I. Leçons sur les maladies vénériennes, i883, p. gg^s
2° Qu'elle est, en général, bien tolérée par l'organisme ;
3° Qu'elle ne crée pas, en général, de troubles digestifs ;
4° Qu'elle exclut sûrement toute supercherie, toute fraude dans l'application du traitement.
Mais, d'autre part aussi, nous avons vu ressortir de cette même discussion qu'au point de vue curatif ladite méthode ne saurait être considérée comme supérieure aux méthodes anciennes.
La prétendue « supériorité » qu'on a imprudemment revendiquée pour elle, rien ne la légitime ; et même nous avons été conduits à la récuser pour trois raisons que voici :
I. — C'est, d'abord, que la méthode, pour l'immense majorité des cas, n'a été appliquée qu'à des malades en état d'infection secondaire, c'est-à-dire à des malades affectés d'accidents relativement légers et bénins, facilement résolutifs, facilement curables par n'importe quel mode d'administration du mercure.
IL — C'est, en second lieu, que, dans les cas bien plus rares où elle a été mise en usage contre des accidents plus sérieux, plus résistants, ou contre des manifestations d'une étape plus avancée, elle s'est montrée beaucoup moins active, beaucoup moins puissante. C'est là, par exemple, ce dont Liégeois a témoigné l'un des premiers, en disant avec sa sincérité de scrupuleux observateur que « les éruptions ulcéreuses se montraient bien plus rebelles
INJECTIONS MERCURIELLES SOLUBLES
aux injections que les formes éruptives simplement papuleuses ou squameuses ». Et nombre cle cliniciens, après Liégeois, ont témoigné clans le même sens.
III. — C'est, enfin, que le contrôle chronologique, qui seul permettrait de juger la méthode quant à son action préventive, quant à son action d'ensemble et d'avenir sur la maladie, lui fait encore défaut.
Second point : hicoménieiits et dangers de la méthode.
Deux ordres de griefs ont été formulés contre la méthode. Les uns concernent les effets physiologiques du remède, et les autres visent les accidents issus de la pratique même des injections.
I. — Je serai bref sur les premiers, parce qu'ils ne comportent rien qui soit spécial à la méthode.
On a reproché aux injections de déterminer des accidents de stomatite. Mais la stomatite n'est-elle pas un accident commun à tous les modes d'administration du mercure? — Soit dit incidemment, quelques imprudents amis des injections avaient tenté, au début, d'innocenter la méthode à cet égard ; on avait nié « la stomatite par injections ». C'était puéril; car le mercure peut-il abdiquer ses qua-
TIIAITEMENT DE LA SY1>HILIS.
litës pLyaliqiies en raison de ce fait qu'il est introduit dans l'organismo par la voie sous-cutanée? A l'épreuve, on a constaté maintes fois cette stomatite. Ainsi, à ne citer qu'un témoignage, notre collègue le Terrillon a constaté, sur ses malades de Lourcine (des femmes, à la vérité), que « l'injection d'un centigramme de sublimé, répétée quotidiennement, donne lieu à la salivation vers le troisième ou le quatrième jour dans la plupart des cas, et qu'à partir de cette époque il y a indication nécessaire à espacer les injections, c'est-à-dire à ne plus les pratiquer (pour se garder d'offenser la bouche) que tous les deux ou trois jours, etc.... »
De même, on a très justement accusé les injections de déterminer en certains cas des troubles digestifs ou intestinaux. Mais n'est-ce pas là encore un symptôme commun à toutes les méthodes?
Reproche plus spécial : I/usage prolongé de la méthode hypodermique aboutirait parfois, d'après Thiry, à des phénomènes généraux de débilitation, d'appauvrissement organique, que l'on n'observerait guère avec les autres méthodes.
Mais passons sur tout cela, parce que ces accidents ou tels autres dont je crois superflu de parler sont presque inséparables de tout procédé d'administration du mercure. La responsabilité en incombe au mercure, au mercure seul, et non à la méthode qui l'introduit dans l'organisme. Il n'est donc rien là qui soit de nature à constituer un grief contre le système.
