FRICTIONS
MEHCURIELLES.
xxiy
Comment agissent les frictions mercurielles ? Certainement et forcément, par absorption du mercure.
Cette absorption est triplement démontrée : i" parla constatation du mercure dans l'urine des sujets soumis aux frictions ; — 2" par la constatalion des effets physiologiques du mercure, de la stomatite notamment, chez ces mêmes sujets; — 3° par la production d'effets thérapeutiques souvent intenses et Cj[uelquefois merveilleux.
Mais cette absorption, à son tour, comment s'exphque-t-elle ? Comment le mercure, corps métallique, corps insoluble, peut-il être absorbé? Simplement déposé à la surface de la peau, comment parvient-il à pénétrer dans l'organisme?
C'est là un point qui a donné lieu à de nombreux travaux et suscité d'ardentes discussions. Quatre théories divisent les expérimentateurs. Ainsi :
Pour les uns, le mercure pénétrerait mécaniquement dans les tissus, en raison de son extrême division, et serait absorbé en tant que mercure métallique.
Pour d'autres, introduit mécaniquement dans la peau, il serait résorbé sous forme de vapeurs, par une sorte de volatilisation interstitielle.
Pour d'autres, après avoir pénétré dans les gou-
TUAITEMENT Dlî LA SYPHILIS.
lois des follicules pileux cl des glandes sudoripares, il serait transformé là en composés solubles par les corps gras de l'onguent ou des sécrétions cutanées, puis absorbé sous cette forme. — C'est là, disons-le, l'opinion la plus généralement admise (sans preuves bien démonstratives, à la vérité).
Pour d'autres, enfin, le mercure ne pénétrerait jamais par la peau, ni sous une forme ni sous une autre. Il serait simplement volatilisé à la surface de la peau, puis inhalé. Il filtrerait, sous forme de vapeurs, à travers la muqueuse pulmonaire, et passerait ainsi dans le sang, puis dans tout l'organisme. C'est là une théorie qui a été proposée et soutenue, ces dernières années, par M. le D' Merget'.
Il ne rentre pas dans mon sujet de vous exposer ici les expériences aussi ingénieuses que multiples qui ont servi de base à ces diverses théories. Si vous aviez le désir d'en prendre connaissance, je ne saurais mieux faire que vous renvoyer sur ce point à l'excellente monographie du D"" Merget. D'ailleurs, sans parler de mon incompétence en pareille matière, il est une raison qui m'excusera de ne pas aborder ces discussions de haute et délicate chimie ; c'est que, vraiment, la question n'est pas jugée, et que je n'aurais aucune conclusion ferme à produire. Oui, aujourd'hui encore, nous en sommes — telle est la difficulté du problème — à ne pas savoir comment le mercure est absorbé dans le
T. A. E. Merget, Action toxique, phjsiolog'tqut: et ihérapeutique des vapeurs mercurielles. Thèse de Bordeaux, 1888.
FniCTIONS
MERCUHIELLES.
traitement par frictions; et c'est là, à coup sûr, une lacune dans nos connaissances non moins étrange que regrettable.
Cependant tout n'est plus mystère dans la question. Quelques points ont été élucidés. C'est de ceux-là seulement que je vous parlerai.
On sait par exemple, à n'en plus pouvoir douter, que le mercure administré enfrictionspénètre dans la peaii^ d'une façon ou d'une autre. Car on l'a vu dans la peau. On l'a trouvé soit dans la peau humaine (à l'autopsie de sujets qu'on avait frictionnés peu de temps avant leur mort), soit dans la peau de divers animaux qu'on avait frictionnés après rasure préalable.
On sait, de plus, que des globules mercuriels, introduits dans la peau par frictions, y disparaissent après un certain temps. Voici l'expérience : on frictionne au mercure l'oreille d'un lapin ; — on constate, sur un lambeau d'oreille extirpé, la présence dans la peau de globules mercuriels nettement appréciables. — On attend alors un certain temps ; puis on enlève un autre lambeau de la même oreille, et l'on n'y trouve plus traces de globules mercuriels. Donc ces globules ont disparu. Voilà le fait.
Reste l'explication : Comment ces globules ontils disparu? Par volatilisation, ainsi que l'ont avancé certains confrères? C'est bien peu probable, en vérité. Plus généralement, on s'accorde à penser
TllAITEMENT DE LA SYPHILIS.
qu'ils ont été résorbo's in sitii^ mais i-ësorbés par un mécanisme qui resle encore à spécifier.
Enfin, un troisième fait est ressorti d'expériences récentes : c'est que le mercure est beaucoup plus volatil, même à la température ordinaire, qu'on ne le croyait jusqu'ici. M. le D"" Fauconnier, agrégé de notre Faculté, qui a bien voulu, sur ma demande, contrôler les résultats nouvellement énoncés sur ce point, a calculé que i gramme de mercure, éteint dans 2 grammes de carbonate de chaux et étendu sur une table, perd presque 2 centigrammes de son poids en vingt-quatre heures'.
On s'est emparé de ce fait pour attribuer toute l'action curative des fiuctions à la volatilisation du mercure et à sa résorption par la voie pulmonaire. Une telle assertion ne soutient pas l'examen. Si elle était vraie, les malades de nos salles qui ne prennent pas de mercure devraient être mercurialisés par voisinage, ce qui, à ma connaissance, ne s'est jamais produit. Qu'une certaine dose du mercure étalé sur la peau se volatilise et puisse être inhalée, c'est possible; mais cette dose, très sûrement, ne constitue, en l'espèce, qu'une quantité négligeable.
Cela dit, venons aux questions de pratique, et voyons tour à tour quels avantages peut revendiquer la méthode des frictions ; — quels inconvénients elle comporte ; — à quelles indications eile répond plus spécialement.
t. Des résultats aaalofjucs ont été constatés par M. le D' Cailiclineau, au laboratoire de la Cliuique.
