RÉSULTATS OBTENUS PAR LA MÉDICATION CRÉOSOTÉE
Rien n'est plus difficile que de donner une idée d'ensemble sur ces résultats qui varient suivant une foule de circonstances, suivant le siège et l'étendue, suivant l'ancienneté de la lésion, suivant l'intensité et la durée du traitement, la façon dont il est toléré, c'est-à-dire suivant la gravité de l'état général; il n'y a pas deux tuberculeux qui se ressemblent : Les uns sont atteints de formes graves par le fait d'une virulence spéciale du bacille ou d'une détérioration profonde de l'économie, d'autres sont atteints de formes essentiellement bénignes et guériraient par tous les traitements et même maigre
tous les traitements.
Les uns ont des tuberculoses généralisées envahissant tous les organes, d'autres des maladies absolument locales. Il serait donc souverainement illogique de dire : nous avons réussi dans tant de cas sur tant de malades traités et nous avons échoue dans tant d'autres cas; cette statistique, si honnête qu on la suppose, n'aurait aucune valeur scientihque,
sans compter qu'il faudrait encore s'entendre sur ce qu'on doit appeler succès et insuccès. Il y a des succès complets et des échecs absolus; mais il y a aussi des demi-succès, des succès momentanés. La seule manière de faire apprécier les résultats obteei ait en bonne lo^i que de mettre sous les yeux des lecteurs des observations minutieusement détaillées, de les faire pour ainsi dire assister à l'évolution de la maladie dans chaque cas particulier, en décrivant avec le plus grand soin les symptômes observés au moment où le traitement est commencé, en fouillant le passé pathologique du malade, en décrivant toutes les phases de sa maladie à partir du jour où le traitement est institué et enfin en relatant avec la même exactitude son état à la fin du traitement.
Au lit du malade, semblable exposition est possible et fructueuse.
Beaucoup de nos confrères ont bien voulu suivre ainsi quelques-uns de nos tuberculeux, les examiner soigneusement à leur entrée, les venir voir tous les mois ou tous les deux mois, les suivre en un mot, et nul doute que ce ne soit la meilleure façon de se laire une conviction sur la valeur du traitement. Mais quand il s'agit d'écrire un livre, ce procédé est inapplicable ; la longueur des observations serait telle en effet que le lecteur se fatiguerait, et leur nombre, quand il s'agit d'une étude d'ensemble, doit être tel que le travail prendrait une longueur
excessive. Force nous a donc été de faire, pour ainsi dire, une étude schématique et de donner à chacun de nos malades à la lin du traitement une note résumant notre appréciation sur les bénéfices qu'il en a obtenus. L'échelle de cote s'étend de 0 à 20 : zéro indiquant l'échec absolu, 20 le résultat qui dépasse toute espérance. Mais pour donner celte note d'une façon sérieuse, il fallait tenir compte d'un élément très important, à savoir le pronostic qu'aurait eu selon toute vraisemblance la maladie si elle avait été livrée à elle-même. Soit par exemple une femme nerveuse, arthritique, atteinte de tuberculose depuis deux ou trois ans et n'ayant encore qu'une lésion limitée; imaginons que nous mettions cette malade au traitement créosoté et qu'après six mois elle ait une santé florissante; nous ne lui donnerons pas la note 20, parce que nous savons très bien qu'elle aurait pu peut-être guérir sans traitement par le seul fait du repos et d'une hygiène bien conduite; nous lui donnerons une note variant entre 10 et 15, suivant une foule d'éléments d'appréciation qu'on retrouvera à la lecture des observations résumées; la note donnée représentera, en un mot. le service qu'en toute conscience nous croyons avoir été rendu à la malade par la créosote.
Nous tenons donc grand compte, dans notre appréciation, du pronostic probable de la maladie. C'est, dira-t-on, une base d'appréciation bien délicate, car il faut être bien avisé ou bien hardi
pour formuler un pronostic quelconque chez un tuberculeux : Tel tuberculeux qui paraissait atteint d'une façon bénigne, voit tout d'un coup sa maladie évoluer et prendre la forme galopante; chez tel autre qui paraissait gravement touché on voit souvent la maladie s'arrêter dans son évolution.
