SUCCESSIFS
Cette méthode, application pratique des principes que je viens d'exposer, n'a rien que de très simple. Elle consiste en ceci :
Une série de cures, mercurielles d'abord^ iodurées plus tard^ échelonnées au cours des premières années de la maladie et séparées les unes des autres par des stades de repos d'autant plus prolongés qu'on s'éloigne davantage du début de l'infection.
Un exemple pris sur le vif vous fera comprendre mieux qu'un long exposé l'application de la méthode.
Voici, je suppose, un malade qui vient réclamer mes soins au sujet de quelques accidents issus d'une contamination récente, tels que roséole, plaques muqueuses, etc. Je lui prescris un traitement mercuriel (dix centigrammes de protoiodure quotidiennement, par exemple). Si les choses marchent comme d'usage, dans trois ou quatre semaines, tout aura disparu. Néanmoins je ferai continuer le traitement encore quelques semaines, au total deux mois environ. Car (laissez-moi placer incidemment une remarque qui a son intérêt et sur laquelle d'ailleurs je me réserve de revenir plus explicitement), il est d'expérience qu'un premier traitement doit être assez long. Un bon commencement est toujours salutaire; un premier coup frappé solidement surprend en quelque sorte l'ennemi ; à parler sans figure, une énergique répression d'emblée maîtrise certainement l'évolution morbide.
Jusqu'ici, pas d'embarras, pas do discussion. Tout le monde fait de même.
Mais au delà? — Au delà, je suspendrai le traitement, et cela pour deux raisons : T parce que déjà, sans doute, mon malade aura commencé à subir l'accoutumance du mercure et que de nouvelles doses n'exerceraient peut-être plus sur lui qu'une influence relativement atténuée; — 2" et surtout parce que prolonger encore la médication courrait risque d'ofFenser les fonctions digestives que j'ai tant intérêt à respecter.
Je ferai donc une trêve de plusieurs semaines, d'un mois à six semaines environ .
Puis, au delà? — Au delà, quoi qu il soit advenu (quoi qu'il soit advenu, remarquez bien ceci), c'està-dire que le malade ait éprouvé de nouveaux accidents ou qu'il soit resté indemne, je reprendrai systématiquement la médication. (Et c'est en cela, inutile sans doute de vous le signaler à nouveau, que la métliode rationnelle ou préventive se sépare de la méthode opportuniste qui, elle, ne consent à traiter le malade qu'à propos et à l'occasion de symptômes nouveaux.) Je reprendrai donc, disais-je, le traitement, quoi qu'il soit advenu, ne serait-il même rien advenu du tout. Car, ne serait-il rien advenu, je tiens pour certain que mon malade n'en resterait pas moins exposé à des manifestations prochaines que j'ai à cœur de conjurer. D'autre part et surtout, je m'attache moins, vous le savez, aux symptômes qu'à la maladie, et c'est la maladie,
MÉTHODE DES TR.VITEMENTS SUCCESSIFS
même latente, que je vise, que j'entends poursuivre, persécuter. — Donc, nouveau traitement; — et nouveau traitement avec le même remède, le protoiodure, par exemple; car, puisqu'il vient, je suppose, de me réussir une première fois, pourquoi l'abandonnerais-je?
Ce deuxième traitement, je lui donnerai une durée d'environ six semaines, puisque ce terme de six semaines est empiriquement celui que supportent les malades sans trop grande fatigue pour l'eslomac et avec lequel il n'est pas à craindre de pliénomènes d'accoutumance.
Au delà, deux à trois mois de répit (en moyenne) pourront être accordés au malade, d'une part sans grande crainte de manifestations sérieuses pouvant se jeter à la traverse (car déjà nous avons pris l'avance sur la maladie), et, d'autre part, avec le bénéfice d'une désaccoutumance favorable à l'action ultérieure du remède.
A cette échéance, je reprendrai la médication, et toujours pour le même temps ; — puis je la suspendrai pour quelques mois ; — puis j'y reviendrai encore ; — et ainsi de suite, toujours avec la précaution de faire succéder à chaque stade de traitement un stade intercalaire de repos ou de désaccoutumance. Car c'est là — ai-je besoin de vous le faire remarquer encore une fois? — l'esprit, l'intention de la méthode ; et, en procédant de la sorte, j'espère réahser, j'ai la conscience, la certitude expérimentale de réaliser, l'effet thérapeu-
TIIAITRMENT Dlî LA SYPHILIS.
tique que je poursuis, à savoir : de conserver au mercure, pendant toute la durée du traitement, l'intensité d'action qui lui est propre.