FRICTIONS MERCURIELLES
I, — L'avantage capital de la mëtliode, celui qu'il faut placer en tête de cet exposé, c'est de constituer un traitement actif, puissant, comme elFets thérapeutiques.
De cela la preuve est faite de vieille date. Une démonstration qui peut invoc|uer une expériencé quatre fois séculaire n'est pas de celles qui exigent des preuves nouvelles. C'est par milliers que vous trouveriez, dans les annales de la science ancienne ou contemporaine, des observations tendant à établir cette action énergique des frictions sur diverses manifestations, disons mieux sur toutes les manifestations de la syphilis, comme aussi sur la syphilis considérée d'ensemble.
Il y a plus même. C'est qu'en nombre de cas on a vu les frictions réaliser, comme effets curatifs; ce que d'autres méthodes avaient été impuissantes à produire. Oui, il est des cas où, avec le mercure donné de toute autre façon, on n'arrive pas à modifier certaines lésions spécifiques, tout au moins à les modifier d'une façon suffisante et permanente, tandis que, soumises aux frictions, ces mêmes lésions s'amendent, voire guérissent. Citons, comme types du genre, cesglossites tertiaires liyperplasiques dont la résistance aux traitements usuels est bien connue, et qui parfois ne cèdent qu'à un traitement pro-
longé par les frictions. J'ai sous les yeux acluellemeiU un bel exemple du genre : Un malade de la ville est verni me consulter, il y a trois ans, pour une glossite tertiaire, qui déjà avait commencé à lobuler et mamelonner les deux tiers antérieurs de la langue. Marié, il refusa obstinément de suivre le traitement par les frictions. Je le traitai donc autrement et à doses énergiques. A diverses reprises j'obtins un résultat presque satisftiisant; mais à peine le traitement était-il interrompu qu'une recrudescence se produisait. De guerre lasse, mon client consentit enfin à se somnettre aux frictions. Une longue cure à Uriage, avec frictions qui furent poussées jusqu'aux doses quotidiennes de 12 et 16 grammes d'onguent napolitain, détermina une résolution presque complète de la glossite. Cliacun des six mois suivants, dix frictions furent encore pratiquées. Et j'ai la satisfaction de dire qu'aujourd'hui la langue de ce malade est complètement guérie. A coup sûr, jamais je n'aurais obtenu ce résultat avec n'importe quel autre traitement.
II. — Un second avantage de cette méthode, c'est de laisser indemnes les voies digestives.
Et, en effet, le mercure administré par la peau ne retentit pas (sauf exceptions assez rares dont nous parlerons bientôt) sur l'estomac et l'intestin.
Or, nombreuses en pratique sont les conditions où l'on peut bénéficier de cet avantage, à savoir, comme exemples :
1° les cas où l'on a affaire à des sujets dyspep-
FIUCTIONS mintcuniELLES. 2I()
tiques, gastralgiques ou contractant facilement la diarrhée ; — 2° les cas où il y a intérêt majeur à respecter ce qu'il reste d'appétit ou de puissance digestive à des sujets déjà alanguis, affaiblis, épuisés. C'est à ce titre que les frictions conviennent si parfaitement aux tout jeunes enfants, dont la vie, si fragile à cet âge, ne s'entretient qu'au prix d'une alimentation suffisante. Donner du mercure par l'estomac à un nouveau-né syphilitique, chétif, malingre, presque moribond, en tout cas ne se rattachant à la vie que par l'intégrité de son système digestif, c'est risquer de le tuer, et, parlons crûment, c'est le tuer en certains cas. Certes, on parvient bien à ftiire tolérer à de tels enfants une très petite dose de liqueur de Van Swieten, mais cette dose est impuissante à les sauver. Je l'ai dit de vieille date et ne cesse de le répéter : le nouveau-né et le tout jeune enfant ne tolèrent le mercure qiià doses suffisantes pour les laisser mourir. Leur salut est dans les frictions.
III. — Troisième avantage : les frictions laissent libres les voies digestives ; — c'est-à-dire, tout en assurant la cure spécifique, elles permettent, sans surcharge pour l'estomac, l'ingestion d'autres remèdes qui peuvent être nécessaires.
Ainsi, ce qu'on appelle le traitement mixte (traitement si utile et si formellement indiqué en nombre de cas) peut être réalisé, sans offense pour l'estomac, de la façon suivante : mercure administré par la peau, et iodure de potassium donné par
Ja bouche. Tandis que, si l'on disait ingérer à la fois par la bouche le mercure et l'iodure, il y aurait risque (ce dont on pourrait citer tant d'exemples) d'exciter des phénomènes d'intolérance gastrique qui a]30uliraientàceci : la suspension forcée de tout traitement.
De même, en d'autres circonstances, la méthode endermique offre le précieux avantage de laisser libre la voie stomacale pour d'autres médications annexes ou auxiliaires, à savoir pour divers remèdes pouvant concourir utilement au succès de la cure, tels que le bromure de potassium dans les affections du système nerveux, les ferrugineux, les toniques, l'huile de foie de morue, etc., etc.
Donc, à ces titres divers, ayant tous leur utilité pratique, la méthode des frictions constitue un mode de traitement dont il est à tirer un large bénéfice.
Malheureusement, il est un revers à la médaille. Car, si bienfaisante et si puissante, la méthode des frictions comporte des inconvénients, des accidents et même des dangers.
Comme inconvénients, d'abord, je dirai que cette méthode constitue un traitement sale, répugnant ; — ennuyeux, fastidieux, flitigant ; — à un autre point de vue tout spécial, affichant et compromettant.
