Livre second, prologue de Panlagruel
Vous m'avez entendu dire parfois qu'il ne faisait pas bon avoir la vérole dans « le bon vieux temps )) . Jugez-en par ce qui va suivre.
Le vieux traitement « par les onguents .d^ ce qu'on appelait médicalement « passer .par les grands remèdes », ce que le vulgaire appelait « passer par la casserole » (vous verrez la raison du mot dans un instant), ne consistait pas seulement en une série de frictions faites SLir le corps avec une pommade mercurielle, mais bien en une kyrielle de diverses pratiques associées à ces frictions. Il comprenait (sans parler de la « préparation » préalable) : la séquestration ; — le surchauffage ; — une soidisant dépuration par des purgatifs, des électuaires, voire par la saignée, les ventouses, etc. ; — une diète équivalant parfois à une quasi-inanition; — et, enfin, la salivation.
La réunion de ces cinq facteurs était considérée comme indispensable au traitement, lequel, sur cette base, était institué de la façon suivante.
D'abord, précaution réputée majeure, on commençait par « préparer » le malade. Préparer le malade, c'était : le saigner luie fois ou deux; — le purger plusieurs fois; — lui administrer force lavements; — le baigner de dix à vingt fois; — lui interdire le vin; le sevrer de viandes et de tous aliments nourrissants; le réduire à la portion congrue; — mais, par compensation, le gorger de tisanes à vertus merveilleuses (germandrée.
LES « GRANDS REMÈDES » d'aUTREFOIS.
cresson d'eau, cerfeuil, chicorée, pimprenelle, scolopendre, etc., etc.).
La préparation ainsi faite, on enfermait le malade dans une chambre bien close, bien garantie contre le froid, l'humidité et les vents, « lesquels pouvaient exercer une action des plus funestes au succès de la cure )> ; — chambre dont on n'ouvrait jamais les fenêtres, et dont l'air ne devait jamais être renouvelé; — chambre dont le malade ne pouvait sortir, fût-ce pour un instant, pendant tout le temps de la cure, sous peine de s'exposer aux accidents les plus graves. On avait vu en effet des malades, affirmait Astruc, qui, « pour s'être octroyé la liberté de sortir et d'aller prendre l'air, avaient payé chèrement une pareille imprudence et s'étaient mis par là à deux doigts de la mort! »
I. De même on lit dans Haguenot : «... Il est certain qu'une des précautions indispensables dans cette manière de traiter est d'empêcher que les malades ne s'exposent à l'air pendant le tems des frictions, de les obliger à garder la chambre environ un mois ou un mois et demi, de les tenir chaudement, de leur faire observer une diète exacte, et de les priver de l'usage de la viande. Sans ces précautions, les malades ou ne guérissent point, ou risquent beaucoup pour leur vie. On en a vu dont la tête était devenue d'une grosseur prodigieuse pour s'être seulement présentés à une fenêtre dans un temps froid, inconvénient d'autant plus fâcheux qu'il suspend les frictions, et met dans la suite un obstacle invincible à l'effet du remède, dont on n'a pu faire entrer une quantité suffisante. J'en appelle là-dessus à l'expérience de tous ceux qui ont eu soin de pareils malades ; ils ne sçam-oient disconvenir qu'il ne leur soit arrivé en semblables cas des accidents encore plus fâcheux. » [Mémoire contenant une nouvelle méthode de traiter la vérole, Montpellier, 1734.)
Puis, l'on chaufiTait cette cliaml)re close, et cela plus ou moins foi tement, suivant les médecins. Les uns se contentaient d'une température douce, mais d'autres, en plus grand nombre, convertissaient littéralement ladite chambre en étm>e\ Ce surchauffiige en vase clos, passez-moi l'expression, n'était pas quelquefois sans inconvénients. « J'ai connu, raconte Ulrich de Ilutten, un médi castre sans pudeur qui fit périr trois pauvres artisans dans son, étuve, où il avait recommandé de forcer la transpiration. Convaincus que, plus la chaleur supportée serait grande, plus la guérison serait sûre et prompte, ces malades furent étouffés, etc. ». En propres termes, ce « marchand de pommades » asphyxia ses trois clients.
Enfin, l'on procédait aux frictions. Pour cela, on allumait un grand feu « flambant » devant lequel se plaçait le malade pour être frotté. De plus exigeants voulaient même que le malade fût frotté « entre deux feux » (ce qui pouvait n'être pas toujours commode). Et alors, les choses ainsi préparées, le garçon chirurgien se mettait à frictionner le patient sur telles ou telles parties du corps qui lui étaient soigneusement spécifiées. — Dans les « grands traitements », les frictions étaient étendues à une grande partie du corps.
On faisait ainsi, généralement, une ou deux frictions par jour, exceptionnellement trois ou quatre.