HYGIÈNE
Tout ce qu'on en peut dire se résume en ces deux mots : pas d'excès^ pas d'excès en aucun genre.
Car, en fait de syphilis, on ne manque guère, suivant le proverbe, de tomber du côté où l'on penche. A parler sans figure, un organe stimulé ou surmené, chez un syphilitique, est un organe menacé par la syphilis, car cette stimulation ou ce surmenage a toutes chances pour diriger sur lui une décharge de la dia thèse. Tenez pour certain que nombre de manifestations spécifiques ne se produiraient pas si elles n'étaient pas incitées à se produire par des sollicitations étrangères. Que d'exempleS;, en l'espèce, n'aurais-je pas à citer! Voyez combien les excès vénériens, unis à la malpropreté, rendent communes et intenses les syphilides vulvaires chez les prostituées de bas étage. Voyez la stimulation du tabac multiplier, entretenir, éterniser les syphilides buccales. Très communes chez l'homme, par le fait du tabac, les glossites scléreuses sont absolument rares chez la femme. De même, les grands excès de fatigue physique ont plus d'une fois dirigé la syphilis sur la moelle. De même et surtout, la syphilis cérébrale est particulièrement commune à la suite du surmenage nerveux, du surmenage par le travail intellectuel, par la contention d'esprit, et plus encore du surmenage par les plaisirs, les surexcitations de la vie mondaine, les veilles, les dissipations morales, les émotions du jeu, les excès vénériens, etc. Que de viveurs, que d'habitués de clubs ou de cercles, que de bruyantes
TilAITEMENT Uli LA SYPHILIS.
persoiinalilës du high life i)arisieii n'ai-je pas vues finir tristement par la syphilis du cerveau! J'imagine—sans pouvoir le démontrer, bien entendu,— que, sur dix syphilis cérébrales, il en est cinq au moins qui ne se seraient pas produites si l'action de la diathèse n'avait pas été dirigée vers le cerveau par une stimulation hal^ituelle ou excessive de cet organe.
Donc, l'hygiène du syphilitique consistera surtout, sinon exclusivement, en ceci : Éviter les stimulations organiques susceptibles d'appeler les décharges de la diathèse vers un système quelconque.
A cela près, elle ne sera rien autre que l'hygiène commune et banale.
III. — Deux mots, enfin, sur ce qu'on pourrait appeler V hygiène morale des syphilitiques.
Un vieux cliché prescrit aux syphilitiques « d'éviter les passions tristes ». Rien de plus sage, car chacun sait que les « passions tristes » retentissent sur l'état général et altèrent la santé; or, une mauvaise santé fait souvent une mauvaise syphihs. Mais, comme les syphilitiques ne régissent pas à leur gré les événements de ce monde et n'ont pas toujours la faculté d'écarter de leur chemin ceux qui pourraient les attrister, la recommandation reste le plus souvent à l'état platonique.
Voici, en revanche, qui est plus médical : « De toutes les angoisses, a fort bien dit M. Diday, c'est
UVCIKMÎ MOUAI.E.
souvent Yaiigoisse syphilitique qui pèse du plus lourd poids sur le s) phililique. » Il est, en effet, certains de nos malades que la syphilis alFecte au moral d'une façon véritablement sérieuse, et cela par le souci, les alarmes, le chagrin qu'elle leur inflige. Il en est même qu'elle désole, qu'elle désespère, qu'elle bouleverse, qu'elle accable littéralement. Ces malades croient leur santé à jamais ruinée; ils se voient en butte, pour l'avenir, aune foule d'accidents plus graves les uns que les autres, notamment aux. accidents cérébraux et médullaires ; ils se jugent exclus du mariage, ou, s'ils se marient, « ce sera pour engendrer des enfants cacochymes, scrof'uleux, rachitiques, pourris, etc. S). Inutile de
I. Chose singulière, cet ejjet moral de la syphilis ne s'observe dans le sexe féminin que d'une façon très rare, presque excejitionnelle. Les femmes n'ont pas, comme l'homme, l'effroi de la syphilis. Elles sont bien, tout d'abord, émues et affligées de leur maladie; mais bientôt — trop tôt pour elles-mêmes, non moins que pour autrui — elles en prennent leur parti, ne s'en inquiètent plus, n'y pensent plus, et surtout ne s'en préoccupent en rien pour l'avenir. Elles n'ont eu rien la terreur du tertiarisme. Jamais je n'ai vu une femme être affectée gravement au moral par la syphilis, comme le sont tant et tant de nos clients, c'est-à-dire aboutir de par la syphilis à un véritable état d'hypochondrie, de mélancolie dépressive. Pourquoi cela? Est-ce affaire de tempérament, de nature, de caractère? Ou bien n'est-ce pas plutôt que la femme est plus ignorante que l'homme de tout ce qui a trait à la syphilis, de ses dangers possibles, de ses éventualités d'avenir? En tout ~~ cas et quelle qu'en soit l'explication, le fait est curieux à enregistrer.
M. le Diday a été également frappé de cette pai-ticularité singulière. « Les femmes, dit-il, sont éminemment insoucianles de tout ce qui a trait à la syphilis. Elles s'en soignent fort mal ; mais, par contre, elles s'en inquiètent fort peu. »
dire si un tel étal moral est susceptible de réagir sur l'état physique el, indirectement, sur la syphilis, en supprimant l'appétit, en troublant les fonctions digestives, en déprimant le système nerveux, en amoindrissant les forces vitales, etc.