Nous ne sommes pas praticiens pour rien ,
FRICTIONS MEnCURIELLES. 221
messieurs. Il nous faut faire de la médecine appliealile aux malades que nous avons à traiter. Or, certains procédés thérapeutiques qui ne soulèvent aucune objection à l'hôpital deviennent parfois impraticables dans la clientèle de ville, en raison des embarras, des gênes, des sujétions, des difficultés de tout ordre qui s'y rattachent. Les frictions sont de ce nombre.
En premier lieu, les frictions comportent cet inconvénient irrécusable de constituer un traitement malpropre, sale, qui déplaît fort aux malades, qui les dégoûte, qu'ils finissent par prendre en horreur. Oh ! sans doute, vous le leur ferez accepter dans les premiers temps; que n'accepteraient-ils pas pour être délivrés de symptômes qui les affichent et qui leur font peur? Mais, alors que les dits symptômes auront disparu, ce sera tout autre affaire. Ils ne voudront plus de ce traitement ; ils viendront s'en plaindre et vous supplier de leur prescrire (( autre chose ». « De grâce, vous dirontils (que de fois n'ai-je pas entendu cela !), de grâce, M. le Docteur, finissons-en avec ces odieuses frictions. M'engluer de votre pommade noire chaque soir et pour toute la nuit, cela m'est insupportable ; je me fais horreur à moi-même )>. Et quant aux femmes, c'est bien pis encore. Quelques jours ne seront pas écoulés C|ue déjà elles en auront assez; elles se refuseront à poursuivre un traitement (( qui les dégoûte, qui les révolte, qui les écœure », qui leur semble ignoble, sordide, c{ui
leur ost antipalliiqiie au suprême degi é. (( Rien que de penser à celle infecle pommade, cela me soulève le cœur », me disait ces derniers jours ime de mes elienles, cependanl aiïeclée de symptômes graves. Aussi bien, est-il peu de femmes qui se résignent à supporter les frictions- au delà d'un certain temps; pour un motif ou pour un autre, d'une façon ou d'une autre, la plupart a])outissenl à s'y dérober.
D'autre part, il n'est pas à récuser les épithèles que les malades infligent à la méthode en la traitant de traitement désagréable, ennuyeux, fastidieux, a assommant ». Assurément, c'est une « corvée », comme ils le disent, de trouver chaque soir une bonne demi-heure pour les préparatifs et l'expédition du traitement. C'est une autre fatigue que de se frotter tout le temps voulu. Puis, le matin, nouvel ennui pour se désengluer, se savonner, se poudrer, etc.
Enfin, autre considération d'un genre dilTérent. Il est des conditions sociales où ce traitement est inadmissible parce qu'il ne peut èlre dissimulé. C'est une femme, c'est un mari, c'est une famille qui s'en apercevrait. Ce mode de traitement tache le linge, et les domestiques, et la blanchisseuse, et tout le monde sauraient bientôt ce dont il s'agit. « Autant avouer à tout mon personnel que j'ai la vérole », me disait un client à qui j'avais prescrit des frictions et qui, dès le lendemain d'un premier essai, venait réclamer de moi un autre traitement.
FniCTIONS MERCURIELLES.
Voihi donc un premier groupe d'inconvénienls avec lesquels il faut compter pour la pratique.
Viennent, en second lieu, les inconvénients médicaux des frictions, ceux-ci comprenant quatre ordres d'accidents, à savoir : trois rares ou très rares : diarrhée mercurielle^ courbature mercurielle, hydrargyrie; — et un quatrième extrêmement commun, dominant toute la scène de sa haute importance : la stomatite.
Quelques mots d'abord sur le premier groupe.
1°. — On croit généralement que le mercure administré par la peau reste sans réaction sur le tube digestif. Cette induction théorique est confirmée par l'expérience pour la grande majorité des cas; mais quelquefois elle se trouve en défaut. Il est des cas où le traitement par les frictions réagit sur l'inteslin, en déterminant des selles fréquentes et liquides, des douleurs abdominales, des coliques. J'ai ol)servé ce fait d'une façon positive sur quelques-uns de mes clients qui, au cours d'un traitement par les frictions, étaient pris de diarrhée, de coliques, de (( pincements d'entrailles », suivant leur expression, et cela sans cause, sans écart de régime, sans refroidissement, comme aussi en dehors de tout état antérieur de susceptibilité intestinale. On suspendait la médication, et tous ces phénomènes se dissipaient en quelques jours pour ne plus se reproduire.
Qu'est cela? En toute vraisemblance, un di-.
miiiLiLif, une forme atténuée, riidimentaire, de ces dysenteries intenses qui constituent un des phénomènes principaux de l'empoisonnement mercuriel de ces colites dysentéri formes que Balzer nai* exemple, a observées à la suite d'injections mercurielles sur les animaux. Vous savez que, ces dei-niers temps, plusieurs cas d'intoxication mortelle se sont produits sur des femmes récemment accouchées à la suite d'injections vaginales ou utérines de sublimé. Or, une des lésions le plus souvent constatées en pareille occurrence a consisté en des ulcérations intestindes affectant surtout le gros intestin. Rien d'étonnant donc à ce que, absorbé par la peau, le mercure puisse déterminer un premier degré d'irritation intestinale, que traduisent en l'espèce les symptômes précités, à savoir, coliques et diarrhée.
Mais c'est là un fait rare.
2° Il est non moins avéré que, chez quelques malades, la pratique des frictions se traduit, après un certain temps, par des phénomènes curieux de lassitude générale, de fatigue musculaire, de brisement dans les membres, de courbature.
J'ai tenu longtemps pour suspecte la relation de tels phénomènes avec le traitement. Mais force m'a été de me rendre. Car plusieurs fois j'ai eu à constater ces phénomènes sur mes malades au cours du traitementpar les frictions; et même, ce qui est plus significatif, je les ai vus se renouveler sur certains sujets dans les mêmes conditions, c'est-à-dire au
FRICTIONS MERCURIELLES
cours de plusieurs traitements de cet ordre. De sorte qu'aujourd'hui je ne conserve plus de doutes sur celte singulière courbature musculaire en tant que symptôme possible (mais d'ailleurs assez rare) de mercurialisation.