INJECTIONS RIEUCURIELLES SOLUBLES.
II. — En revanche, voici des reproches qui visent directement la méthode.
Les injections sont susceplil^les 1° de déterminer des phénomènes douloureux ; — 1° de développer des pJiénomènes d'irritation locale, qui peuvent ahoutir à la formation in situ de nodosités, d'abcès, de sphacèles.
Précisons.
1° Certes, oui, douloureuse est la pratique des injections. On l'a nié; mais, pour le nier, il faut véritablement être aveuglé par un enthousiasme quasi paternel pour la méthode.
Plusieurs ordres de phénomènes douloureux dérivent des injections. On peut en distinguer trois.
Ainsi, il y a, d'abord, la douleur de la piqûre, de la transfixion de la peau. Sans doute cette douleur n'est qu'une bagatelle; c'est la douleur forcément inhérente à toute injection sous-cutanée, que cette injection soit faite avec une solution mercurielle, ou bien avec de la morphine, de la cocaïne, de l'eau pure, n'importe. Tout le monde la connaît. C'est fort peu de chose, mais enfin c'est cjuelque chose.
Il y a, en second lieu, la douleur prochaine de l'injection. — Celle-ci est constante ou bien peu s'en faut. Elle est d'ailleurs très variable comme degré suivant les sujets et aussi suivant la nature du composé mercuriel.
C'est une douleur non pas immédiate (car elle ne commence pas tout aussitôt après l'injection), mais prochaine, c'est-à-dire débutant un quart d'heure,
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une demi-heure, une heure après la piqûre, augmentant pour un temps variable, puis s'atténuant après plusieurs heures. — Elle est comparée diversement par les malades à une chaleur locale, une brûlure, une tension, une meurtrissure, etc.
Enfin, une troisième variété — de beaucoup la plus importante des trois — est la douleur éloignée^ la douleur dérivant à longue échéance de l'injection, la (( douleur des jours suivants », comme l'appellent les malades.
Celle-ci est tout à fait particulière. Elle consiste moins en une souffrance vive, aiguë, qu'en une sorte d'endolorissement continu, permanent, de toute la région où a été pratiquée la piqûre. Cette région devient comme sensible en masse et hyperesthésiée (surtout alors qu'elle a subi plusieurs injections). Les sensations névralgiformes, d'ailleurs assez mal définies, qu'y accusent les malades sont un peu comparables à celles qui succèdent parfois à une contusion ou bien encore à celles qui survivent au zona.
Tout cela, je m'empresse de le dire, est éminemment variable suivant les sujets et suivant des conditions multiples qui nous échappent. Exemples : Ces derniers temps, vous avez pu voir dans la salle Henri IV deux jeunes femmes qui ont été soumises au traitement par les injections de peptonate. Ces injections ont été pratiquées par le même opérateur, avec le même instrument, avec la même solution et au même siège. Or, l'une de ces malades
INJECTIONS MERCURIELLES SOLUBLES
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s'est tellement récriée, s'est tellement lamentée à la suite de chaque piqûre qu'il nous a fallu modifier le traitement. Et l'autre, au contraire, a parfaitement toléré et tolère encore depuis quinze jours les injections : « Elles ne me font pas de mal, nous disaitelle encore ce matin, ou bien c'est si peu de chose que cela ne vaut pas la peine d'en parler. » — Bockhart avait annoncé que la solution de sublimé dans le sérum stérilisé peut être injectée « sans douleur ». Sur ce dire, Ilallopeau s'empresse d'appliquer la médication à trois de ses malades; mais tous les trois accusent des souffrances si vives qu'il est forcé d'y renoncer.
En tout cas, le traitement par les injections est assez douloureux pour que les malades s'y dérobent et quittent les services où cette pratique est en usage, pour aller chercher ailleurs une médication différente. Que de fois n'avons-nous pas vu à la consultation de Saint-Louis des déserteuses de Lourcine venir réclamer leur admission ici et nous dire : (( J'en ai assez de leur traitement de là-bas; tous les matins des piqûres qui vous font souffrir toute la journée ; merci bien! »
Dans le service de Dron, à Lyon, sur 89 malades (hommes) soumis aux injections, 10 se refusèrent à ce mode de traitement, en raison de douleurs vives ressenties au niveau de chaque piqûre.
