TRIOMPHE DU TRAITEMENT MERCURIEL
c'est-à-dire depuis plus de soixante ans. Que va-t-on faire? Faute d'autres secours, ne va-t-on pas être contraint d'en revenir aux friclions mercurielles? C'est encore ce qu'on a trouvé de moins inefficace. N'est-ce pas une injustice, une ingratitude de les avoir presque abandonnées?
I. C'est vers le milieu du seizième siècle que s'évanouirent pour toujours les espérances et les illusions qu'avait fait naître chez tant de médecins, même chez les plus renommés, le traitement de la syphilis par les médicaments empruntés au règne végétal.
Cette chute, que justifie trop l'impuissance de la méthode, marque une des dernières étapes de cette période si active, si exubérante de la syphilis et de son traitement. Qu'on parcoure toute l'histoire de la médecine depuis les temps les plus reculés : où trouvera-t-on une époque qui surpasse celle qui comprend les six dernières années du quinzième siècle et la première moitié du seizième ?
N'est-ce pas un événement médical de premier ordre que l'apparition ou, si on aime mieux, la révélation d'une maladie qui infecte profondément l'humanité aux sources même de la vie, sous les modes de contagion les plus variés, et surtout le plus inévitable, celui de la contagion sexuelle. Admirons les médecins qui ont créé en si peu de temps et d'une façon si complète, la pathologie de la syphilis.
Sans doute, ceux qu'amusent les contradictions, les faiblesses, les incertitudes, les puérilités de l'esprit humain pourront donner libre carrière à leur gaîté sur la question du traitement. Il n'en est pas moins certain qu'après beaucoup d'erreurs et à travers des divagations sans nombre, il restait établi, dès la fin de cette première période, que le mercure était le seul et le vrai spécifique de la maladie.
II. Le voilà donc qui revient triomphant, Mercurius triumphator (Garis), avec le cortège grossissant tous lesjours de ses nombreuses préparations que Nicolas Massa, en 1532, qualifie & any cliques. Il monte au Capitole pour n'en plus descendre. Il faillit cependant en être précipité une seconde fois, au commencement de notre siècle.
Pendant la deuxième période de son histoire, qui comprendra une grande partie du seizième siècle, tout le dix-septième et le dix -huitième, c'est lui qui domine et absorbe la vénéréologie, parce que la syphilis avait englobé lè chancre et la blennorrhagie. Celle profonde erreur, désastreuse pour la pathologie des maladies véné-
RETOUR AU TRA.ITKMENT l'Ait LKS KRIOTIONS MKRCL'KIELLIiS.
riennes, donna à l'emploi de mercure une extension démesurée et dangereuse. Il était dans sa destinée d'être compromis par les fausses doctrines, après l'avoir été par les empiriques et les charlatans.
Du moment que tous les médecins de l'Europe* regardèrent le mercure et ses préparations comme des remèdes sûrs pour extirper la vérole, on en régla mieux l'usage, tout en multipliant les moyens de s'en servir. Les frictions furent remises en honneur, parce qu'elles étaient le moyen le plus sûr et le plus rapide d'obtenir la salivation que tout le monde, à cette époque, considérait comme indispensable à la guérison. On était convaincu que le mercure n'attaquait pas directement le principe syphilitique pour le tuer ou paralyser son action, mais qu'il l'expulsait par la salivation. Cependant on établit deux ordres ou deux degrés de frictions : les unes fortes par leur dose et leur fréquence, qu'on poussait jusqu'à la salivation; les autres faibles, à moindre dose et plus rares, qui n'excitaient que peu ou point de salivation. — Ces dernières visaient surtout des lésions locales : « S'il y a dans quelque endroit particulier du corps des exbstoses, des douleurs, des tumeurs gommeuses, des nodus ou quelque autre mal local, on aura soin de faire sur cet endroit des frictions particulières tous les jours, si le flux de la bouche est modéré. » (Astruc.)