De la sorle, donc, je ferai subir au malade (ceci approximaLivemenL) quatre traitements mercuriels au cours de la première année; — trois au cours de la seconde; — deux, au besoin et suivant les cas, dans la troisième.
Admettons maintenant — ce qui d'ailleurs est le cas presque usuel — que tout ait marché sans encombre, au gré de nos désirs. Nous voici au cours de la troisième année, environ. A ce moment, je juge opportune (d'accord en cela du reste avec tout le monde) l'intervention de l'iodure. Eh bien, je procède pour ce remède comme j'ai procédé pour le mercure. Je l'administre, lui im^si, par cures intermittentes, cures d'un mois à six semaines suivant la tolérance gastrique, et à dose moyenne de trois grammes par jour.
De même encore j'espace ces cures de plus en plus, à mesure que je m'éloigne davantage du début de la maladie. J'en prescris, par exemple : trois ou quatre au cours de la première année de ce traitement (en les alternant ou non avec des cures mercurielles, si celles-ci me paraissent encore opportunes); — trois au cours de l'année suivante; — deux au cours de la suivante.
Tel est le schéma de ma pratique.
MÉTHODE DES TRAITEMENTS SUCCESSIFS
Ainsi donc, d'une part, traitement chronique^ ou tout au moins traitement très prolongé:, — et, d'autre part, traitement intermittent^ voilà toute la méthode.
Après cet exposé de l'application de ma méthode à un cas idéal, ai-je besoin d'ajouter — quitte à me répéter encore, puisqu'on m'a fait une querelle à ce propos — que le programme qui précède n'a et ne saurait avoir rien de fixe, rien d'absolu? Cela va sans dire, en vérité. Et, en effet, à quelque maladie qu'il s'applique, un traitement ne se prête pas à des statuts inflexibles et ne peut être réglé, déterminé à l'avance comme la marche d'un chronomètre ou les scènes d'une comédie. Il est de toute évidence qu'à l'instar de toute méthode thérapeutique la méthode du traitement chronique intermittent appliquée à la syphilis reste subordonnée dans la pratique aux exigences spéciales, imprévues, impossibles à prévoir, de chaque cas particulier. Il est de toute évidence que le programme qui précède, pour devoir rester fixe dans ses lignes principales, sera forcément soumis en pratique à des dérogations multiples non moins que motivées.
C'est ainsi que, suivant les sujets ou suivant les incidences morbides, la durée des stades de thérapeutique active ou bien devra être prolongée dans un cas ou bien pourra être abrégée dans un autre. C'est ainsi, de même, qu'il pourra se trouver in-
dicalion tantôt à augmenter et tantôt à diminuer la durée des stades de repos ou de désaceoutumance.
C'est encore ainsi que l'ordonnanee réciproque de ces divers stades sera nécessairement modifiée par des circonstauces particulières, telles que l'invasion inattendue de symptômes d'ordre secondaire dans une étape chronologiquement tertiaire, l'intensité insolite de la maladie, la fréquence des récidives, le caractère de ces récidives, les caprices de tolérance pour tel ou tel remède, et toutes autres indications des plus variées.
Un exemple, comme spécimen, entre cent autres que j'aurais à produire.
Il n'est pas très rare qu'en dépit du traitement le plus correct et dans une étape plus ou moins avancée de la maladie vienne à surgir tout à coup une manifestation d'ordre secondaire. C'est, par exemple, une sypliilide palmaire qui fera invasion au cours de la 5% de la 6% de Ja 8" année, sypliilide qui, de par ses allures, de par son caractère, n'eût pas été déplacée au sixième mois de la maladie. Que faire contre cet accident? L'expérience apprend qu'il résisterait opiuiàtrément à l'iodure, tandis qu'il guérira facilement sous l'influence mercurielle. C'est donc au mercure qu'il nous faudra revenir, et cela à une époque où, d'après la lettre (mais non d'après l'esprit) du programme qui précède, le mercure semblerait contre-indiqué. Voilà donc le mercure rentrant utilement en scène
MÉTHODE DES TRAITEMENTS SUCCESSIFS
à la 5% à la 6% à la 8° année de la maladie ; voilà donc loute l'économie du traitement bouleversée par un seul incident.