De même, écoutons mon éminent collègxie M. Besnier, qui a étudié ce point spécial avec la précision et la rigueur qu'on lui connaît : « ... Dès
TRAITIÎMENT DR I.A SYPHILIS.
qu'un médecin se met à traiter ses malades par les injcclions, la désertion commence dans son service. Deux fois j'ai assisté à ce phénomène, quand je me suis engagé dans la pratique des injections solubles et des injections insolubles. Une bonne partie des malades se soustrait à nos soins tout aussitôt, en nous laissant pour compte des observations incomplètes.... Ce sont là des méthodes à faire le vide dans un service * » .
Telle est également mon impression personnelle. Une douleur qui ne doit pas se 'répéter ou même qui ne doit se répéter qu'un certain nombre de fois, cela se supporte; par raison on s'y soumet. Mais une douleur qui doit se répéter chaque jour — voire, en certains cas, deux fois par jour — et cela pour des semaines, pour des mois, avec la perspective de nombreuses récidives pour l'avenir, cela devient énervant, insupportable, odieux; cela passe à l'état de cauchemar, de supplice. Qui ne verrait là, en conséquence, un inconvénient grave inhérent à la méthode, et plus qu'un inconvénient, une véritable contre-indication ?
1° En second lieu, un fait habituel est que les injections développent dans les tissus, au niveau même du point où a pénétré l'aiguille, des intumescences nodulaires^ vulgairement qualifiées par les malades du nom de « bosses sous la peau » . Ces
I. Bulletins et mémoires de la Soc. mcdic. des hôpitaux de Paris, 1887.
INJECTIONS MERCUniELLES SOLUBLES,
nodosités, ces petites tumeurs sous-cutanées (ou intra-musculaires) offrent généralement le volume d'une noisette, quelquefois d'un marron, d'une noix; on en a vu (exceptionnellement, à la vérité) qui étaient à peu près grosses comme un œuf de poule. Elles sont arrondies, à contours un peu difïus, rénitentes sous le doigt, légèrement douloureuses, ou plutôt sensibles au palper. Comme physionomie générale de lésions, on ne saurait mieux les comparer qu'à de petites gommes crues ou à des fil^rolipomes.
Se constituant dès les premiers jours qui succèdent à l'injection, elles persistent pour un temps variable. Souvent elles se résolvent en quelques jours; assez fréquemment elles subsistent une quinzaine; il n'est pas très rare qu'elles prennent une forme plus durable et n'accomplissent qu'en plusieurs semaines leur régression complète.
Par elles-mêmes, elles ne sont que peu douloureuses et aboutissent même, quand elles datent d'un certain temps, à un état d'indolence absolue. Mais elles développent parfois une sensibilité morbide singulière dans toute la région où elles siègent, surtout quand elles sont multiples. Elles semblent alors s'entourer d'une sorte d'atmosphère hyperesthésique, en sorte que toutes les parties voisines sont comme endolories et sensibles au moindre contact. De là des troubles fonctionnels divers. Si les injections ont été ftiites sur la région dorsale, les malades ne peuvent, sans douleur, se
TnAITEMKNT DE LA SYPHILIS.
coucher sur le dos, voire s'adosser à une chaise, à un fauteuil; si elles ont été pratiquées dans les fesses, ils ne s'asseoient que péniblement, quelquefois même ils boitent du côté le plus endolori, etc. Et c'est pis encore, au cas où elles ont porté sur une région intolérante, telle qùe le bras. De cela j'ai observé un exemple assez curieux. Une dame, qui avait été infectée au bras gauche par un vaccin syphilitique, reçut 35 injections mercurielles dans ce bras. Lorsque je la vis pour la première fois, je ne fus pas médiocrement surpris par l'aspect de ce membre qui était étrangement bosselé, presque difforme, et littéralement farci d'une légion de tumeurs, dont quelques-unes s'accusaient par un fort relief sous la peau. Cette dame racontait que ces 35 piqûres avaient été toutes singulièrement douloureuses, « douloureuses à en pleurer ». Elle se plaignait vivement de son bras, qui était sensible spontanément, sensible à la pression et au simple con tact des vêtements, engourdi, névralgié, et presque impotent. En outre, une des piqûres avait probablement lésé un filet nerveux, car la sensibilité tégumentaire avait disparu sur une certaine zone au niveau de l'avant-bras.
