CHAPITRE VI
Sommaire . Essais de vaccinations expérimentales par la vaccine jonnerienne, l'érysipèle, le charbon, les produits de la putréfaction; par la méthode pastorienne des cultures affaiblies ; par la tuberculose aviaire normale ou affaiblie; par les produits de désassimilation des bacilles tuberculeux. — Inoculation de sang ou de sérum d'animaux supposés être réfractaires à la tuberculose (chien et chèvre). — Inoculation de sérum d'animaux tuberculeux.
On a essaye ou proposé d'obtenir la cure radicale de la tuberculose pulmonaire par différentes méthodes de vaccinations.
On a chercbc à créer artificiellement, l'immunité par les moyens suivants :
1^ En donnant au malade une autre maladie ;
2" En inoculant une tuberculose atténuée ou tout au moins afl'aiblie ;
3° En inoculant la tuberculose des oiseaux;
à° En inoculant les produits de la vie et de la désassimilation des bacilles de la tuberculose bumaine ;
5° En inoculant le sang ou lo sérum sanguin d'un animal que l'on supposait être réfractaire à la tuberculose.
6° En inoculant du sérum d'animaux tuberculeux.
Nous étudierons successivement ces différentes méthodes.
1° Vinogradof en 1883 prétendit avoir obtenu une amélioration générale et locale chez les phtisiques avancés, en leur inoculant sur de larges surfaces du vaccin de génisse ; la vaccination était faite tantôt sous i'épiderme, tantôt sous le derme.
En 1890, Schufcr, médecin de l'établissement pénitentiaire de Kaisheim, apubliél'histoire d'un tuberculeux, arrivé à la dernière période du marasme, et dont les crachats contenaient de nombreux bacilles, qui fut guéri en 4 mois à la suite d'un érysipèle de la face, pendant lequel il eut du délire et une fièvre de 41°, 3. Schiifer a revu ce malade une année après sa guérison apparente, et celle-ci s'était maintenue. Il avait cependant
encore de la submatité au sommet d'un poumon et quelques bacilles dans les crachats.
Ce fait est singulier; je sais bien que Felileiscn a prétendu arrêter l'évolution du cancer par l'inoculation du streptocoque de l'érysipèle, et que Emmerich prétend avoir arrêté l'évolution du charbonparla mèmeinoculation. Cependant un seul fait ne suffit pas pour conseiller les essais de vaccination de la phtisie pulmonaire par l'injection souscutanée de culture pure du streptocoque de l'érysipèle. Cet essai pourrait être fait sur les animaux.
Tout récemment Perroncito a prétendu que les bœufs vaccinés contre le charbon sont réfractaires à la tuberculose, et que les lapins ayant reçu un charbon faible n'ont que de la tuberculose des ganglions voisins du point d'inoculation et pas de tuberculose viscérale.
En 1891, Rostjarinet Krainsky, enRussie, ont essayé de vacciner les animaux contre la tuberculose avec des crachats tuberculeux filtrés et contenant des prodiiils de la putréfaction ;i\s ont trouvé que ces injections semblaient ralentir la marche de la tuberculose, limiter les foyers et luiter la caséification. Nous avons répété leurs expériences, et
nous n'avons pu vérifier ces heureux résultats. Nous avons inoculé à des animaux des crachats tuberculeux filtrés sur dos bougies Chamberlandou d'Arsonval, avantdelcur inoculer la tuberculose humaine.
Voici les conclusions de notre travail encore inédit :
Les cobayes qui ont reçu 5 à 20 centimètres cubes de crachats filtrés sous la peau et dans le péritoine, perdent de 50 à 90 grammes 4 à 7 jours après cette inoculation; puis en un mois environ ils reprennent leur poids primitif.
Ces mêmes cobayes reçoivent alors sous la peau une culture de tuberculose humaine; pendant les 4 à 12 premiers jours qui suivent, ils engraissent de 25 à40 grammes, puis ils perdent progressivement du poids jusqu'à leur mort (50 à 120 grammes).
Les lapins qui ont reçu dans les veines de 5 à 15 centimètres cubes de crachats filtrés, perdent 110 à 325 grammes pendant les 6 à 20 jours qui suivent, puis reprennent en un mois leur poids primitif.
Ces lapins sont alors inoculés sous la peau avec la tuberculose humaine, ils n'engraissent pas pendant les premiers jours qui suivent cette inoculation, tandis que les lapins, qui ont seulement reçu la tuberculose
humaine, prennent 3o à 45 grammes en 5 à 11 jours, avant de commencer à maigrir progressivement.
Les lapins et les cobayes inoculés avec des crachats tuberculeux, puis avec des culturfïs do tuberculose humaine meurent les uns avant, les autres après les témoins (lapins, du 16e au 36« jour. — Cobayes, du 23« au 46*' jour). A leur autopsie tous leurs organes et surtout leurs poumons sont farcis de tubercules.
Les lapins et les cobayes peuvent être tués par la seule inoculation des crachats fdtrés (2 lapins sur 5, — 1 cobaye sur 6). Ils périssent 6 à 8 jours après l'inoculation, avec de la diarrhée et un amaigrissement considérable.
De ces expériences, que nous avons effectuées dans le laboratoire du professeur Straus, on peut conclure que l'inoculation des matières putrides contenues dans les crachats des phtisiques, n'a aucune action favorable sur l'évolution de la tuberculose.
