RICORD ET L'ÉCOLE DE L'HOPITAL DU MIDI
désorientés, recréer pour ainsi dire à nouveau la science vénéréologique et l'asseoir enfin sur les bases solides de l'observation clinique et de l'expérimentation?
L'illustre Ricord eut la gloire d'accomplir cette tâche difficile. Il l'entreprit en 1832 et devint bientôt le maître incontesté de l'école française. Il en fut longtemps le législateur et même le dictateur. Grâce à lui, cette école éclipsa celles de tous les autres pays; surtout lorsque l'école de Lyon, digne émule de celle de Paris, eut acquis une haute et légitime réputation par les remarquables travaux de M. Rollet 1 et de Diday. Quoique élèves de Ricord, ces deux célèbres médecins restèrent indépendants et originaux, et ils combattirent et rectifièrent sur bien des points les doctrines du maître dans ce qu'elles avaient d'absolu, ou d'erroné.
Un autre élève de Ricord, Bassereau, observateur de premier ordre, prouva, par des recherches cliniques entreprises sur la plus vaste échelle, qu'il existait une profonde différence de nature entre le chancre simple et le chancre syphilitique, et qu'ils procédaient chacun d'un virus particulier ; que le virus du chancre syphilitique avait seul la propriété d'infecter toute l'économie, tandis que le virus chancreux la laissait intacte, et n'exerçait qu'une action locale dont la sphère ne dépassait pas les premiers ganglions du district sur lequel le chancre s'était implanté. Selon qu'on adopta ou qu'on rejeta cette manière de voir, on fut dualiste ou uniciste.
Ricord resta longtemps uniciste. Ce fut une de ses erreurs. L'autre fut de nier la contagiosité des accidents secondaires. A la longue, il les reconnut toutes les deux, de bonne grâce. Elles ne diminuèrent que fort peu son prestige, même auprès de ceux qui les combattirent. Il mourut le 21 octobre 1889, entouré du respect et de l'affection de ses nombreux élèves. Il avait mérité les honneurs d'une statue. Elle a été érigée en novembre 1893, devant l'hôpital du Midi, qui porte aujourd'hui son nom 2.
J. M. Rollel occupe une des premières places dans la syphiliographie contemporaine. L'élévation de ses vues, l'importance de ses découvertes, la justesse et la perspicacité de sa critique, sa vaste érudition, l'autorité de son esprit et la droiture de son caractère lui ont fait jouer un rôle prépondérant dans les progrès de la vénéréologie moderne. Son admirable Traite des Maladies vénériennes, paru en 186b, est une des œuvres capitales de notre époque. Il n'a été surpassé dans aucun pays.
2. Voici quelques passages du discours que je prouonçai sur la tombe de Ricord, au Père-Lachaise, le 26 octobre 1889. J'ai essayé d'y montrer l'homme autant que le médecin:
« La fortune d'une doctrine ne repose pas entièrement sur la portion de
PLACK UNIQUE DE RIOORD DANS LA VÉNÉRÉOLOGIE MODERNE.
Ricord fut un de ceux qui réhabilitèrent le mieux le traitement de la syphilis par le mercure. Il l'ut secondé par les médecins de l'hôpital Saint-Louis. L'un d'eux, Biett, mit en vogue une préparation hydrargyrique, le protoiodure, qui rivalisa bientôt avec le sublimé et même le supplanta, surtout du jour où Ricord lui donna la préférence et en vulgarisa rapidement l'usage dans son immense clientèle. C'est à l'administration par les voies digestives qu'il avait recours dans la grande majorité des cas. Il réservait les frictions pour les cas exceptionnellement graves.
111. Jusqu'ici il n'a été question, dans cet historique, que de la syphi-
vérité absolue qu'elle contient. Elle dépend surtout de celui qui la fonde. Quelle est celle qui naît infaillible et arrive d'emblée à la perfection? Dans toutes n'y a-t-il pas des erreurs ou des exagérations que le temps et l'expérience corrigent et diminuent peu à peu? Comment celle de Ricord aurait-elle échappé au sort qui les attend toutes? Qu'importe aujourd'hui, puisque nous avons hérité des immenses progrès qu'il eut le mérite d'accomplir?
« Jamais homme, il est vrai, ne fut mieux doué pour convaincre. La critique la plus sévère semblait vite oublier les défauts de l'œuvre et se laissait aller au charme d'une séduction irrésistible. C'est que Ricord avait le don de fasciner par tous les côtés si variés et si multiples de son intelligence supérieure. Où trouver, fondues dans un ensemble plus harmonieux, tant d'aptitudes qui semblaient s'exclure? conceptions spéculatives de haut vol, embrassant le vaste champ de la pathologie générale, et que ne rétrécirent jamais les études circonscrites de ses travaux habituels, bon sens infaillible, perspicacité étonnante, habileté manuelle de premier ordre, quand il se trouvait aux prises avec les difficultés de la pratique chirurgicale, sagesse dans les conseils d'autant plus suggestive et pénétrante qu'elle se formulait en traits incisifs et inoubliables. — Parlerai-je aussi de son tact de clinicien, de sa science du diagnostic, de ses ressources infinies dans le traitement? Qui ne connaît toutes ces qualités hors de pair, qui firent de Ricord un des médecins consultants les plus universels, malgré sa spécialité?