3° Un accident plus commun consiste en ce qu'on a appelé Xhydrargyrie de cause externe., c'est-à-dire en des lésions de dermite résultant des frictions, dermite soit partielle et localisée à la région frictionnée, soit (bien plus rarement) étendue, disséminée, voire généralisée.
Cette dermite, on l'a attribuée à la mauvaise qualité de l'onguent mercuriel ; et il est de fait qu'en pratique certains pharmaciens débitent de l'onguent vieilli, rance, qui n'est pas inoffensif pour la peau. Mais je la crois bien plutôt imputable à une disposition individuelle des malades, à quelqu'une de ces idiosyncrasies singulières qui font que la peau de certains sujets est irritée par des substances généralement indifférentes pour d'autres.
Quoi qu'il en soit, cette dermite mercurielle résultant des frictions se traduit, dans son type le plus usuel (type localisé, partiel), par des phénomènes variables qui peuvent être rangés sous les deux chefs suivants :
1° Forme à'érythème simple, constituée par une rougeur en nappe ou en petits îlots confluents, rougeur étalée sur toute l'étendue de la région frictionnée et la débordant quelque peu; — rougeur s'accompagnant d'une certaine chaleur locale et d'un
FouRNiEB. — TraUement de la Syphilis. i5
prurit assez vif ; — puis disparaissant en quelques jours, pour être suivie d'une desquamation légère.
2° Forme à' eczéma mercurid^ plus intense que la précédente et consistant en ceci : nappe érythémateuse d'un rouge plus accentué, d'un rouge sombre, scarlalinoïde, quelquefois niême vineux; — à la surface de cette rougeur, série extrêmement confluente de toutes petites vésicules, de vésiculettes, soit hémisphériques, soit aplaties, pleines d'un liquide d'abord clair et séreux, puis devenant opalin et laiteux (d'où ressemblance frappante avec l'eczéma vulgaire); — turgescence inflammatoire assez vive de tout le tégument ainsi affecté; — chaleur locale; — et surtout prurit intense, agaçant, énervant.
Généralement, cette éruption (passez -moi la façon de dire) n'est qu'un feu de paille qui s'éteint à bref délai ; et c'est en cela qu'elle se montre très différente du véritable eczéma, dont elle n'a que l'apparence objective, sans en avoir les qualités de persistance, de durée indéfinie et de répétition. Elle aboutit, en effet, rapidement à la résolution. L'éréthisme local se calme, les vésiculettes se fanent, se flétrissent; la plupart se résorbent sans se rompre; quelques-unes seulement se déchirent et se recouvrent de croûtelles foliacées. Puis, une desquamation légère ferme la scène.
Au total, donc, cette dermite est sans importance. Il suffit, dès qu'on la constate, de suspendre les frictions, de prescrire quelques bains tempérants
FRICTIONS MEHCUniELLES.
(bclins de son, l)ains d'amidon, à lempéraLure liède), et de saupondrer d'amidon les parties afleetëes. — Ce n'est donc là qu'nn inconvénient de la médication, et rien de plus.
Mais cet inconvénient devient un accident, presque un danger, en d'autres cas, alors que se produit, au lieu d' une dermite circonscrite, un exanthème étendu, disséminé, voire généralisé.
Dans ces conditions on voit ceci : de la région frictionnée, comme point de départ, irradie sur les parties voisines, pour se répandre ensuite sur la presque totalité des téguments, une éruption rosée ou rouge, érythémaleuse sur certains points, eczématoïde sur d'autres, sèche ici, suintante là, puis ne tardant pas à dégénérer, au moins partiellement, en une véritable dermite exfoliatrice. Cette éruption peut durer des semaines. On l'a vue parfois s'accompagner de phénomènes généraux sérieux, graves, alarmants, que nous avons déjà signalés dans ce qui précède. Vous reconnaissez là ce que l'on a décrit sous les noms à' hydrargyria febrilis, maligiia^ et vous savez quelle peut en être la ^terminaison.
C'est donc là plus qu'un accident, c'est un danger du traitement.
Mais, à la décharge de la méthode, il faut reconnaître :
1° Que ce danger n'appartient pas en propre aux frictions et qu'il peut se produire avec tous les modes possibles d'administration du mercure; c'est
donc là plutôt un accident mcrcuriel qu'un accident des frictions en particulier.
1° Qu'il dérive d'une idiosyncrasie tout à fait individuelle et plus que rare, aussi exceptionnelle, par exemple, que le sont les cas d'intolérance idiosyncrasique pour le chloroforme.
En conséquence, il ne convient d'accuser les frictions d'accidents de cet ordre que dans la mesure restreinte qui leur incombe comme responsabilité. Elles peuvent, certes, devenir l'occasion de cette hydrargyrie maligne, mais elles ne la développent que d'une façon tout à fait exceptionnelle et seulement aussi, en toute vraisemblance, sur des sujets prédisposés.
f\ J'arrive à la stomatite.
La stomatite, voilà la pierre d'achoppement, voilà l'écueil de la méthode; voilà quel en est l'accident usuel et, pour quelques cas, le danger.
Un premier point n'est pas discutable, et je le signalerai tout d'abord : c'est que, de toutes les méthodes thérapeutiques en usage contre la syphilis, la méthode des frictions (réserve faite toutefois pour les injections massives) est celle qui expose le plus à r éventualité des ph legmasies buccales.
