CONSEILS AUX MALADES
Depuis longues années, je m’étais fait une loi de ne
I m’enquérir en rien de ce qui se passe par le monde ; mais enfin, les années se cumulent sur ma tête, ma vie s’écoule, et je ne puis différer davantage d’établir une espèce de niveau entre les observations qui me sont propres et celles dont s’est enrichie la médecine,
I depuis que j’ai quitté les bancs de nos écoles ; de là mon voyage de Paris. Introduit, dès mon arrivée dans la capitale, à l’hôpital Saint-Louis, dans les salles de M. Bazin, j’ai vu manœuvrer cet homme si remarquable contre les maladies les plus hideuses et les plus atroces, satisfait, heureux. A Saint-Louis, je m'attendais à trouver partout un progrès proportionnel, mais ma surprise a été grande de trouver le brownisme
1 installé de toutes parts, et le nom de l’auteur de l’Examen des doctrines médicales condamné à une sorte d’oubli dans le lieu même qui avait été le théâtre de sa gloire. Quant à moi, je le confesse, je suis encore un peu broussaisiste , du moins à un certain
Î point de vue; ainsi, tous les jours j’ai recours dans la médication de la diarrhée qui est propre aux scrofuleux, à des potages très légers, même à de simples laits de poule pour unique alimentation; je prescris encore de très petits lavements et des fomentations émoi-
lientes à l’anus, que je fais pratiquer concurremment avec des frictions résolutives [auro -bismuthiques) aux alentours du nombril et même sur tout le ventre. Lorsque la phlogose est enrayée, j’atteins ce but avec assez de facilité , je reprends un traitement énergique approprié à l’état de mon malade. La doctrine des phlegmasies chroniques s’applique donc, en modifiant toutefois les procédés thérapeutiques de Broussais, aux souffrances aiguës des sujets le plus profondément scrofuleux; on peut donc traiter et guérir encore un malade, alors même qu’il est atteint de la diarrhée dite tuberculeuse.
Guérir les scrofules et leurs douleurs concomitantes est un problème dont la solution , par des procédés divers, est due à notre époque; malheureusement ces malades rechutent avec assez de facilité et le plus souvent par leurs imprudences; il importe donc de leur donner quelques avis salutaires. Observons, de nouveau , que les hommes les plus robustes et les plus sanguins , mis dans des conditions constantes d’ana - électricité peuvent devenir , et même deviennent constamment scrofuleux. Aucun physicien n’ignore, en effet, qu’une machine électrique fonctionne avec plus ou moins de puissance en raison de l’état de l’atmosphère et notre corps , présentant un assemblage immense d’outillages de ce genre, doit nécessairement suivre les conséquences de cette loi; de là , langueur et torpeur de tous les systèmes , perversion consécutive de la double faculté absorbante et inhalante, stagnation humorale postérieure, enfin, formation de la matière tuberculeuse.
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES»
Par une sorte d’opposition, les scrofuleux placés dans des conditions inverses peuvent, non seulement guérir de tous leurs maux, mais acquérir une constitution énergique ; mais cette heureuse transformation ne s’obtient qu’à la longue , de toute nécessité il faut beaucoup de temps pour retremper un organisme profondément détérioré, alors mente que des agents thérapeutiques ont détruit jusqu’au dernier tubercule. Ce dogme de médecine pratique est compris par l’homme riche, de là ces nombreuses migrations aristocratiques que nous voyons tous les ans se diriger du nord vers le sud, de là tout ce confortable dont s’environne l’opulence ; mais le peuple , mais le pauvre surtout, ne peut se procurer tous les secours, se donner tous les soins nécessaires à son état. Les privations auxquels l’homme peu fortuné est contraint de s’assujettir, ne sauraient l’empêcher cependant d’habiter un grenier plutôt qu’un rez-de-chaussée et d’avoir l’attention de fermer toutes les issues des courants d’air. Le corps mérite d’être tenu aussi chaudement que possible, la chaussure surtout doit être surveillée avec soin, las chaussettes et les sabots sont à la portée de tout le monde. La chaleur au lit doit être encore plus grande que pendant le jour, les pieds et les épaules surtout exigent une attention particulière. Quant au genre de vie, il faut se nourrir aussi bien que possible sans rien exagérer et en se remémorant que le pain est le premier de tous les aliments, s’il est bien levé et parfaitement cuit. Dans le cours de ses travaux , l’homme des champs doit redouter la pluie et redoubler de précautions dans les temps neigeux. 11 est cer-
taines professions, telles que celles de tisserand ou de ferblantier, qui sont réellement insalubres, auxquelles le scrofuleux doit renoncer ; en somme , il importe que celui qui est sujet à l’affection strumeuse veille toujours au maintien du jeu libre et facile de ses organes.