Nous ne nous dissimulons pas la valeur de cette objection, nous continuons cependant à soutenir que dans bon nombre de cas, un médecin qui a l'habitude des malades, arrive à formuler presque à coup sûr un pronostic exact. Prenons quelques exemples. Tout le monde nous accordera que chez certains tuberculeux neurasthéniques, arthritiques, la maladie non traitée évolue d'habitude avec une lenteur invraisemblable; qu'à l'extrême opposé de l'échelle se trouvent des malades qui, frappés en pleine santé, tombent en l'espace d'un mois ou deux dans un état de profonde déchéance malgré tous les traitements. Nous en avons vu récemment un exemple frappant chez une jeune fille, florissante de santé, qui fut prise tout à coup d'un embarras gastrique, avec petite toux sèche, diminution extraordinaire des forces, teinte blême de la peau • un mois après le début de ce prétendu embarras gastrique, nous fumes frappé par cette pâleur spéciale du faciès, qui n'est pas la pâleur des anémiques, des chlorotiques, des dyspeptiques.
La fièvre n'était pas ardente, l'examen de la poitrine ne nous révéla qu'une très légère obscurité
au sommet gauche; eh bien, malgré ce peu d importance de la lésion pulmonaire, maigre le peu d'intensité de la fièvre, nous pûmes, dès le premier iour, affirmer à la famille que la jeune fille allait faire une maladie fort grave. Huit jours après de nombreux bacilles, trouvés dans ses rares crachats, nous permirent d'être encore plus cruellement affirmatif, étant donné que l'apparition rapide des bacilles dans les crachats est de mauvais augure. Les faits nous donnèrent malheureusement raison puisque malgré les soins assidus donnés à cette jeune fille avec le concours de MM. Gourichon, Faisans, Duguet, la maladie suivit une évolution des plus rapides et la mort survint au quatrième
mois. . , i
Cette malade, nous ne l'avons pas traitée par les injections, mais supposons que nous l'ayons lait et qu'elle ait guéri, nous lui aurions donne la note 20. Supposons que, sous l'influence des injections, la maladie ait été enrayée momentanément, nue la fièvre soit tombée, que l'appétit soit revenu, que le poids ait cessé de décroître progressivement nous lui aurions donné une note variant entre 10 et 15, suivant l'importance que nous aurions attribuée à l'amélioration obtenue.
Nombreux sont les cas où nous avons pu affirmer aux médecins stagiaires de notre service, après deux ou trois examens, que tel malade était condamné à avoir une forme de tuberculose essentielle -
ment grave; que chez tel autre, au contraire, la maladie serait probablement bénigne. Le clinicien arrive à cette précision relative de pronostic par une sorte de travail inconscient qui se fait dans son esprit et qui lui fait apprécier avec une approximation suffisante ce que nous appellerons la valeur biologique de son malade.
Nous devons dire que nous sommes aussi singulièrement aidé dans l'établissement de notre pronostic par la manière dont les malades supportent les premières injections de créosote.
Ainsi la tolérance et l'intolérance du malade dune part et, d'autre part, ce je ne sais quoi avec lequel il faut bien compter en clinique et qui s'appelle, faute de mieux, le flair médical, nous autorisent, croyons-nous, à prendre comme élément d'appréciation dans le résultat du traitement le pronostic énoncé au moment où le traitement est institué.
Pour ce qui est de l'appréciation du résultat acquis, elle est certainement plus facile. Les éléments en sont :
1° L'étatgénéral du malade dénoncé par son poids et par son appréciation personnelle; 2° l'examen de ses lésions locales, comparées à ce qu'elles étaient avant le début du traitement. Pour bien nous expliquer, supposons un malade très affaibli, ne pesant plus que 100 livres, ayant des lésions locales très évidentes, et qui, après six mois de traitemenl,
pèse 157 livres, se sent fort et vaillant el n'a plus de lésions locales appréciables, il sera de toute iustice de lui donner la note 20.