Certes, toutes choses égales d'ailleurs, on court beaucoup plus de risques d'influencer la bouche
FRICTIONS MEUCDRIELLES. 229
avec le système des frictions qu'avec les autres procédés d'administration du mercure. Quantité de sujets auxquels vous prescrivez le mercure par l'estomac ne sont pas touchés quant à la bouche, alors même qu'on élève assez haut les doses du remède. Quantité de sujets supportent sans ptyalisme les injections mercurielles solubles ou même insolubles (pourvu que ces dernières ne soient pas données à doses massives, à doses dites « d'approvisionnement »). Et tout au contraire, pour la grande majorité des cas, les frictions ne manquent guère de déterminer un certain état inflammatoire des gencives après quelques jours de traitement. Puis, si l'on insiste, si l'on continue quand même la médication, on court alors sûrement à une stomatite vraie, qui peut devenir intense, grave, voire redoutable. Cela est de notoriété courante.
En second lieu se présente une autre considération beaucoup moins remarquée et très importante cependant, sur laquelle j'appellerai toute votre atten tion. C'est que la stomatite des frictions n'est pas identique à la stomatite vulgaire^ à celle (pour prendre un type) que nous observons le plus souvent comme résultat du mercure donné par ingestion. Elle diffère de celle-ci, et elle en diffère à trois titres, à savoir : comme mode d'invasion, comme étendue, comme intensité; ce qui fait, au total, qu'elle est bien autrement grave. Précisons.
1° C'est, au moins en général, une stomatite plus brusque d'invasion, plus soudaine, plus rapide
comme évolulion initiale, que lu stomatite commune.
La stomatite par ingestion a des préludes, vous le savez ; elle a des localisations initiales que je vous ai décrites, des foyers primitifs et circonscrits qui constituentee que j'ai appelé stomatite d alarme \ bref, elle s'annonce, on la voit venir, on a le temps d'y parer.
Inversement, la stomatite par frictions s'établit souvent d'un jour à l'autre, tout à coup, ex abrupto^ sans symptômes précurseurs. Four le moins, elle est rapide d'invasion.
2° Elle est plus générale d emblée. Au lieu de se cantonner, comme la stomatite par ingestion, sur quelques foyers initiaux (foyer rétro-molaire, foyer incisif, foyer génien) pour envabir ensuite toute la boucbe, elle affecte du premier coup une étendue bien autrement considérable. D'emblée elle a tendance à s'étendre sur de larges surfaces, presque à se généraliser. Si bien que, dès qu'elle a paru, il n'est plus temps de la limiter \ elle existe déjà sur plusieurs points.
3° Comme intensité, c'est une stomatite généralement plus grave que la stomatite par ingestion. Elle se caractérise par des pbénomènes inflammatoires suraigus, intenses, avec fluxion considérable des gencives, avec tuméfaction des glandes salivaires (oreillons mercuriels), avec processus ulcératifs, voire quelquefois gangréneux, avec douleurs vives, avec salivation surabondante, profuse, etc. C'est
FRICTIONS MERCURIELLES
elle qui est capalile de produire ces « bonnes salivations », ces flux (( de quatre à cinq livres de salive par jour », qui satisfaisaient si fort Boerhaave, Astruc et autres.
Bref, elle constitue ce qu'on peut appeler la forme maligne de la stomatite mercurielle.
J'irais certes contre ma pensée si ce que je viens de dire et ce qui me reste à dire devaient vous inspirer défiance contre une méthode active, dont pourront largement bénéficier vos malades et que, tout le premier, je vous recommanderai vivement comme satisfaisant plus que d'autres à certaines indications. Et cependant j'ai le devoir de ne pas vous dissimuler un défaut inhérent à cette méthode. C'est qu'avec elle, en effet, on n est jamais à tabri^ quoi qu'on fasse^ du danger de la stomatite. Quelque attention, quelque vigilance qu'on apporte à la cure, on n'est jamais absolument certain de ne pas offenser les gencives. Et il y a plus même : c'est que — par exception, il est vrai — on peut aboutir à une stomatite grave d'un jour à l'autre, en dépit de toute la sollicitude avec laquelle on surveille son malade. On vous dira le contraire, vous trouverez le contraire imprimé et professé. Je m'inscris en faux contre ces affirmations optimistes, et je n'en ai que trop le droit. Car il m'est arrivé avec les frictions des mésaventures dont je me souviens, que je retrouve même inscrites dans mes notes; et cependant j'ai conscience d'avoir bien
TnAITKMENT DE LA SYPHILIS.
surveillé les malades sur lesquels se sont procluils les accidents en question; et cependant je suis de ceux qui, pour cause, ont peur du mercure en frictions.
Un des cas auxquels je viens de faire allusion mérite d'être cité, parce qu'il servira, je l'espère, à vous édifier en l'espèce.
J'avais soigné pendant plusieurs années, pour des accidents de syphilis cérébrale, un malade d'âge moyen et de constitution très vigoureuse, un véritable athlète, et j'avais même été assez heureux pour le guérir complètement. — Quelques années plus tard, survint une récidive grave d'accidents cérébraux. Comme déjà, précédemment, j'avais sans inconvénient et même avec grand profit mis en usage le système des frictions sur ce malade, je n'hésitai pas cette fois encore à revenir à ce mode de traitement, et d'emblée je prescrivis des frictions quotidiennes aux doses progressives de 6, 8 et jo grammes. Chaque jour je visitais mon client, sans négliger jamais (notez bien ceci) de lui examiner la bouche avec grande attention. Eh l/)ien, malgré cela, se produisit tout à coup une stomatite effroyable, une des plus effroyables que j'aie vues dans toute ma pratique. D'un jour à l'autre la bouche s'enflamma d'une façon suraiguë, surintense. Rien ne manqua au tableau : gonflement considérable des glandes salivaires; ulcérations gingivales, labiales, linguales, géniennes, du plus mauvais aspect; salivation extraordinairemenlabon-
riucTio^rs MEncuniELLES.
dante, etc. ; et surtout (à ne parler que de l'accident qui devint bientôt prédominant) glossite épouvantable, glossite gangréneuse. La langue, grosse comme un saucisson, vint faire hernie hors de la bouche et pendre au-devant du menton -, toute sa face supérieure se sphacéla \ pendant une dizaine de jours, j'en détachai matin et soir des lambeaux mortifiés, jaunâtres ou noirâtres ; c'était un spectacle nauséeux et hideux. Et cette stomatite demanda plus de six semaines pour guérir !