A fortiori^ l'invasion d'un accident grave au cours de n'importe quelle période suspendra-t-elle tout assujettissement au programme en question. Il ne sera plus question alors que d'aller au plus pressé et de satisfaire à l'indication urgente. Dans ce cas, suivant la nature de l'accident on prescrira mercure ou iodure, sans prendre souci de l'étape morbide ; souvent même " on associera ces deux remèdes pour faire, comme on dit, feu de toutes pièces.
Et ainsi de suite.
De sorte, vous le voyez, messieurs, qu'en vous proposant pour le traitement de la syphilis le schéma thérapeutique qui précède, je suis bien loin de me faire illusion à son endroit et de vous le présenter (ainsi qu'on m'en a accusé) comme un plan de campagne « rigoureusementdéterminéàl'avance, fixe, invariable, immuable, etc. ». Je suis bien loin de le considérer comme a systématiquement applicable à tous les cas », comme indépendant des circonstances multiples et variées de la clinique. Je ne saurais donc me reconnaître coupable ni de cette « supputation mathématique » ni de cette « rigidité arbitraire » qu'on m'a reprochées et qui sont si éminemment contraires à l'esprit médical. J'ai tenté seulement de vous tracer à grandes lignes la direction générale du traitement de la maladie, et, pour
mieux la graver en vos esprits, de la schématiser par un exemple.
Sous le bénéfice de ces réserves, je compléterai par une dernière indication le tableau qui précède.
Dans la direction du traitement antisyphili tique, il est un point essentiel qui mérite une mention particulière. Le voici.
Il y a avantage, dans les premières étapes du traitement, à rapprocher le plus possible les stades de thérapeutique active ; — il y a intérêt, tout au contraire, à les espacer de plus en plus à mesure qu'on s'éloigne de la période initiale de la maladie. Ainsi, au dél)ut, entre les deux ou trois premiers stades de traitement, tout au plus pourrezvous intercaler des stades de repos d'une durée de quelques semaines; — plus tard, déjà, il vous sera loisible de prolonger ces stades, sans inconvénient et sans crainte d'accidents, jusqu'à trois et quatre mois; — a fortiori trouverez-vous avantage, dans une phase plus avancée de la maladie, à interposer aux stades de thérapeutique active des stades de repos d'une durée de quatre, cinq ou six mois. — C'est là du moins ce qui, empiriquement, m'a paru le plus profitable aux malades.
Enfin, ai-je besoin d'ajouter que le temps et l'expérience apporteront sans nul doute au programme de la méthode en question des amendements, des corrections, des perfectionnements, des
MÉTHODE DES Tll.VITEMENTS SUCCESSIFS
modifica Lions diverses que nous ne saurions encore soupçonner?
Déjà, par exemple, voici Neisser qui, après avoir adopté en principe ce mode de traitement, propose de le modifier « par l'alternance de cures énergiques avec des cures plus douces ». Il aurait trouvé avantage, paraît-il, à cette façon particulière de procéder.
De même, d'autres médecins, tels que Martinean, Lewentaner, Hallopeau, ont émis l'idée de faire alterner le mercure et l'iodure dans le traitement intermittent, et cela soit immédiatement, dès la première année , pour les uns , soit seulement, pour les autres, au cours de la deuxième. (( S'il a été démontré, dit Hallopeau, que le mercure ne doit pas être administré d'une façon continue, faut-il pour cela s'abstenir de toute intervention pendant les interruptions nécessaires de la cure hydrargyrique et laisser ainsi évoluer la maladie sans la combattre? Nous ne le pensons pas, car nous avons en main un autre médicament spécifique d'une incontestable puissance Donc, prescrivons l'iodure pendant les temps de repos de la cure mercurielle. »
D'autre part, on s'est demandé s'il n'y aurait pas avantage à revenir de temps à autre au mercure dans les étapes avancées, voire dans les stades très éloignés de la maladie.