« Mais ce qui a le plus contribué à lui créer dans notre science une originalité dont il n'y avait eu, jusqu'à lui, aucun autre exemple, c'est son prestigieux esprit. Rien d'aussi éblouissant. Vit-on jamais plus d'entrain, de gaieté, de brio, de fantaisie, de cliquetis pétillant dans les mots et de choc lumineux dans les idées; plus d'imprévu et plus d'humour dans les réflexions, et, bien souvent, plus de sérieuse raison sous les feux d'artifice de sa parole?
« 11 fut créateur en tout, dans son langage comme dans sa doctrine. En l'écoutant, on songeait tout de suite aux maîtres en esprit de notre France. Il en eut le génie; et, s'il parvint aux sommets, ce fut moins par un labeur patient et continu, que par la spontanéité native de sa merveilleuse organisation. — Il fut Français dans tout son être, par son caractère autant que par son intelligence. Il le fut par sa généreuse bonté, son abnégation, son dévouement au lit du malade, son courage sur les champs de bataille, son cœur chevaleresque, son instinct et son intuition des grandes, des nobles, des belles choses. — Et n'est-ce pas parce que nous avons eu en lui un des plus beaux types de notre race, qu'il est devenu légendaire longtemps avant sa mort?
« Il eut le rare privilège d'arriver à un Age très avancé sans subir les infirmités intellectuelles qu'entraîne la vieillesse. Dans les premiers jours du mois d'août 1889, il nous surprit au banquet international de Dermatologie qu'il présidait, par un toast plein de patriotisme et de saillies spirituelles. Nous fûmes heureux de lui faire tous, Français et étrangers, uue ovation qui a été comme une apothéose anticipée. »
Philippe Ricord, né à Baltimore le 10 décembre 1800, mort le 22 octobre 1889.
lis acquise. Mais on connaissait, dès les premiers temps de la maladie, sa puissance de transmissibilité héréditaire, et on s'était préoccupé du traitement des enfants infectés dans le sein de leur mère. En 1699, Pierre Garnier, de Lyon, avait songé à les guérir au moyen du lait chargé de principes médicamenteux. C'était une méthode générale dont l'idée remontait à Hippocrate. Elle fut appliquée dans la syphilis héréditaire sur une vaste échelle, principalement par Levret, en 1771. Il prescrivit de traiter le nourrisson par l'intermédiaire de la mère et de la nourrice, et même de nourrir les petits syphilitiques avec du lait de chèvres soumises à des frictions mercurielles. Astruc donnait le mercure aux femmes syphilitiques enceintes. Il traitait parles frictions les enfants atteints de syphilis héréditaire. Bertin (1818) leur faisait prendre un peu de sublimé à l'intérieur. Doublet, qui, comme Bertin et avant lui, avait écrit des travaux remarquables sur la syphilis héréditaire, ne croyait pas nécessaire de traiter la mère pendant la grossesse, parce qu'il craignait que le mercure la fît avorter. Bertin, au contraire, soutenait avec raison que le traitement hydrargyrique est le meilleur moyen qu'on puisse employer pour prévenir l'avortement ou l'accouchement prématuré, si commun dans les grossesses où l'enfant a été, d'une façon ou d'une autre, infecté par le virus syphilitique.
§ VIII. — Traitement de la syphilis par l'iodure de potassium.
L'année 1836 est une date mémorable dans Fhistoire du traitement de la syphilis. Depuis le commencement du seizième siècle, on poursuivait ardemment la découverte d'un spécifique aussi puissant que le mercure, sans en avoir ni les inconvénients ni les dangers. On avait maintes fois ranimé les vieux préjugés, surchauffé les haines dont il était l'objet. L'enthousiasme pour certains remèdes, le gaïac, par exemple, était allé jusqu'au délire. Mais toutes ces révoltes avaient piteusement échoué. En fin de compte, rien n' avait prévalu contre le fameux spécifique. De guerre lasse, on avait fini par le subir avec résignation. Depuis deux cents ans, il était sans rival. Il vainquit deux nihilismes en fait de spécificité thérapeutique : celui qui découlait logiquement de la guérison spontanée des accidents syphilitiques, et celui qu'avait brutalement imposé la doctrine de Broussais. Mais l'iode et ses composés avaient fait leur apparition dans la thérapeutique et agrandissaient de jour en jour la place qu'ils y occupaient légitimement. Avec eux, en 1820, Coindet a va il obtenu contre le goitre des succès