LES SALLES (( AU NOIH
quelques jours malade, chemise, caleçon, draps de lit, tout était noir. Les murs mêmes des salles d'hôpital où se pratiquait le traitement par les frictions arrivaient, raconte-t-on, à se noircir d'une sorte de crasse mercurielle, en sorte qu'elles avaient reçu un surnom significatif ; on les appelait a les salles au noir )) \
Il va sans dire aussi que, pendant toute la durée de la cure, les malades étaient astreints au régime le plus sévère. On ne leur permettait que des « soupes légères, des bouillons, des panades, des crèmes de riz, des jaunes d'œuf, etc. ».
En revanche, on les surchargeait de quantité de
I. Au Val-de-Grâce, nous ajjprend N. Devergie, il y avait deux ordres de salles pour les soldats vénériens, à savoir : les salles au noir, destinées aux malades qui devaient être soumis aux frictions mercurielles, et les salles au blanc, où seulement étaient reçus les malades pour lesquels les frictions étaient jugées inutiles. « Les salles au noir, nous dit-il, avaient un aspect sordide, repoussant... Là, affublés d'une chemise grossière, dégoûtante par sa couleur noire et par son odeur souvent repoussante (quoiqu'elle vînt d'être blanchie), les malheureux vénériens étaient condamnés, pour surcroît de dégoût, à coucher dans des draps noirs qui exhalaient aussi une odeur insupportable, et à se servir de couvertures et de capotes de laine également empreintes d'émanations mei'curielles.. . Suivant la gravité des symjitômes, le traitement variait de aS à 3o et même 40 frictions, faites sur les jambes et sur les cuisses... Les bains se prenaient tous les huit jours environ. Mais, comme l'eau seule (celle d'Arcueil) ne dissolvait pas le résidu des frictions, il en résultait que les malades sortaient du bain aussi sales qu'ils y étaient entrés. Ils ne pouvaient se défaire de la crasse mercurielle qu'en prenant des bains savonneux, qui leur étaient seulement prescrits quand ils venaient à passer du noir au l)/aiic, etc., etc. » {Clinique de la maladie syphilitique, Paris, i8'i6.)
Je tiens de M. Ricord, qui avait visité ces salles au noir, une relation semblable à celle de Devergie.
drogues qui, sous les noms pompeux de le'nitifs, de miiioratifs^ de dissolvants^ de digestifs^ à'éradicatifs^ elc, avaient mission de « digérer » et d'évacuer les humeurs peecantes. Et gardons-nous d'oublier les tisanes qu'on leur prodiguait par grandes verrées, à température tiède ou chaude.
Enfin , pour que rien (pas même le comique) ne manquât à la scène, venait le chapitre des lavements. Boerhaave, le grand Boerhaave, voulait qu'au cours de ce traitement les malades prissent des lavements tous les jours, et cela « de qualité en quatre heures »'.
Ainsi reclus, surchaufïés, purgés, lavementés et non nourris, les patients ne tardaient guère à maigrir, à pâlir, à se déljiliter, à s'étioler. Au point même que nombre d'entre eux se trouvaient pris d'une lassitude extrême, d'une faiblesse extraordinaire, et n'avaient plus la force de se lever. Quelques-uns même en arrivaient à la syncope, ce qui du reste était considéré comme un « favorable présage )>.
Il est vrai que, comme réconfortant, on leur donnait le salutaire conseil (( de ne point se laisser aller au découragement, d'éviter la tristesse (car les passions tristes éteignent la chaleur naturelle), et de se réjouir par l'espérance d'une guérison prochaine » . On leur permettait même « de se divertir par des conversations gaies ou par la musique »,
I Ouvi-age cité, p. 291.