CHAPITRE IV
Le catgut, dont se sert M. le professeur agrégé Rollet, est du catgut chromique n° 3. I] est préparé suivant le procédé de Lister et stérilisé à l’étuve sèche suivant la méthode du professeur Albert Doderslein, qui permet d'obtenir un catgut chromique absolument aseptique,sans modifier d'aucune façon ses propriétés physiques.
Les expériences du professeur Doderslein (1), trop connues pour que nous y revenions ici et, depuis plus de dix ans, chaque jour confirmées par la clinique, ne laissent subsister aucun doute sur la
leurs aspérités peuvent causer une gêne notable et provoquer l'apparition de foyers douloureux. Nous avons montré comment Delbet s’efforçait de masquer ces aspérités et de les enfouir de façon à les rendre inoffensives et indolores.
(1) A. DoperseIN. — éMunschen éMedicinische Wochenschrift, 28 janvier 1800.
MT our stérilisation complète de notre catgut. A ce point de vue il ne le cède en rien aux fils métalliques.
Il n’en est évidemment pas de même pour ce qui a trait à sa force ; aussi n'est-il nullement dans notre intention de comparer, à ce point de vue, le catgut chromique avec les fils métalliques, bien que ces derniers, comme nous l’avons vu, soient sujets à caution. Néanmoins nous ne craignons pas que notre suture soit, de ce chef, au-dessous de sa tâche, parce que celle-ci n'est pas de rétablir la continuité de l'os, mais simplement d'assurer provisoirement le contact entre olécrâne et cubitus, pour permettre au cal osseux de se produire. Il ne faudrait pas qu'on s'illusionne et qu’on croie que la suture métallique puisse avoir une influence quelconque sur la solidité du cal, une fois qu'il est formé; l'observation suivante de Van den Meulen (1) en est la meilleure preuve.
Il s'agissait d’une fracture transversale de la rotule, dont on fit la suture avec un fil de platine. Douze jours après, la plaie était cicatrisée. Le seizième jour on appliquait un appareil plâtré, qui fut enlevé deux mois après l'opération. À cemoment, on constatait que Îa consolidation n’était que fibreuse, il y avait un écartement de un à deux millimètres et les fragments étaient légèrement mobilisables. Toutefois, trente jours plus tard, le convalescent put reprendre ses occupations. Mais
(1) Van den Meuren. — The Lancet, 22 mars 1884.
il arriva que, deux mois après, notre homme, se tenant debout, sentit son genou fléchir et tomba. La fracture s'était reproduite. Van den Meulen intervint de nouveau ; cette fois 1l put obtenir la consolidation osseuse et le malade fut définitivement guéri.
Cette observation prouve que le fil métallique ne sert de rien quand on n’a qu’un cal fibreux, ou, pour mieux dire, que seul le cal osseux rend toute sa solidité à l'os. Aussi croyons-nous que le cerclage métallique tire sa valeur, non pas de ce qu’il est fait avec un fil très résistant, mais simplement de ce qu'il maintient exactement les fragments au contact. Le catgut est assez solide pour en faire autant : Les expériences qu'entreprit Lister (1), pour évaluer la valeur de la force d’un catgut de dimensions moyennes et dont il rendit compte à la Clinical Society of London, nous permettent d2 l’affirmer ; d'autant plus que le membre, comme on le verra plus loin, étant immobilisé dans un appareil plâtré, pendant toute 1a durée de la formation du cal, le catgut n’a, en définitive, qu'une seule force contraire à supporter, celle qui résulte de la tonicité duitriceps. -Or'léllet:de”celle=ciné/peut: pas-ètre suffisante pour le briser, à cause de Îla position donnée au membre.
D'ailleurs, si nous consultons l’histoire du traitement des fractures de la rotule, nous y verrons que
(1) Œuvres de Lister. — Traduction de Gustave Borginon.
2e ADS
M. le professeur agrégé Vallas,qui faitsystématiquement, avec de brillants résultats, la suture des ailerons et des parties fibreuses prérotuliennes, n’a jamais vu ses catguts se briser sous l’action du quadriceps; pourquoi, dans les mêmes conditions, le triceps brachial pourrait-il briser une suture qui est faite avec des fils identiques ?
Mais voici bien autre chose. La résorption du catgut, qualité qui l’a fait choisir par M. le professeur agrégé Rollet, est considérée, par le plus grand nombre des chirurgiens, comme un défaut devant l’écarter de toutes les opérations du genre de celle qui nous occupe. Springer,se ralliant à cette opinion, écrit dans sa thèse: «Les fils résorbables employés soit pour faire une suture périostique soit pour faire une suture osseuse se résorbénttrop vite pour qu’on puisse compter sur un maintien eflicace par ce moyen ».