Ces affligés, ces désolés de la vérole, se divisent en deux classes : les expansifs et les silencieux. Les premiers (nous ne les connaissons que trop) sont ceux qui courent les cabinets médicaux et nous assiègent de leurs doléances. Les seconds se taisent, concentrent leur chagrin, et n'en sont que plus malheureux; ceux-ci, il faut, à la façon des pauvres honteux, les dépister, les deviner, pour leur venir en aide.
Vis-à-vis des uns et des autres vous aurez, Messieurs, un rôle utile, bienfaisant, à remplir. Ce sera de les réconforter et de les éclairer; ce sera de leur offrir non pas des consolations banales, mais des consolations médicales., en leur représentant la situation telle qu'elle est, et non pas telle qu'ils se l'imaginent; ce sera de leur dire que la syphilis est une maladie qui, comme tant d'autres, peut guérir, à la condition qu'on s'en occupe et qu'on la traite; et que, traitée, elle laisse ses victimes bien tranquilles ; — qu'elle permet le mariage après un certain temps de dépuration nécessaire ; — qu'elle permet de même (et que d'exemples à l'appui n'aurez-vous pas à leur citer!) l'espérance d'une postérité saine et valide, etc. Ces quelques bonnes paroles — qui ne sont d'ailleurs que l'expression de la stricte vérité
PROPHYLAXIE DES PllÉDISPOSITIONS NERVEUSES.
— seront, pour ces malades d'ordre spécial, un tonique plus efficace et plus vivifiant que tous les remèdes du monde. Ne les oubliez pas I
Enfin, à tout ce qui précède il me reste encore à ajouter un complément, celui-ci d'importance majeure, mais seulement relatif à un groupe spécial de malades, au groupe des malades plus particulièrement prédestinés que d'autres aux éventualités nerveuses du tertiarisme. — Je m'explique.
Surveillez attentivement, messieurs, les prédispositions nerveuses (héréditaires ou acquises, n'importe) de vos malades, et tâchez de les réprimer, de les modérer tout au moins dans la mesure du possible. Ce sera faire là, croyez-moi, de la bonne et utile médecine.
Pourquoi? Pour deux raisons : i° parce que les dangers tout à la fois les plus communs et les plus graves de la syphilis résident dans ses manifestations nerveuses ; — 2° parce que lesdites manifestations nerveuses frappent de préférence les sujets qui y sont prédisposés par l'éréthisme héréditaire ou acquis de leur système nerveux.
Et, en effet, le principe de la syphilis (quel qu'il soit d'ailleurs, ou virus, ou microbe, ou toxine microbique), le principe, dis-je, de la syphilis, s'il constitue un poison de tout fêtre, constitue prin-
FouRMiEB. — Traitement de la Syphll'a!. 87
cipalcmonl un vérilable poison du système nerveux.
C'esl l;i ce qui résulte en pleine évidence d'une statistique où j'ai réuni, pour en comparer la fréquence relative, tous les accidents tertiaires qui se sont présentés à moi depuis mon doctorat Sur 3429 cas d'accidents de cet ordre, je " n'en ai pas relevé moins de 108 5 intéressant le système nerveux sous diverses formes (syphilis cérébrale, syphilis médullaire, monoplégies, paralysies partielles, tabès, paralysie générale, etc.). Et notez que ce chiffre dépasse, dépasse de beaucoup, dépasse dans nne proportion extraordinaire celui des manifestations cutanées (787), lesquelles cependant étaient considérées jusqu'à cejom^ comme l'expression la plus habituelle, comme l'expression favorite du tertiarisme. En sorte qu'on peut dire ceci : De tous les systèmes organiques., c est le système nerveux qui., sans contradiction possible., est le plus souvent éprouvé par la syphilis tertiaire:, c'est lui qui paie au tertiarisme le plus lourd tribut.
Or, d'autre part, quels sont les sujets que la syphilis affecte de préférence quant au système nerveux?
Réponse catégorique et déduite de l'observation : Ceux que l'état préalable de leur système nerveux prédispose aux accidents de ce genre.
I . "V . Congrès hitcniallonal de dermatologie et de sj'philigrap/tie, i88g, p. 3o2.
PnOPHYLAXIF, DES PRÉDISPOSITIONS NERVEUSES. S^Q
Or, ceux-là sont de deux ordres, à savoir : les prédestinés héréditaires, c'est-à-dire les sujets de souche névropathique, les « nerveux de naissance », suivant l'expression à la mode du jour, — et les prédisposés par surmenage nerveux.
C'est là ce que j'ai de vieille date établi pour ce qui concerne la syphilis cérébrale' et le tabes% et ce que je me bornerai simplement à rappeler pour l'instant; c'est là ce qu'on est également en voie d'établir pour la paralysie générale d'origine syphilitique. Et, vraisemblablement aussi, cette éliologie est commune à la plupart des manifestations spécifiques du système nerveux.
Très certainement, le nervosisme héréditaire ou acquis est au nombre de ce qu'on appelle les causes localisatrices de la syphilis; c'est là une cause qui, passez-moi le mot, dirige la syphilis sur le cerveau. Très certainement, il est des sujets dont on peut dire, le jour où ils contractent la syphilis : « Voilà des gens spécialement menacés pour l'avenir quant à leur système nerveux. Si la syphilis, sur eux, aboutit au tertiarisme, c'est au système nerveux que, suivant toute vraisemblance, ledit tertiarisme donnera l'assaut. » Chacun de nous a fait des prévisions de ce genre, prévisions que l'avenir a confirmées. Je n'en citerai qu'un exemple, qui, il y a de longues années déjà, m'a bien vivement frappé.