Supposons que son poids ait augmenté al oi livres, qu'il se sente fort et vigoureux, qu'en d'autres termes sonappréciationpersonnellesoittrèsfavorable, si nous constatons que les lésions sont stationnâmes, nous ne partagerons pas son optimisme et nous lui donnerons une note qui variera entre 10 et 15, suivant le degré des lésions constatées à la fin du traitement.
Dans notre appréciation cotée, nous faisons aussi entrer d'autres éléments : supposons qu'un malade ait eu dans le cours du traitement des accidents imputables à la créosote, nous baissons la note de 1 , 2 ou 5 points; nous cherchons en d'autres termes à faire ce que fait un juge de concours ayant a apprécier la valeur d'un candidat : Ne tient-il pas compte de la difficulté de l'épreuve et d une foule d'éléments, et la note qu'il donne n'est-elle pas la résultante d'une multitude d'impressions qui échappent à l'analyse? En tout cas, faute de mieux, nous proposons pour l'étude de la valeur du traitement créosote ce modus faciendi.
Parmi les tuberculeux que nous avons eu occasion de traiter en quatre ans et dont le nombre s élevé à environ 500, nous avons fait un choix aussi judicieux que possible, laissant de côté : 1* ceux dont l'observation ne nous semble pas suffisamment bien
prise; 2° ceux dont le traitement a été insuffisamment prolongé; 5° ceux que nous avons trop rapidement perdus de vue; et notre choix s'est arrêté sur 262 malades dont l'étude va servir de base à ce travail.
Les tuberculeux pulmonaires constituent l'immense majorité (214).
C'est que la tuberculose pulmonaire est de toutes la plus fréquemment observée dans les salles de médecine et qu'en outre nous avons compté comme pulmonaires tous les malades dont le poumon est intéressé. Ainsi un homme porteur de ganglions, dont le poumon était suspect, figure sur notre tableau comme tuberculeux pulmonaire et non comme tuberculeux ganglionnaire.
Quand donc nous disons que nous avons eu en traitement 24 tuberculeux ganglionnaires, cela signifie que chez les 24 malades il n'y avait pas de tuberculose pulmonaire appréciable. De même, deux observations de laryngite s'appliquent à des tuberculoses primitives du larynx, de même chez les 6 malades atteints de péritonite, chez les 6 autres figurant comme pleurétiques, chez 5 autres atteints de tuberculose osseuse, chez 3 atteints de tuberculose testiculaire, chez 1 lupique, chez 1 méningitiquc, le poumon ne- nous avait pas semblé malade.
Or chez ces 262 malades, comprenant des malades de tous genres, il en est 14 auxquels nous avons
cru pouvoir donner la noie 20; 86 une note variant entre 19 et 15; 125 une note variant entre 15 et 5; 59 une note variant entre 5 et 0. Ce qui veut dire que le traitement créosote a rendu aux malades des services inappréciables dans 14 cas sur 262, des services signalés dans 86 cas, des services encore notables dans 125 cas, et des services presque nuls ou absolument nuls dans 59 cas.
Remarquons qu'il n'a jamais été nuisible et c'est là un point des plus importants. Nous pouvons affirmer, en effet, que quand la créosote est maniée avec la prudence qui convient, quand le médecin saitrenoncerautraitementdanslescasd'intolérance
absolue, quand les piqûres sont faites avec tous les soins désirables et avec les précautions requises, le traitement n'est jamais dangereux, n'aggrave jamais la situation des patients.
Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, si la créosote donne parfois des résultats inespérés, souvent des résultats utiles, et jamais de résultats négatifs, c'est un médicament merveilleux!
Nous ne disons pas le contraire, mais avant de formuler cette appréciation, voyons de plus près les faits, lisons dans le livre de la nature, et sans idée préconçue, passons en revue toutes nos observations; en commençant, c'est bien notre droit, par les malades chez lesquels nous avons obtenu des résultats inespérés.