Ce ne fut qu'assez tard, en 1734, que les frictions légères et non suivies de salivation entrèrent dans la pratique. C'est Henri Haguenot qui les préconisa. Son traitement acquit une grande célébrité sous le nom de Méthode de Montpellier 2. Il prescrivait d'entremêler les frictions avec les bains et de ne frotter les malades que tous les deux ou trois jours. Il montra que le mercure n'avait nullement besoin de la salivation pour attaquer la syphilis, et qu'elle était aussi inutile que dangereuse.
1. En lb7o,le grand chirurgien français, Ambroiso Paré, écrivait : « Pour le dire en un mot, on peut voir la vérole compliquée de toutes espèces et différences de maladies , lesquelles ne se peuvent guérir sans ablation du virus vérolique avec son alexipharmaque qui est le Vif-Argent, que l'on peut comparer à un furet faisant partir le conin hors de son terroir. »
2. Chicoyneau, de Montpellier, avait, dès 1718, précédé Haguenot (1737) dans cette nouvelle voie de traitement mercuriel épuré et mitigé.
« C'est à M. Chico.yneau, premier médecin du roy, dil Hnguenol, que nous sommes redevables de cette nouvelle manière de traiter... Il prouva par .de solides raisons et par des observations très bien circonstanciées que le principal but qu'on doit se proposer dans la guérison de la vérole est d'éviter autant qu'il est possible la salivation, que ce genre d'évacuation est plus dangereux qu'utile et qu'on doit chercher à éteindre le virus et non à l'évacuer, elc... » (Mémoire contenant une nouvelle méthode de traiter la vérole (Montpellier, 1834.)
Interrompre le traitement aux premiers signes de salivation, guérir la sali-
TRAITEMENT l'AR LES FUMIGATIONS MERCURIELLES.
III. Les applications A' emplâtres mercurielsi avaient été proposées dès 1506 par Angelo Bolognini. Elles n'entrèrent dans la pratique courante qu'avec Jean de Vigo, dont le fameux emplâtre eut tant de vogue et l'ut plus tard quadruplé comme dose de mercure, sous le nom d'onguent au quadruple de mercure.
Ces carapaces d'emplâtres devinrent bientôt démodées, parce qu'elles étaient horriblement pénibles à cause des démangeaisons, des érythèmes, des pustules et même des érysipèles qu'elles suscitaient. Et puis on trouvait qu'elles agissaient lentement et ne provoquaient pas une salivation suffisante. — On finit par ne plus avoir recours aux emplâtres que comme topiques. — Les lotions aux lavages mercuriels eurent le même sort2.
IV. Depuis Hippocrate on connaissait les fumigations mercurielles; il s'en servait contre l'esquinancie, les flueurs blanches, les maladies de la matrice, pour provoquer les ordinaires, pour connaître d'avance la future conception, etc. , etc. Celse, Gallien, tous les médecins postérieurs, grecs, latins, arabes et autres, en firent usage aussi, d'une façon singulière et dans beaucoup d'affections qui ne les indiquaient nullement.
On ne pouvait pas manquer d'y avoir recours contre la syphilis. Angelo Bolognini (1506) et après lui Catanée du Lac-Marcin, médecin à Gênes, furent les premiers à les mentionner dans leurs ouvrages. Mais personne n'en parle mieux que Nicolas Massa. Cette méthode,
vation par l'opium et la thériaque, puis reprendre, s'il y avait lieu, l'usage du mercure, toujours avec circonspection : telle était l'excellente méthode dite par extinction, qui a fini par prévaloir. Elle n'avait d'original que sa modération; mais c'était beaucoup. On ne croyait pas la salivation indispensable. Plus tard, en 1764, Hunter, en Angleterre, pensait de môme.
1. On étendait ces emplâtres sur toutes les parties du corps, excepté le ventre, la poitrine et la tète, et on ne les ôtait que quand on voyait apparaître des signes de salivation. Les plus circonspects se bornaient à une ceinture d'emplâtre mercuriel large de trois à quatre doigts pour en ceindre les reins du malade, ou des bracelets qu'ils liaient autour des poignets, des coudes et des genoux, ou des semelles qu'ils attachaient aux plantes des pieds.
