‹ Traitement des Brûlures Superficielles Par la Solution Saturée d'Acide PicriqueChapitre 19 sur 29 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

A. — Considérations chimiqnes sur l’acide picrique.

L’acide picrique étant, en général, un corps peu connu en matière médicale, nous croyons ne pas être inutile, au risque de sortir un peu de notre sujet, d’entrer dans quelques détails relatifs à ce corps, au double point de vue de sa compositionchimique, de son application industrielle et de son emploi en pharmacologie.

Son nom d’acide picrique (74°: amer) lui vient de l'amertume que présentent ses cristaux et ses solutions, propriété qui a été utilisée dans la falsification de quelques boissons, des bières en particulier. Les Allemands l’appellent Picrinsaüre,les Anglais Picrin acid, les Italiens aczdo Picrico. Mais les synonymes sont nombreux, les uns tirés de son amertume, acide amer, — jaune amer—amer d'indigo et de Welter,les autres soit de sa composition chimique, soit de l'origine de sa synthèse : acide carbazotique,—nitroxanthique,—nitropicrique, — chrysolepique, — trinitrophénique, acide azo-carbonique (Liebig), phénol trinitrique. De tous ces noms c'estévidemment celui d'acide picrique sous lequel il est le plus connu, mais étant donnée la vulgarisation de cette dénomination en industrie (teinturerie, explosifs), nous pensons qu'il y aurait avantage pour lee décorum de la thérapeutique, quantité non négligeable si l'on songe à la défiance de bien des malades et à leur aversion bien injustifiée pour les matières médicamenteuse connues, à conserver à l'acide picrique les noms plus... suggestifs d'acide carbazotique ou trinitrophénique : de plus compétents que nous diront s'ils sont satisfaisants au point de vue chimique : pour nous, nous nous contenterons de penser que les solutions devraient être formulées sous cette rubrique au plus grand avantage du malade et du médecin.

La formule que lui assigne M. Ferrand est C? H° O* 3 Azo* ou C° H° (Az0*) *O H ou plus simplement C° H°0, (Azo*)..

Son équivalent est 220.

Il peut être obtenu par plusieurs procédés, en particulier par l’action de l'acide nitrique sur un fort grand nombre de substances, en particulier l'indigo (amer d'indigo), la salicine, la coumarine, la phloorhizine (écorce de pommier) l'aloès, l'acide phénique, les pétroles, le benjoin.

De même encore il se produit lorsque l'on fait agir l'acide nitrique sur des corps organiques d’origine animale tels que la soie et la laine.

D'après Hetet il se produit chaque fois qu'un phénol est mis en contact avec de l'acide azotique à 36° Baumé — C° H°? (Azo*) ‘0 4. Ses propriétés chimiques et physiques sont assez curieuses et méritent d'être mentionnées. Il se présente à l'état cristallin soit sous forme de prismes dérivant de l'octaèdre rhomboïdal, soit sous forme de lamelles rectangulaires allongées.

Sous l'une ou l’autre de ses formes il présente une coloration jaune pâle, jaune soufre : les cristaux en sont brillants.

Il est soluble dans 86 parties d'eau à 15° et dans 26 parties à 77°. Les solutions dans l'eau sont toujours d'un jaune beaucoup plus foncé que les cristaux (jaune d'or).

Il est très soluble dans l'alcool, l'éther, la benzine, le pétrole, le chloroforme, l'alcool amylique et aujourd'hui que quelques auteurs se proposent de réhabiliter le pétrole dans le pansement des plaies, on peut se demander s'il n'y aurait pas lieu de choisir ce dissolvant.

Chauffé lentement, il fond en une huile jaune et se

re sublime sans altération; chauffé brusquement il détone faiblement en donnant de l’eau, de l'acide carbonique, de l'azote, du bioxyde d'azote, de l'acide cyanhydrique et laisse un résidu de charbon. Il brûle au contact de l'air à une température élevée, enfin il peut être employé en chimie organique comme réactif des alcaloïdes qu'il précipite de leurs solutions, ce qui en fait un précieux auxiliaire dans la recherche de ces alcaloïdes.

L’acide picrique forme des composés qui sont aussi susceptibles d'applications médicales.

Parmi ses principaux sels nous citerons le picrate de potasse très peu soluble dans l'eau froide (1/2 pour 50), plus soluble dans l'eau bouillante, qui détone avec violence sous l'influence de la chaleur et du choc et à ce titre entre dans la composition des explosifs autour desquels s'est fait tant de bruit ces temps derniers.