Le cancer, si je m’en rapporte à mes observations personnelles , est plus fréquent chez l’homme riche que chez le nécessiteux; une diète trop substantielle, et surtout trop animalisée, a de graves inconvénients; le riche , par conséquent , doit , dans l’intérêt de sa conservation, s’habituer de bonne heure à la tempérance et redouter toujours de trop nourrir son corps.
De toutes les maladies chroniques, le cancer est tout à la fois la plus insidieuse et la plus cruelle ; comme le tigre , il paraît parfois sommeiller , mais tout à coup il s’élance , atteint, déchire et dévore sa proie; craignez donc de l’agacer et gare à qui le touche. Bien des médecins présument pouvoir prescrire impunément des bains, des cataplasmes de fécules, des fomentations huileuses, lénitives , etc., etc.; mais toutes ces pratiques sont de véritables erreurs; il ne faut jamais appeler le sang vers une tumeur cancéreuse. Au reste, on ne caresse pas ce monstre, il faut, au contraire , le tenir enlacé et le comprimer sans cesse.
Dans le mode d’administration des médicaments qui me sont familiers, je tâche toujours d’introduire, par de nombreux tâtonnements , les remèdes les plus doux, remèdes que j’active dans les suites lorsque la rondeur et la mollesse des contours des squirrlies me
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
dénotent que ces agents pénètrent les tumeurs. Je suis au reste toujours prêt à rétrograder si une tension , même légère, vient à se manifester profondément dans un parenchyme squirrheux. Je juge au contraire du succès d’un traitement quand je vois le squirrhe se détacher des parties circonvoisines et surtout des os auxquels il adhère. Malheur ! au contraire, oui autrefois malheur quand je voyais le sein s’atrophier peu à peu et le cancer, envahissant les tissus de proche en proche, remonter vers le sommet de la poitrine pour atteindre la région cervicale. Ces détails ne concernent , on le comprend, que les lésions du sein, tous les autres cancers ont une marche à peu près analogue , mais tous ces conspectus ne peuvent trouver place dans cet écrit, ils ne peuvent d’ailleurs être bien appréciés qu’au lit du malade. Malgré la brièveté que je m’impose dans cet écrit, je ne puis cependant parler à des cancéreux sans éprouver le besoin de leur dire qu’ils doivent éviter , durant le cours de leur traitement, toutes les excitations intempestives , la stimulation médicamenteuse est bien suffisante pour eux, sans y ajouter encore celles du plaisir ou d’autres occurrences.
Les impressions morales, celle de la crainte et de la terreur principalement, produisent des effets terribles sur ces infortunés. J’ai vu plusieurs fois des douleurs rapides et intenses s’établir sur plusieurs points simultanément à la suite de ce que je ne crains pas d’appeler une décharge subite de l’influx cérébral. Ces espèces de plilegmasies indécises résistent à tout l’appareil anli-phlogistique ainsi qu’à tous les médicaments
incertœ sedis et deviennent Jes germes de nouvelles tumeurs cancéreuses qui pullulent de toutes parts. Les médecins, ainsi que toutes les personnes qui entourent le malade , ne sauraient être trop réservés dans leur langage et maintenir constamment quelques lueurs d’espérance, alors même qu’on ne les partage pas.
Les influences du froid et de l'humidité sont toujours bien fâcheuses dans toutes les maladies de la lymphe, les cancéreux cependant les redoutent beaucoup moins que les scrofuleux; mais j’évite d’entrer dans de plus longs détails hygiéniques pour énumérer quelques faits qui ne seront pas sans valeur et sans avoir certain charme pour bien des malades délaissés.