3° Ajoutez que ces nodosités s'enflamment quelquefois, se convertissent en petits phlegmons, et aboutissent à des abcès qu'il faut ouvrir ou qui s'ouvrent spontanément.
La fréquence de cette terminaison a été très dif-
INJECTIONS
MEUCUniELLES
SOLUBLES
féremment évaluée. 11 n'est pas éLonnaiil queLewin, grâce à sa grande expérience de la méthode, ne compte dans ses statistiques personnelles qu'un abcès pour 700 injections. Mais que d'autres ont été infiniment moins heureux! Nul doute en tout cas qu'entre des mains peu habituées à la pratique des injections les accidents de cet ordre ne soient sujets à se produire.
4° Enfin, il n'est pas impossi]3le que les injections déterminent in situ des spliacèles, de véritables gangrènes locales. Kôlmer a présenté à une Société médicale allemande un laml^eau de peau gangrenée par le fait d'injections mercurielles. Je me souviens que, lorsque je pris le service de Lourcine, je trouvai dans mes salles trois malades affectées d'eschares cutanées consécutivement à des injections de sublimé. L'une de ces eschares, régulièrement circulaire, présentait un diamètre de 4 à .5 centimètres.
Je m'empresse d'ajouter que de tels accidents sont presque de l'histoire ancienne. Les méfliils possibles des injections mercurielles ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient encore il y a quelques années. Il fallait bien faire l'apprentissage de la méthode et en apprendre les dangers par expérience, avant de s'ingénier à les prévenir. Cette éducation ne pouvait être que l'œuvre du temps. Aujourd'hui, on est plus habile. On a perfectionné la méthode de
FouKNiER. — Traitement de la S/p/iilis, 20
diverses façons que je vous ai signalées dans ce qui précède. On a modifié la technique opératoire; on l'a entourée de toutes sortes de précautions antiseptiques; on a suijstitué à des solutions irritantes des solutions plus douces; on a trouvé par empirisme des régions « tolérantes », etc., etc. Bref, on a écarté de la pratique des injections une partie des dangers qu'elle comportait à l'origine. Mais toujours est-il que ces dangers ou, si le mot vous paraît excessif, que les inconvénients de la méthode n'ont pas absolument disparu. Dans une certaine mesure, ils subsistent encore, ou du moins il en subsiste. Cela, il ne faut pas nous le dissimuler.
Au résumé, si vous me demandiez de condenser dans une formule le bilan actuel de ce qui reste à redouter de la méthode, je vous dirais ceci :
Peu de risque cV abcès (ceux-ci étant devenus pares, presque exceptionnels, depuis les perfectionnements de la technique opératoire); — mais nodosités restant absolument communes, habituelles, sans doute même inévitables; — et phénomènes douloureux presque constants, d'ailleurs très variables comme degré d'un sujet à un autre.
Eh bien, de ce qui précède ressortent deux conclusions majeures qu'il importe de spécifier actuellement.
IXJECTIONS MERCURIELLES SOLUIJLES.
I. — La première, c'est que, sans être a]:)solument inoflensive, la méthode des injections sokibles ne comporte pas d'inconvénients tels qu'elle ne puisse être admise dans la thérapeutique de la syphilis, d'autant que, sur des témoignages authentiques, nous avons été conduits à la reconnaître active et puissante ; — mais, qu'en raison des inconvénients qui lui sont inhérents, qui en sont même inséparables, elle ne saurait être préférée à loute autre méthode que sur des indications particulières, précises, nettement motivées.