Il résulte, en effet, des expériences si intéressantes de Flemming (1) que le catgut ordinaire se résorbe très rapidement et, par suite, estincapable de remplir le rôle que nous voulons lui faire jouer. Mais il n’en est pas de même du catgut chromique; celui-ci se résorbe beaucoup plus tardivement. Lister (2) ayant enlevé d’une plaie, faite dix jours avant, un fil de catgut au moyen duquel il avait exercé des tractions sur le nerf crural pour l'élonger, vit qu'il étaitencore
(1) FLEMMING — The Lancet, 27 mai 1876.
(2) Lister. — Œuvres. Traduction de Borginon.
a = intact. Les expériences montrent, eneffet, que ce n'est qu'à la troisième semaine que le catgut chromique commence à être érodé par les tissus dans lesquels il est inclus. A partir de ce moment son érosion avance graduellement, mais très lentement, puisqu'il l’a trouvé encore résistant au bout de trente jours. C’est aussi ce que les chirurgiens allemands ont vu : Zweifel (1) qui, sur le conseil de Léopold, s'était servi de catguts chromiques pour faire des colporraphies, constata qu'au bout de quatre semaines ils persistaient encore, et il dutles arracher à cause de la sécrétion qu'ils provoquaient.
Or, dans les fractures de l’olécrâne, la consolidation osseuse, lorsque la coaptation des fragments est parfaite, se fait, dans la majorité des cas, suivant les auteurs classiques, du 28e au %oc jour.
À partir du moment où le cal est définitivement formé, la suture n'ayant plus sa raison d’être, on ne peut rien souhaiter de mieux que de [a voir disparaitre. Le catgut chromique, préparé suivant la méthode de Lister, ne commençant guère à se résorber avant une trentaine de jours, donne, sur ce point, entière satisfaction. C’est pourquoi M. le professeur agrégé Rolletlui a donné la préférence sur tous les autres modes de suture.
Quant à la seconde question, nous y répondrons en faisant ressortir que les parties molles de cette
(1) A. Doperscen. — éMunschen Medicinische Wochenschrift, 28 janvier1800.
2 IHPRE région présentent une résistance et une épaisseur qui sont un bon garant de leur solidité.
De partout on trouve signalé que le dos de l'olécrâne est revêtu d'un surtout fibreux épais dont Îles fibres entrecroisées, émanant des formations aponévrotiques voisines, s'insèrent à los en s'unissant intimément à son périosteet dont la résistance est suffisante pour que Périer ait pu, par sa simple suture, obtenir, dans un cas de fracture de l'olécrâne dont l'écartement était de un centimètre et demi. un cal osseux en tout point satisfaisant (1).
Le tendon tricipital d’après Tillaux (2), est très épais et ses fibres se continuent directement avec Île périoste olécränien.
Enfin, c'est à travers l’anconé que l'aiguille conduit l’anse inférieure de la suture. Tendu entre l’épicondyle et l’olécrâne d'une part, la face et le bord postérieur du cubitus d’autre part, il forme, dit Pingaud(3),une bandelette musculo-tendineuse « extrêmement solide »,si solide, que presque toujours, elle s'oppose au déplacement de la tête radiale luxée en arrière et que, lorsque la violence a été la plus forte, elle arrache le périoste sur lequel elle s'insère plutôt que de se rompre sous la poussée violente du radius.
D'ailleurs nous avons tenu à vérifier sur le cadavre la valeur du muscle anconé, comme point d'appui du
(1) Observation VIII de la thèse de Gilis.
(2) TiLLaux. — Anatomie topographique.
(3) PinGaup. — Article Coude, du Dictionnaire de Dechambre,
rire cerclage péri-olécrâänien. Nous concluons de nos expériences qu'elle est amplement suffisante. Nous n'avons jamais eu la pensée de soutenir que ce muscle offre au fil un point d'appui aussi solide que le cubitus et nous ne craignons pas d’avouer qu'en pratiquant de force, sur un membre préparé et maintenu en demi-flexion, des mouvements d'extension, nous avons constaté un léger déchirement du tissu musculaire donnant, pour ainsi dire, un peu de jeu aux fragments osseux coaptés. Mais nous ne croyons pas que ce soit là le défaut du procédé, parce que, pour déterminer cette dilacération, 1l nous a fallu déployer une force qu'est incapable d'engendrer Îla tonicité affaiblie du triceps; nous croyons l'avoir démontré plus haut en réfutant l’objection de ceux qui craindraient pour la solidité du catgut.
Mais alors:
Si le muscle anconé offre assez de résistance pour que la suture péri-olécrâänienne y trouve, tout aussi bien que dans le cubitus, un point d'appui très sûr;
Si le catgut chromique seul,en disparaissant une fois sa tâche remplie, dispense le chirurgien de rechercher ce qu'il est devenu;
S'il est assez solide pour maintenir Îles fragments au contact jusqu'a la formation d'un cal osseux résistant, il n’est pas douteuxquel'opération de notre maitre, dont nous allons maintenant exposer la technique, jouit de tous les avantages du cerclage parisien, sans en avoir les inconvénients.