Qu'un tel fait soit d'ordre rare, exceptionnel, nul n'y contredira. Toujours est-il que de l'ensemble des considérations précédentes ressortent deux vérités pratiques qu'il nous faut enregistrer dès à présent, à savoir :
1° Que le traitement parles frictions, en raison des accidents et des dangers auxquels il expose, exige du médecin une attention assidue et une surveillance toute particulière;
2° Donc, pour ces mêmes raisons, il ne saurait être choisi de préférence à d'autres modes thérapeutiques que sur des indications spéciales et formelles qui en légitiment l'emploi.
xxvm
Un grief d'ordre tout différent peut encore être invoqué contre les frictions : c'est Yinegalité de leur action, de leur rendement utile^ si je puis
ainsi parler ; d'où le risque de n'en pas lirer tout le parti qu'on est en droit d'en attendre.
Très positivement, il est des cas où la métliodo fait merveille ; et il en est d'autres, à l'extrême opposé, où elle reste peu active, presque inefficace, à peu près inerte. Pourquoi cela? Cette inégalité d action est trop communément oljservée pour rester imputable à des idiosyncrasies. Nul doute que le plus souvent elle n'ait sa raison dans le modus ageiidi^ dans les conditions mécaniques ou autres de la friction.
A coup sûr, il est logique que la friction ait un rendement utile très inégal suivant quelle est bien ou mal faite^ c'est-à-dire suivant qu'elle est faite sur Luie surface restreinte ou étendue, pour un temps court ou long, par une main qui se borne à caresser la peau ou par une main vigoureuse qui la fourbit d'importance, etc. 11 y a là, en elFet, tout un ensemlile de circonstances matérielles, de « façons de faire », susceptibles de réduire ou d'exalter l'absorption, par conséquent d'inégaliser l'action tliérapeutique, et, par conséquent aussi, de l'abaisser à son minimum en certains cas.
Mais, dira-t-on peut-être, cela n'est pas la faute de la méthode ; cela n'est que le résultat de défectuosités d'application de la méthode. — Sans nul doute. Mais qu'importe la distinction, si ces défectuosités sont presque inséparables en pratique de l'application de la méthode ? Et elles le sont, n'en doutez pas. Je tiens pour certain que, sur vingt
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fricLions, il en est quinze de mal faites ou d'incomplètement faites par les malades, et destinées conséquemment à ne produire que peu ou pas d'elTet. La méthode, en elle-même, n'est pour rien dans ce résultat; mais ce résultat n'en est pas moins acquis pour le malade de par la méthode ou, plus exactement, de par les difficultés d'application inhérentes à la méthode.
Plus simplement, je dirai : j'ai parfaite confiance en des frictions bien faites^ et j'en attends en toute sécurité un heureux résultat; — mais je me défie des frictions en général, parce que je sais qu'il est difficile de bien les faire, et qu'en pratique, je l'affirme, elles sont mal faites le plus souvent.
Et, en effet, j'ai vu ceci plus d'une fois : des frictions ne rien produire comme effets thérapeutiques tant qu'elles étaient pratiquées par le malade luimême, puis déterminer des résultats immédiats dès qu'elles étaient confiées à la main d'un infirmier. — Mais un infirmier venant chaque jour, à heure fixe, pratiquer une friction, cela coûte cher et n'est pas à la portée de toutes les bourses.
Tous ces préliminaires établis, nous voici maintenant en mesure d'aborder la question qui nous intéresse le plus, la question pratique par excellence dont nous poursuivons l'étude, à savoir : A
quoi sont bonnes les frictions? Constituent-elles une méthode thérapeutique applicable au traitement usuel, courant, delà syphilis? Ou bien doivent-elles être réservées à certains cas particuliers?
I- — Qu'elles conviennent à certains cas particuliers, cela, d'abord, ne souffre pas l'ombre d'un doute. Il est manifeste qu'elles constituent une méthode puissante, laquelle a sa place naturellement indiquée en diverses conditions que nous avons déjà signalées au passage dans ce qui précède, mais qu'il y aura avantage à réunir, à grouper actuellement.
Ainsi, au-dessus de toute contestation possible, il y a indication rationnelle — et l'expérience ne fait sur ce point que confirmer les prévisions théoriques — à prescrire les frictions, de préférence à d'autres méthodes, dans les diverses éventualités que voici :
1° Dans les cas graves. Cela A^a de soi. A symptômes graves, médications énergiquement répressives.
Aussi sont-elles d'usage à peu près général dans le traitement de la syphilis cérébrale ou médullaire, des ophthalmies qui compromettent la vision à brève échéance, des lésions viscérales, etc.
2° Dans les cas à manifestations rebelles ou habituellement réfractaires aux médications d'autre genre.
Une lésion, je suppose, a résisté à d'autres médications, ou bien une lésion est connue pour leur
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résister habituellement (exemple typique : glossites à tendance scléreuse), le bon sens et l'expérience s'accordent, en pareille occurrence, à prescrire le recours aux frictions.
3" Dans les cas où l'on a affaire à des sujets qui, pour des raisons diverses [états morbides antérieurs de l'estomac ou de ï intestin), ne sauraient supporter la méthode par ingestion.
4" Dans les cas où l'indication est de céder la voie gastrique à cï autres remèdes.
