissent tous par le vieux ou le nouveau traitementhygiénique. Gimbert araison de dire que les injections de créosote à hautes doses sont seulement applicables aux tuberculeux dont les lésions sont exclusivement pulmonaires.
Car j'ai vu un phtisique, dont les lésionspulmonaires discrètes étaient stationnaires, mais qui avait eu autrefois une orchito tuberculeuse, être pris d'une fièvre légère pendant le cours des injections, puis d'une poussée tuberculeuse pulmonaire et, quelques semaines après la cessation du traitement, d'une méningite tuberculeusedont il est mort. Dans de tels cas les injections de créosote à haute dose peuvent produire une généralisation des tubercules, comme le fait la tuberculine de Koch; on assiste à une mobilisation des bacilles.
Gimbert demande 60 à 150 injections pour déterminer l'arrêt complet de l'évolution tuberculeuse chez les malades « présentant des infiltrations étendues qui commencent à se ramollir, qui sont le siège de congestions fréquentes, de poussés inflammatoires disséminées ». Je dirai simplement que j'ai été appelé auprès d'un tel malade, qui subissait depuis quelques jours les injections de créosote à haute dose; il crachait le sang à pleine cuvette et est mort 3 ou 4 jours après.
L'immense inconvénient de cette méthode est la provocation des réactions. Gimbert ne nous donne pas le moyen certain de les éviter Il se contente de nous dire : « Pour supprimer ou modérer les réactions, il faut con-
DE LA PHTISIE l^ULMONAIKE
naître la résistance du sujet, son poids, ses forces, l'étendue des lésions, la marche de la maladie, et surtout les évolutions de la température ». Ces indications sont bien peu précises et se résument en des tâtonnements incertains. Fort heureusement Burlureaux nous éclairera sur ce sujet. Il a vu que les phtisiques qui, après l'injection de doses moyennes de créosote, percevaient pendant longtemps le goût du médicament ne retirent aucun bénéfice des injections ; il en est de même pour les malades dont les urines deviennent noires après de faibles injections, etchez ceux qui, environ 7 heures après l'injection, ont des frissons, un abaissement de la température à 35° ou 34^, puis, 2 ou 3 heures après, une fièvre de 40° à 41"; elles sont aussi défavorables chez les phtisiques qui ont des sueu'rs après chaque injection. Le malade, après avoir bien supporté les injections, peut tout à coup ne plus les tolérer; et alors sa tuberculose prend une marche très rapide. Burlureaux n'attache pas une grande importance à la disparition de l'expectoration sous l'influence de ce mode de traitement. Il a vu des malades « qui crachent très peu et dans l'expectoration desquels on trouve beaucoup de bacilles ; il en est môme qui ne crachent pas du tout et chez lesquels les lésions restent