Quelle est la valeur de ces modifications qu'on a proposé d'introduire dans la méthode, comme
FouRNiEB. — Traitement de la Syphilis. 35
d'autres encore que je passerai sous silence? Je ne saurais le dire. ïouL cela reste encore â l'étude.
Ainsi doit être compris, à mon sens, le traitement de la sypliilis; ainsi doit être appliquée la méthode dite des traitements successifs.
Cette méthode, veuillez le croire, je ne l'ai pas imaginée d'emblée et sur de simples conceptions de cabinet. Je n'y ai été conduit que par empirisme, et je ne l'ai édifiée que pierre à pierre, à coup d'observations, par tâtonnements, par revisions, retouches et corrections multiples.
Sans doute elle n'est pas parfaite, cette méthode, je l'avoue tout le premier, et je suis bien loin de vous la présenter comme telle. Mais il me paraît impossiijle de lui refuser de sérieux avantages, notamment les quatre suivants :
1° Elle est mieux agréée des malades que les traitements continus; — et cela, a priori, parce qu'elle leur paraît plus rationnelle, qu'elle leur fait moins peur ; — après expérience, parce qu'elle les fatigue moins.
2° Elle est plus facilement tolérée par l'organisme que les traitements continus.
3° Elle conserve au mercure et à l'iodure l'intégralité de leur influence curative pendant toute la durée de leur administration.
METHODE UIÎS TRAITEMENTS SUCCESSIFS. 'j/^y
4" Elle permet de prolonger sans inconvénients l'usage tle ces deux remèdes pendant un temps presque indéfini, au moins pendant le temps nécessaire à la guéri son.
Sans doute, elle est loin, bien loin d'être parlaite, cette méthode, répéterai-je encore. Car elle a ses insuccès, ses revers absolus, que — bien loin de les dissimuler — j'accuserai et dénoncerai dans un instant. Mais, au total, elle constitue à l'heure actuelle ce que nous avons de mieux ou de moins imparfliit, à mon sens tout au moins.
Je puis dire en avoir retiré des effets satisfaisants, satisfaisants en général, et plus satisfaisants encore par comparaison, c'est-à-dire quand on les met en parallèle avec les résultats fournis par d'autres méthodes.
Depuis vingt-cinq ans j'ai traité de la sorte des milliers de malades qui, soit à Lourcine, soit ici, soit en ville, se sont confiés à mes soins ; et, à cela près d'un certain nombre d'exceptions, dont je vous parlerai dans un instant, je déclare que j'ai toujours vu cette méthode réaliser ce que je lui demandais soit comme effets curatifs actuels, soit même (ce qui est bien autrement essentiel) comme sauvegarde d'avenir. De mes clients de la ville — les seuls dont j'aie droit de parler à ce dernier point de vue — il est bon nombre dont j'ai pu suivre 1 état de santé ultérieur à terme de lo, iS, 20, voire 23 ans au delà de l'origine de l'infection, et qui n'ont plus éprouvé aucun accident spécifique
THA.ITEMENT DE LA SYPHILIS.
jusqu'à ce jour. Il en est bon nombre aussi dont je suis encore le médecin ou avec lesquels je suis resté en relations d'amitié, de camaraderie, de société, et j'ai plaisir souvent à les voir indemnes, pères de famille, bien portants, et entourés d'enfants bien portants aussi. Sont-ils guéris, absolument guéris? Je ne le sais et ne voudrais le dire; toujours est-il que le traitement leur a rendu la sypbilis légère dans le passé, muette dans le présent comme vraisemblablement aussi pour l'avenir, et j'ajouterai inoffensive pour leur famille.
C'est là ce que réalise la métbode en question, je l'affirme une dernière fois. Telle est même, diraije, comme résultats, la règle en l'espèce. Malheureusement cette règle comporte des exceptions, exceptions rares à coup sûr, mais non moins authentiques que déplorables. Un mot à ce sujet.
Il est des cas vis-à-vis desquels la méthode précé- Je^^te — comme, du reste, toute autre méthode — reste en défaut. Ces cas sont de deux ordres. Les uns relèvent des syphilis que, faute d'un meilleur mot (car celui que je vais employer ne me satisfait qu'incomplètement), j'appellerai les syphilis réfractaires ; et les autres sont constitués par les syphilis à manifestations parasyphilitiques. — Je m'explique.