Ces indications, j'aurai à les rechercher et à les discuter devant vous dans une autre partie de ces conférences. Mais dès à présent, et seulement à titre d'exemples, laissez-moi vous en présenter quelquesunes :
i" En voici une, d'abord, que personne ne récu sera, parce qu'elle constitue, pour ainsi dire, une indication de nécessité. Les cas ne font pas défaut où les méthodes usuelles restent impuissantes contre certaines formes de syphilis et laissent le médecin en détresse. Nous ne les connaissons que trop, par expérience, ces syphilis dites réfractciires^ qui résistent à toutes les préparations mercùrielles données par la bouche, aux frictions, aux fumigations, à l'iodnre, etc. Or, en pareille circonstance, ]a méthode en question ne constitue-t-elle pas une ressource dont nous sommes trop heureux de faire bénéficier nos malades?
2° De même, les injections ont naturellement
leur place indiquée tUuis les cas où les mercuriaux sont mal tolérés, voire intolérés, soit par le tube digestif, soit sous forme de frictions.
3" Eli es ne rendront pas de moindres services dans les cas où se présentera l'indication d'associer aux. mercuriaux tel ou tel remède, comme l'iodure, le bromure de potassium, le fer, les agents reconstituants, etc — Administrer ces divers remèdes |)ar la bouche concurremment avec le mercure serait courir le risque de fatiguer l'estomac et de provoquer une prochaine révolte de cet organe. (3r, la faculté d'introduire le mercure dans l'économie par le système des injections offre l'avantage de laisser libre la voie gastrique pour tel ou tel agent dont le concours peut être nécessaire au succès d'ensemble de la médication.
4° Enfin, il n'est pas à récuser que les injections ne trouvent une application rationnelle dans les cas qui réclament une mercurialisation à la fois active et rapide, c'est-à-dire dans les ophthalmies graves, dans les accidents de syphilis cérébrale ou médullaire, voire dans les syphilis malignes. Et cette induction théorique a été déjà confirmée plus d'une fois par d'heureux résultats.
II. — Mais une seconde conclusion qui ne ressort pas avec moins d'évidence tant de ce qui précède que d'autres considérations qui vont suiwe, c'est que le système des injections solubles ne saurait être érigé en méthode générale, usuelle^ courante, pour le traitement de la syphilis.
INJECTIONS MEUCURIELLES SOLUDLES.
On l'a proposée à ce litre. On a dit : « La méthode des injections est appelée à remplacer tout autre traitement de la syphilis. Elle peut suffire à guérir la syphilis. »
Ainsi Lewin traite de la sorte ses malades pendant un an, c'est-à-dire par une série de « cures d'injections » séparées par des intervalles de repos.
Plusieurs de nos confrères ont appliqué les injections à ma méthode des traitements successifs, c'està-dire qu'ils soumettent leurs malades à une série de cures intermittentes par les injections au cours de plusieurs années.
Eh bien, non, cent fois non, cette méthode ne saurait constituer un mode de traitement habituel et exclusif de la syphilis. Pourquoi ? Pour deux ordres de raisons que voici :
1° Tout d'abord, pour l'ordre de raisons déjà connues de vous par ce qui précède, à savoir : désagréments, inconvénients, dangers inhérents au procédé (douleurs, nodosités, abcès, etc.).
Qu'au titre de médication provisoire ou d'urgence, répondant à une indication particulière, on propose aux malades et on parvienne à leur faire accepter le procédé des injections solubles en dépit des inconvénients susdits, soit encore ! Il y a une raison pour la préférence donnée à ce mode de traitement, et puis cela ne durera qu'un temps. Mais, s'il est utile, indispensable, que ce traitement soit répété et qu'il le soit à maintes reprises, ne
voyez-vous pas que ce qui était acceptal)le à titre provisoire ne l'est j)lus à titre permanent? Comment! Vous avez la prétention d'astreindre un malade non pas seulement pour des semaines et des mois, mais pour des années, à un traitement quotidiennement douloureux, quotidiennement désagréable, quotidiennement susceptible d'aboutir a telle ou telle éventualité fâcheuse ou pour le moins importune! Mais autant dire que vous avez à cœur de molester ce malade, de le décourager, de le dégoûter de son traitement; autant dire que vos efforts tendent à ce que, persécuté par ce cauchemar continu, il en arrive un jour à une révolte ah irato, et, somme toute, ne se traite plus.