5° Dans la syphilis du jeune âge. — Te me suis expliqué sur ce dernier point et n'ai plus besoin d'y revenir.
Voilà donc cinq indications bien nettes, bien déterminées, où les frictions trouveront utilement leur place. C'est là qu'elles seront motivées; c'est là qu'elles feront bien.
II. — Mais, autre question : Les frictions constituent-elles une médication de fond, une médication qu'on doive prescrire, non plus d'une ftiçon éventuelle et à propos d'indications particulières, mais d'une façon courante, habituelle? Peut-on, en un mot, comme le veulent certains médecins, traiter la syphilis par les frictions et rien que par les frictions?
Pour cela, non, cent fois non! Autant la méthode est parfaite en tant que traitement éventuel répondant aux indications précitées, autant elle devient déplacée, mauvaise, détestable, en tant que médi-
cation courante. Ce serait un contresens, un nonsens pratique, que de confier ce rôle aux frictions. Et cela, pour toute une série de raisons que je dois maintenant vous exposer.
IN oublions pas notre point de départ. Traiter la syphilis ne consiste pas à effacer par" une médication provisoire les accidents d'un jour ou d'une époque, mais bien à instituer une médication qui ait pour visée d'attaquer la maladie d'ensemble, d'en neutraliser le principe, de \ éteindre en tant que diathese, en tant qu'origine possible d'accidents ultérieurs. Or, l'extinction d'une diathèse, aussi bien au nom du sens commun que de l'expérience clinique, ne peut être réalisée que par un traitement de longue haleine, d'une durée se mesurant par des années. Je vous l'ai dit et ne craindrai pas de vous le répéter encore, tant la chose est d'importance, on ne parvient à dominer la syphilis et à la rendre indéfiniment silencieuse que par un traitement presque chronique, échelonné par cures successives au cours des quatre ou cinq premières années de la maladie. A ce prix seulement on obtient ce qui doit être notre aspiration suprême, la sauvegarde de l'avenir.
Or, s'il en est ainsi, s'il est indispensable de traiter longtemps, fort longtemps, la syphilis pour conjurer les menaces du tertiarisme, voyez combien peu la méthode des frictions se prête à réaliser ce long traitement nécessaire, ce traitement si spécial par sa durée.
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Est-ce, d'abord, une mélbode inofFensive? Vous savez à quoi vous en tenir sur ce point par ce qui précède.
Est-ce, en second lieu, une méthode facile, commode, agréée des malades? Réponse également superflue. Je dirai même que, de tous les traitements, c'est celui qui est le mieux fliit pour lasser la patience des malades, pour les dégoûter, pour les décourager, pour aboutir finalement à ce qu'ils ne se traitent pas.
Je vous le demande: Quand vous aurez réussi à faire accepter d'un malade (même docile, même patient) deux ou trois cures de frictions., serez-vous bienvenus à lui en proposer une troisième, une quatrième, une cinquième, etc.? Et que si, par aventure, l'une de ces cures a touché la bouche un peu vivement, je vous laisse à juger le succès de votre proposition pour une suivante. Qu'arriverat-il alors? Votre malade ira chercher ailleurs un traitement moins odieux C|ue le vôtre, ou, plus souvent encore, ne se traitera plus du tout ; découragé, il ne fera plus rien ; arrive que pourra ! Joli résultat, plein de sérénité pour l'avenir !
J'insiste, et je dis : Pour un traitement de longue durée (comme doit être celui de la syphilis), il faut compter avec les nécessités sociales, avec les exigences de la vie.
Or, un traitement par les frictions est ce qu'il y a de plus assujettissant et de plus incommode, en ce qu'il exige deux fois par jour une bonne demi-heure,
le soir pour les préparatifs et l'expédition de la friction, le matin pour le décapage de la peau, les ablutions, les soins de toilette. Allez donc croire qu'un traitement de cet ordre sera ponctuellement et surtout régulièrement exécuté soit par un homme à vie laborieuse, dont le temps est compté, qui se couche tard et a besoin de se lever matin; — soit par un mondain, un clubman, qui, pour n'avoir rien à faire, n'en a pas moins tout son temps pris par d'absorbantes frivolités, et qui d'ailleurs ne sort jamais de son cercle avant deux ou trois heures du matin-, — soit, à l'extrême opposé de l'échelle sociale, par un ouvrier, un homme de peine, appelé à son travail dès l'aurore! Et pour les femmes, c'est bien autre chose encore. Celles qui auraient le plus à bénéficier des frictions sont précisément celles qui ont le moins la liberté d'y recourir. Les jolies mondaines ont autre chose à faire le soir qu'à s'engluer de pommade, et leurs occupations nocturnes sont peu compatibles avec un traitement
de cet ordre.