Combiné à des bases, à des métaux, à des alcaloïdes, il donne un assez grand nombre de sels dont les principaux sont : les picrates de fer d'ammoniaque, de quinine, de cinchonine, quelques-uns employés en médecine comme nous le verrons plus loin. Enfin si l'on dirige un courant de gaz sulfhydrique dans une solution alcoolique d'acide picrique saturée d'’ammoniaque, il se sépare du soufre et de l'eau et se forme un composé nouveau, l'acide picramique

CHA OR = H°O C'H(A2o (OH j acide picramique

* Cet -acide picramique est susceptible vraisemblable-

mert des mêmes applications que l'acide pi:rique em thérapeutique externe.

Son emploi dans l'industrie.

Ses applications industrielles sont multiples : nous n’insisterons pas beaucoup sur son utilisation dans la fabrication des artifices et divers explosifs, si ce n’est pour dire que le remède a pour ainsi dire été placé à côté du mal. Dans les poudrières de l'Etat, au Bourget par exemple, où M. le capitaine Pierron a fait sur les picrates des travaux remarquables, l'acide picrique est journellement manié : il entre dans la composition de plusieurs poudres et feux fulminants à effets brisants (1), il constitue la mélinite. :

C'est dans l'industrie de la teinture qu'il a, en dehors des explosifs, reçu ses plus belles applications dont la valeur a beaucoup diminué depuis la fabrication des merveilleuses couleurs d’aniline.

Guinon (1849) l'a appliqué avec succèsà la teinture en jaune de la soie et de la laine, et a fait remarquer que le coton ne peut prendre cette teinture, particularité

(1) Jusqu’aux recherches de M. Turpin, l'acide pierique a été considéré comme à peu près inexplosible. M. Turpin, dont on counaît l’odyssée, prouva, par l'invention d’un détonateur spécial, que fPacidé picrique était un explosif dangereux lorsqu'il était soumis à nne cer taine pression. Ses sels donnent des poudres brisantes ; mélangés à certains nitrates, les picrates donnent des poudres utilisables précanisées par le général Brugère.

2 s6 s remarquable que l’on peut utiliser dans les recherches toxicologiques de cet acide : pour être colorées par lui, la soie et la laine doivent au préalable être mordancées par l'alun. Mélé au carmin d’indigo il donne un magnifique vert (printemps) pour la teinture de la soie, de la laine, et la coloration des fleurs artificielles.

Ajoutons enfin, en terminant ce résumé, que l'acide picrique est d’un prix peu élevé, surtout si l'on tient compte de son peu de solubilité : actuellement il est au cours de 4 à 5 francs le kilog, ce qui en fait un topique fort peu coûteux.

Malheureusement il a été employé dans le commerce frauduleux de la falsification des bières auxquelles il communique l’amertume que seul devrait donner le houblon. Aussi y a-t-il lieu d'en connaitre la recherche, et au risque de sortir absolument de notre sujet, nous n'hésitons pas à résumer sa recherche dans les bières frelatées.

Recherches de l'acide picrique dans la bière.

Evaporer la bière en consistance de sirop, reprendre le sirop par quatre à cinq fois son poids d'alcool à 95° et aciduler avec SO*HO, laisser reposer 24 heures et filtrer. — Evaporer l'alcool après. filtration. — Traiter le résidu pour y constater la présence d'acide picrique par l’une des réactions suivantes :

(Les dernières solutions évaporées laissent souvent

déposer de petits cristaux jaunes qu'il est bon de garder comme pièces à conviction.)

Réactions.

[. Agiter la solution d'acide picrique avec de la potasse ou un sel de potassium : il se forme du picrate de potasse qui, desséché, détone par le choc et la chaleur.

IT. La solution additionnée d’un cyanure alcalin et chauffée doucement donne une coloration rouge intense.

IIT. Il en est de mème si, au lieu d’un cyanure, on ajoute du sulfhydrate d'ammoniaque (cette réaction est sensible à 1/4000).

[V. La glycose, chauffée avec une solution alcaline étendue et de l'acide picrique, donne une coloration rouge sang.

V. Une solution de sulfate de cuivre ammoniacal est précipitée en vert par l'acide picrique. Ce précipité cristallin, examiné à la lumière polarisée, présente de vifs reflets irisés.

Cette réaction est sensible au 1/5000.

VI. Enfin l'acide picrique teint la laine en jaune indélébile et n’a aucune action sur le coton. On nous pardonnera d’avoir insisté sur ces réactions F° 8

ER qui trouveront plus loin leur application dans la recherche de l’intoxication par l'acide picrique (voir page 82); bien que nous n’ayons pas eu l’occasion d'observer cette intoxication et qu'elle nous paraisse très improbable, nous désirons cependant la signaler et mettre le praticien à même de pouvoir la reconnaitre si elle se présentait.

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