2" En second lieu, il est une raison majeure qui fera que jamais le procédé en question ne passera dans nos mœurs en tant que méthode de traitement usuel de la syphilis.
C'est que ce procédé constitue par excellence une méthode xNO?f pratique. — Et pourquoi, comment non pratique? — Parce qu'un tel traitement exige à la fois du médecin et du malade une assiduité et un assujettissement qui ne sont pas pratiquement réalisables.
Voyez plutôt. Vous avez résolu, je suppose, de traiter un malade par le système des injections solul3les. Il va vous falloir pratiquer à ce malade, rien que pour un premier traitement par exemple, une injection (si ce n'est deux) chaque jour, et cela pendant plusieurs semaines. Et cette injection
INJECTIONS MERCUniELLES SOLUDLES.
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devra lui être praliquée par une main médicale , car, si elle est mal faite, gare aux accidents que vous savez! ]N 'espérez pas d'ailleurs qu'il povun^a s'injecter lui-même; comment se bien faire à soimême, serait-on même médecin, une injection dans le dos ou les fesses?
Ah! sans doute cette exigence ne créera aucun embarras, s'il s'agit d'un malade interné dans un hôpital. Car, à l'hôpital, nous avons nn personnel qui se chargera de cette besogne quotidienne.
Mais en ville? En ville, une nécessité s'impose, et elle est inéluctable. De deux choses l'une : Ou bien ce sera le médecin qui devra rendre à son malade une visite quotidienne, tout le temps que durera ce traitement, pour lui faire son injection; — ou bien ce sera le malade qui devra se rendre chaque jour chez le médecin pour recevoir son injection.
Dans le premier cas, quelle sujétion pour vous! Quelle surcharge quotidienne à vos occupations, surtout si vous pratiquez à la campagne, et si votre client est éloigné de vous! Voilà, de par ce système, la syphilis, maladie chronique, convertie en une. maladie aiguë, exigeant de vous chaque jour une visite à votre client, comme ferait une pneumonie, une fièvre typhoïde, une scarlatine, etc. !
Dans le second cas, quelle sujétion pour votre malade! L'accepterait-il en principe, pourra-t-il s'y soumettre, s'il a son temps pris, s'il est dans les affaires, s'il n'est pas libre à l'heure où vous êtes
THAITRMENT DK LA SYPHILIS.
libre, a fortiori s W n'est qu'un employé, un salarié, un domeslique, etc.?
Puis — question plus délicate à laquelle je ne saurais me dérober, puisque j'ai conduit le sujet sur le terrain même de la pratique — quelle cliarge pécuniairement onéreuse pour le malade que cette innombrable série de visites quotidiennes! Je sais qu'en médecins désintéressés vous la lui rendrez le moins lourde possible. Mais alors, par ricochet, quelle cliarge pour vous et quelle perte de temps!
Puis, comment le public acceptera-t-il un tel mode de traitement? Qu'en pensera-t-il, qu'en dira-t-il? Car vous savez qu'il n'est guère animé d'indulgence vis-à-vis des médecins? Je n'aurai pas à me mettre en frais d'imagination sur ce point, car j'ai entendu de mes oreilles nombre de clients juger la méthode. « C'est une exploitation », disent-ils; c'est la pratique de médecins qui « tirent à la visite ». D'ailleurs, écoutez cet entrefdet que j'ai détaché d'une feuille politique et conservé à seule fin de fixer vos convictions : (( ... Assez malins nos médecins fin de siècle. Ils sont en train, pour guérir les infortunes de l'amour, de découvrir une méthode qui obligera leurs clients d'aller leur rendre une visite chaque jour! Moi, profane, je ne sais si ce traitement sera bon pour les malades; mais j'ose affirmer qu'il sera bon pour les médecins ». — Et ainsi de suite.