Enfin, jugez-en donc par vous-mêmes, dirai-je aux médecins qui s'obstinent à considérer les frictions comme une méthode capable de suffire au traitement intégral de la syphilis. S'il vous arrivait le malheur de contracter la syphilis, est-ce qu'd vous serait facile, voire possible, de vous assujettir à un traitement de ce genre, et cela pendant tout le temps nécessaire à votre guérison? Est-ce qu'à tout instant vous n'en seriez pas empêchés par quelque
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obligation professionnelle, ce soir par une visite urgente, demain par un accouchement, et ainsi de suite? Au surplus, écoutez ceci :
Un médecin de campagne a contracté la syphilis il y a quelques années. « Tout d'abord, me disait-il dans l'une de ses lettres dont je vais extraire le passage qui nous intéresse pour l'instant, j'essayai de me traiter parles frictions, auxquelles j'avais va faire des merveilles dans le service démon ancien maître,
le docteur X Mais impossible! Un jour c'était
ceci, et le lendemain c'était cela qui m'appelait hors de chez moi à l'heure où j'aurais dû me frictionner ; de sorte qu'à mon retour, harassé de fatigue, je ne m'occupais plus que de dételer mon cheval et d'aller me coucher. En moyenne je n'arrivais guère qu'à pratiquer une friction sur deux, trois ou même quatre jours. Bref, j'ai dû bientôt renoncer à ce système qui, vraiment, n'est pas fait pour des gens surmenés comme nous autres, praticiens de campagne, etc. »
En définitive, à difficultés pratiques il faut des solutions pratiques. Nous voulons — et c'est là une difTiculté pratique par excellence — qu'un malade syphilitique se traite longtemps, c'est-à-dire se traite à maintes reprises au cours de plusieurs années. Eh bien, cherchons un moyen pratique de lui faire agréer un traitement de cet ordre. Ne commençons pas par lui rendre ce traitement souverainement importun. N'allons pas lui imposer une méthode thérapeutique qui le gêne dans ses habitudes, qui lui impose une perte de temps d'une
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heure par jour, qui lui répugne, qui l'affiche, qui l'expose au danger ou môme seulement à l'appréhension d'une stomaliLe. Ne faisons pas en sorte que ce malade soit toujours en état de dégoût et de révolte contre son traitement. Car, en de telles conditions, gare au coup de tête ab irato^ (jui lui fera un beau jour délaisser tout traitement.
Qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, messieurs. Encore une fois, si je condamne énergiquement les frictions en tant que méthode usuelle, ce n'est pas que je les croie incapables de réaliser ce que je demanderai à d'autres méthodes. Je suis persuadé tout au contraire qu'elles valent n'importe quel traitement et qu'elles feraient aussi bien que tout autre, si ce n'est mieux. Je suis persuadé que, si nous avions affaire à un malade idéal, acceptant et tolérant les frictions, s'en acquittant ponctuellement, se résignant à en poursuivre l'emploi tout le temps voulu, nous aboutirions avec elles et de par elles à un résultat qui ne laisserait rien à désirer. Si donc je les condamne, c'est pour cette seule raison que je les juge kon-pratiques en tant que méthode courante, et non-pratiques à divers litres, à savoir : parce qu'elles courent risque d'être mal faites \ — qu'elles exposent fréquemment à des accidents buccaux ; — qu'elles déplaisent au malade, quel qu'il soit \ — que, bien sûrement, elles ne seront pas acceptées par lui tout le temps indispensable à sa guérison, — qu'elles finiront même par le décou-
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rager, lui inspirer horreur de son Iraitemenl ; — et que, somme toute, elles aboutiront à un résultat précisément inverse de celui que nous poursuivons.
Je me résume en disant :
r En tant que méthode éventuelle, répondant A certaines indications sus-indiquées, les frictions constituent un mode de traitement excellent, parfait.
2° Mais elles réalisent aussi peu que possible les conditions propres à en faire une méthode courante, habituelle, dans le traitement de la syphilis.
Emplâtres mercuriels. — Balnéatioii mercurielle .
A titre d'annexés, il convient de rapprocher de la grande méthode que nous venons d'étudier deux modes de traitement qui reposent, eux aussi, sur l'absorption cutanée.
Ce sont : le traitement par les emplâtres mercuriels; — et le traitement par la balnéation mercurielle.
Quelques mots suffiront à leur sujet.
I- — Emplâtres mercuriels. — De vieille date on a pensé que les emplâtres mercuriels peuvent constituer un moyen de faire absorber le mercure par la peau, et l'on a appliqué ce mode de traitement à
diverses lésions de la sypliilis, notamment à ses éruptions cutanées.
Puis, on s'est demandé si ce mode d'absorption ne serait pas de nature à constituer plus qu'une médication topique, à savoir une médication générale de la syphilis.
C'est à cette double visée que, sans nul doute, avait l'aspiration de répondre le fameux emplâtre de Vigo, lequel, sans parler du mercure, ne contenait pas moins de vingt-trois drogues, toutes douées, croyait-on, de vertus merveilleuses*. Cet
I. Il n'est pas sans intérêt, je crois, de connaître la composition première de ce fameux emplâtre, puisque aujourd'hui encore il est d'usage courant. — Voici, donc, la recette originale de Vigo : « Huile de camomille, d'anetb, de nard, de lis, âa 2 onces; — huile de safran, une once ; — graisse de porc, une livre ; — graisse de veau, une demi-livre; — euphorbe, 5 drachmes; — ohban, 10 drachmes ; — huile de baies de laurier, une once et demie; — graisse de vipère, deux onces et demie ; — grenouilles vivantes, u» 6 ;— vers de terre lavés dans du vin, 3 onces et demie ; suc de racines d'yèble et d'année, aa a onces ; — jonc odorant, stœchas, matricaire, âk une poignée ; - vin aromatisé, 2 livres. - Faites bouillir jusqu'à évaporation du vin ; passez, puis ajoutez: litharge d'or, une livre ; — térébenthine claire, î onces ; — cire blanche, q. s. — "Faites un emplâtre en forme de sparadrap, en ajoutant, vers la fin de la cuisson, une once et demie de styrax liquide. Retirez du feu, et agitez le mélange avec une spatule jusqu'à ce qu'il soit a moitié refroidi. - Ajoutez alors : mercure éteint dans la salive, 4 onces. — Agitez de nouveau avec la spatule jusqu'à incorporation complète du mercure. » , r 1
Quelques-unes des substances qui figurent dans cette formule sont bien faites à coup sûr pour exciter l'étonnement. Mais qu on n'oublie pas qu'à l'époque de Vigo tous les corps de la nature étaient réputés doués de propriétés multiples, plus extraordinaires les unes que les autres. La vipère, par exemple, était a la fois « un alexipharmaque, un antiputride, un incisif, uu desobstruant, et surtout un dépuratif». On la considérait comme un remède « presque universel, n'ayant d'égal comme vertus que le