2° En 1888, Cavagnis a essayé d'appliquer la méthode pastorienne de la vaccination antirabique, à l'immunisation contre la tuberculose. Il prétend avoir obtenu des matières tuberculeuses humaines jouissant de virulences décroissantes par un contact plus ou
moins prolongé avec une solution pliéniquée. Il a inoculé ces matières tuberculeuses, en commençant par celle qui n'avait aucune virulence, continuant par celles qui avaient une virulence faible, et terminant par celle dont la virulence était intacte. Il prétend que, dans ces circonstances, cette dernière inoculation n'a pas provoqué la tuberculose chez 3 lapins sur 3 inoculés, et chez 1 cobaye sur 2 inoculés. Ces expériences étaient encourageantes, mais aucun expérimentateur ne les a reproduites.
C'est aussi de la méthode pastorienne que se sont inspirés, en 1890, Grancher et Hippolyte Martin. Ils inoculent aux lapins des cultures de tuberculose des oiseaux de plus en plus virulentes, jusqu'à l'inoculation d'épreuve. Ils laissent vieillir leurs cultures en tubes soigneusement clos et conservés dans des boîtes fermées. Ils ont à leur disposition des cultures âgées de 3 ans qui sont inoffensives pour le lapin, lorsqu'on n'introduit le virus qu'une seule fois dans les veines; les cultures moins âgées sont tantôt inoffensives, tantôt offensives en un temps variable. Parmi les lapins qui reçoivent progressivement cette gamme de cultures affaiblies dans les veines, puis la culture très virulente de tuberculose des oiseaux, les uns succombent pendant la
vaccination, les aulres engraissent et survivent très longtemps à l'inoculation tuberculeuse, mais ils meurent de sepLicémie, ou de diarrhée, ou de néphrite, ou de paraplégie, sans qu'aucun de leurs organes soit tuberculeux. Cette longue survie, et cette absence de lésions tuberculeuses, chez les lapins vaccinés par Grancher et Hippolyte Martin, est certainement encourageante et elle nous donnera encore plus d'espérances quand ces habiles expérimentateurs auront reproduit, aA-ec la tuberculose humaine, les essais qu'ils ont tentés avec la tuberculose des oiseaux, car ces deux maladies ne sont pas absolument identiques, d'après les recherches de Koch, MafTucci, Straus et Gamaleïa.
C'est encore pour tenter d'atténuer la tuberculose, que nous avons donné aux animaux une tuberculose locale par des cultiu^es aiïaiblies et ensuite une tuberculose généralisée par des cultures très virulentes. Jamais la première atteinte de tuberculose locale n'a arrêté la marche de la tuberculose virulente; quelquefois elle a légèrement retardé son évolution. Aussi ne peut-on répéter avec Marfan que les tuberculoses locales guéries, vaccinent contre la phtisie pulmonaire. Du reste, tous les médecins ont vu des gens atteints de tumeurs blanches, de lupus, d'écrouellcs
guéris, mourir plus lard de Luborculose pulmonaire. Je connais, dans un petit village de la Mayenne, une dizaine de paysans qui ont eu dans leur eni'ance des écrouelles ou des lupus entièrement cicatrisés et qui sont morts phtisiques, entre 18 et 30 ans, aussi bien que leurs frères et sœurs qui n'avaient pas été couturés dans leur enfance. Dans les fermes do ce village, la contagion de la tuberculose fait des ravages effrayants depuis 20 ans. Autrefois les habitants n'étaient que scrofuleux; maintenant la plupart sont phtisiques.
3° Grancher et Hippolyle Martin ont les premiers tenté de vacciner les animaux contre la tuberculose humaine avec des cullurea affaiblies de tuberculose des oiseaux. Ils ont inoculé sous la peau de 3 lapins onze cultures aviaires atténuées, et le 8 décembre 1890 ils ont inoculé à ces animaux du virus tuberculeux humain dans la veine de l'oreille. Le lapin témoin est mort tuberculeux le 7 mars 1891; les 3 lapins vaccinés avaient enaraissé chacun d'un kilo et étaient en bonne santé, à la fin de juillet 1891.
Héricourt et Charles Richet ont inoculé deux singes avec la tuberculose aviaire virulente, le 9 avril 1891. Ces deux animaux étaient en excellente santé le 10 octobre, ce qui prouve que le singe semble être réfrac-
taire à la tuberculose aviaire. Le 10 octobre ces deux singes et un singe témoin reçurent sous la peau une culture de tuberculose humaine. Le témoin est mort tuberculeux le M novembre, 32 jours après l'inoculation; les deux autres animaux ne sont morts que le 7 décembre. Ch. Richet et Iléricourt ont inocule 4 chiens avec la turberculose humaine, le S décembre 1891. Deux de ces chiens, qui avaientreçuauparavantla tuberculose aviaire, étaient très bien portants, le 4 avril 1892 (122 jours après le début de l'expérience); les 2 autres chiens, pris comme témoins, étaient morts le 22 décembre.
Si ces faits remarquables sont confirmés, cette méthode d'immunisation deviendra certainement digne d'être essayée sur l'homme.
4° Des essais de vaccination ont été tentés avec les produits de la vie et de la désassimilation des bacilles tuberculeux, en soumettant les cultures de tuberculose aviaire à la stérihsation par la chaleur ou la fdtration, qui détruisent ou éhminent les bacilles euxmêmes. Mes essais tentés en 1889, cèux de Héricourt et de Charles Richet faits en 1890, ont démontré que le plus souvent l'injection de ces produits hâte l'évolution de la tuberculose aviaire. Les tentatives de ScboU et de G. Stern faites en 1891 avec des cultures