Encore, si cet assujettissement, si celte contrainte a une conjonction quolidienne entre médecin et
INJECTIONS MERCURIELLES SOLUELES.
malade ne devait durer que quelques semaines, médeein et malade en prendraient leur parti. Mais, si plusieurs cnres de même ordre doivent se succéder, si toute la maladie doit être traitée de la sorte, et cela pour plusieurs années, ai-je à dire que cette obligation réciproque, cette servitude mutuelle se transformera en une véritable impossibilité? Les deux parties y renonceront d'un commun accord.
Vraiment, il fout n'ïivoir jamais vécu de la vie du praticien, il fout en ignorer toutes les exigences, toutes les nécessités, pour admettre un instant qu'un pareil traitement pourra jamais être réalisé avec l'assiduité, la rigueur, la persévérance, qui sont nécessaires à son succès.
Puis encore, que de conditions particulières, individuelles, rendront impraticable un traitement de ce genre ! Un exemple entre vingt que j'aurais à citer. Est-ce que ces allées et venues quotidiennes du médeein chez le malade ou du malade chez le médecin n'aboutiront pas à rendre public ce qui devrait rester secret? A preuve ceci : Il y a quelques.années, je reçus la visite d'un grave notaire de province qui avait contracté la syphilis d'une de ses chentes et à qui un de mes confrères de Paris avait conseillé le traitement des injections solubles. il venait de se faire pratiquer consciencieusement une demi-douzaine de ces injections parle médecin de sa localité. Mais, à la septième, la patience lui avait manqué, et derechef il avait fait le voyage
de Paris pour venir réclamer (Je moi un autre trailemenl. (( De grâce, me disait-il, prescrivezmoi antre chose;. (Comment voulez-vous que je m'astreigne à un traitement qui m'oblige à rendre visite chaque jour à mon médecin? Dans une petite ville comme la mienne où tout se sait et se commente, où tout le monde est aux aguets pour savoir ce que fait son voisin, on ne manquerait pas de remarquer mes visites quotidiennes chez mon docteur et de les interpréter dans le plus mauvais sens possible. Autant vaudrait afficher sur ma porte que j'ai la vérole ! »
Mais j'abrège, car j'en ai vraiment dit assez pour vous faire toucher du doigt tous les inconvénients, toutes les difficultés, voire les impossibilités pratiques et autres du système des injections solu- ]3les, en tant que méthode usuelle de traitement antisyphilitique.
Concluons donc en disant ceci :
1° En tant que traitement éventuel, transitoire, répondant à une indication particulière, la méthode des injections solubles est pratiquement acceptable et peut rendre d'utiles services.
1° Mais, en tant que traitement usuel de la syphilis, cette méthode est de toutes la moins pratique. Elle est de l'ordre de celles que (sauf indications tout à fait exceptionnelles) un vrai praticien ne proposera jamais à ses malades.
INJECTIONS MEnCUniELLES INSOLUBLES.
Méthode des injections massives.
J'arrive maintenant à une seconde méthode, celle des injections inerciirielles insolubles^ dite encore méthode des injections rares.
Celle -ci diffère à trois titres de la précédente, à savoir :
1° Par la qualité des composés mercuriels servant à l'injection, lesquels sont insolubles (Exemples : calomel, oxyde jaune de mercure, mercure métallique, etc.);
2° Par la dose des substances injectées, dose infiniment plus considéral)le que dans la méthode précédente, dose même relativement (( massive » (d'où le nom quelquefois donné à cette pratique de méthode des injections massives) ;
3° Par ce fait que les injections, au lieu d'être multiples et cjuolidiennes, comme dans la méthode précédente, ne sont faites cju'en très petit nombre et à intervalles largement espacés (tons les quinze jours, tous les dix jours, par exemple).
Avouée ou inavouée, la théorie, l'aspiration de cette méthode consiste en ceci :
Par un petit nombre d'injections faire pénétrer dans l'économie une forte dose d'un composé mercuriel insoluble; — lequel., trouvant dans les
tissus des agents de solubiiisation, se dissoudra peu à peu, puis^ conséquemmetit^ deviendra peu à peu résorbable ; — et dont V absorption graduelle tiendra V organisme sous l' influence dune niercurialisalion continue.