2. Voici comment en parle Augier-Ferrier, qui les mentionna le premier : On les composait de drogues dessiccatives, raréfiantes, discussives et de mercure sublimé (sublimé corrosif) dont on faisait dissoudre 2 onces dans 5 à 6 livres d'eaux distillées. C'était la coutume de laver et de frotter de ces sortes de lavages, dans un lieu chaud, toutes les parties du corps, excepté la tête, la poitrine, l'estomac et sous les aisselles; et cela pendant dix jours, une, deux ou trois fois le jour, suivant les forces du malade et autres circonstances. Pendant tout ce temps-là, on ne lui permettait point de sortir de sa chambre. Par là, les gencives se pourrissaient et s'ulcéraient comme dans le cas de Uniment et de Parfum, ce qui indiquait la lin du traitement. Après L'ablution et le frottement, on tâchait de le faire suer dans son lit, en lui appliquant des cailloux bien chauds aux pieds, car, sans la sueur, on ne faisait rien qui vaille.
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qu'il avait si bien décrite, fut citée avec éloges par tous ses successeurs. Il y avait deux sortes de fumigations : les unes malignes et les autres bénignes, suivant leur composition. Avant de soumettre le malade aux fumigations, on le saignait et on le purgeait. Puis on le plaçait tout nu ou en camisole, assis ou debout, la tête couverte ou découverte, sous une sorte de pavillon nommé V Archet, dressé dans un cabinet bien clos pour servir d'étuve. On mettait à ses pieds un réchaud de braise sur lequel onjetait, à diverses reprises, quelques trochisques ou tablettes de Parfum. Le patient restait des pieds à la tête sous l'archet, jusqu'à ce qu'il suât abondamment. Quand il suffoquait, on lui faisait mettre la bouche au trou pratiqué exprès dans l'archet, ou on lui permettait de respirer un air frais par un tuyau dont le bout sortait en dehors. Apres être resté plus ou moins de temps sous l'archet, suivant le degré du mal et l'état de ses forces, de un quart d'heure à une heure (Fallope), — une heure! était-ce possible? — le patient était couché dans un lit bassiné, et on le couvrait bien pour le faire suer abondamment durant une heure ou deux. Après quoi, l'ayant essuyé, on lui donnait du vin à boire. On faisait, suivant les cas, ces fumigations tous les jours, ou seulement tous les deux, trois ou quatre jours. On les réitérait jusqu'à, ce qu'elles eussent provoqué une évacuation par les intestins, les sueurs, la bouche et les poumons.
Comme de toutes les autres méthodes, on en dit d'abord beaucoup de bien; ensuite on finit par les condamner, car elles devinrent, à cause de l'abus qu'on en fit et à cause de leur composition, extrêmement dangereuses, plus encore que les frictions, surtout chez les personnes atteintes d'affections cardio-pulmonaires. On les accusa, non sans raison, de s'attaquer aux parties nobles, telles que le cerveau, le cœur, les poumons; de donner lieu à des attaques d'épilepsie, d'apoplexie, d'asthme, de paralysie; de produire des intoxications suraigue's et mortelles. Brassavole ne voulait pas que les malades fussent parfumés (c'était l'expression consacrée), s'ils n'avaient la tête hors de l'archet. On réforma peu à peu la méthode des fumigations, et c'est Rondelet qui en eut le principal mérite. Il fut convenu qu'on exclurait complètement des parfums (fumigations) le sublimé corrosif et aussi l'arsenic et l'orpiment; qu'on conserverait le cinabre mercuriel, dont la grande efficacité avait élé démontrée par Catanée et Massa, qui l'avaient employé seul; qu'on renoncerait aux remèdes dits correctifs, dont plusieurs étaient très vénéneux ; qu'on ne mêlerait au cinabre que des substances inofîen-