Au total, par ce procédé on insère d'un seul coup sous la peau, on entrepose (voilà le mot exact) une forte dose d'un remède actuellement inerte en raison de son état insoluble, mais que l'économie se chargera de solul)iliser graduellement, et qui, graduellement résorbé, remplira l'office d'une dose équivalente introduite par acomptes quotidiens.
En un mot, d'un seul coup on fournit à l'économie, comme remède, de quoi combattre la maladie pour un temps donné.
C'est donc une sorte de provision, de réserve médicamenteuse que s'efforce de réaliser la méthode ; d'où cet autre nom qui lui a été quelquefois donné : méthode des in jections de réserve. Si vous me pardonniez la figure, je dirais que le sujet approvisionné de la sorte porte emmagasiné dans sa fesse ou sa fossette rétro-trochantérienne un stock de mercure utihsable à échéances tant éloignées que prochaines pour la curation de sa maladie.
Et l'avantage revendiqué en l'honneur de la méthode, c'est d'accomplir par une seule injection un effet thérapeutique égal (si ce n'est même supérieur, croit-on) à celui qui résulterait de l'administration fractionnée d'une dose équivalente du même remède.
INJECTIONS MERCURIELLES INSOLUBLES
A l'origine, l'application de ce procédé fut véritablement désastreuse. Presque toute injection déterminait un abcès. C'était à y renoncer. Mais, plus tard, la technique se perfectionna, grâce aux eflbrls de plusieurs expérimentateurs, notamment de Smirnoff et Balzer. SmirnofF parvint à découvrir empiriquement des a régions tolérantes )). Balzer multiplia les précautions antiseptiques et eut l'ingénieuse idée de substituer aux véhicules jusqu'alors en usage pour importer le mercure dans les tissus une substance hydrocarburée parfaitement neutre et pure, inaltérable, non irritante, à savoir Y huile de vaseline'^. Si bien que grâce à ces correctifs, grâce aussi à diverses précautions qu'on avait négligées tout d'abord, les accidents devinrent de moins en moins fréquents et que la méthode entra dans une phase pratique.
Eh bien, cette méthode, quelle est-elle aujourd'hui? C'est là ce que je vais examiner, vous faisant grâce des modifications nombreuses qu'elle a subies progressivement.
I. L'iiuile de vaseline, dite encore vaseline liquide ou paraffine liquide, est extraite des pétroles bruts par distillation au-dessus de 280°. — Celle qui sert aux usages médicaux doit être purifiée par distillation dans le vide en présence de liquides alcalins. — Se présente sous forme d'un corps liquide, incolore, inodore, sans saveur. — Neutre au tournesol. — Densité variable entre 870 et 895. — Non miscible à l'eau, non plus qu'à l'alcool et à la glycérine. — Ne dissout pas les sels mercuriels, mais dissout en grande quantité l'iode, l'iodoforme, le pbospbore, le brome, etc. — CbauEFée à Se", elle ne doit dégager aucune odeur de pétrole.
De nombreux composés mercuriels d'ordre insoluble ont été proposés comme susceplililes de desservir ce mode de traitement, à savoir :
Calomel; — oxyde jaune de mercure; — huile grise; — mercure métallique^ ; — oxvde noir de mercure"^; — oxyde rouge; — cinabre^; — turl)illi ; — protoiodure; — sulfate de mercure; — tannate de mercure ; — phosphate de mercure ; — salicylate de mercure '*; — benzoate de mercure; — phénate de mercure^; — thymol acétate mercurique% etc., etc.
Mais il en est trois surtout qui ont été expérimentés en grand, avec une réelle ferveur, et sur lesquels s'est presque concentrée l'attention, (le sont : le calomel, l'oxyde jaune et l'huile grise, — Précisons de quelle façon on en fait usage.
1. Expérimeuté par Fi'irljiinger, Lulon, Prokhoroff, lakovlefT, Von Diiriug, etc. — Très lenlement actif à petites doses. — Intense et dangereux à doses élevées. — Je connais un cas (resté inédit) où une forte injection de mercure métallique détermina une stomatite gangreneuse, suivie de mort.