ATROPHIE DU SEIN GAUCHE
Cette observation est d’autant plus digne d’intérêt qu’elle s’est terminée par voie de suppuration, à force de persévérance dans des médications très bénignes ; tandis que j’ai vu maintes fois la tumeur s’irriter, durcir, se bosseler et prête à passer à un état d’aggravement bien menaçant, quand j’ai voulu soumettre la malade à l’influence de modificateurs un peu actifs, l’argent même n’a pu être administré qu’avec beaucoup de réserve. Cette observation offre à mes yeux un si grand intérêt, que je la donne avec plus de détails que les autres.
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
Madame Castanier, de Tonneins, près Bordeaux, épouse d’un sous-intendant militaire, âgée de trentetrois ans lors de son arrivée à Celles le 8 août 18o9, d’un tempérament sanguin, d’une constitution robuste, issue de parents sains , avait joui d’une santé parfaite durant le cours de l’enfance et de la jeunesse ; s étant mariée vers sa dix-huitième année , elle eut plusieurs couches très heureuses, mais ayant habité, depuis sa vingtième année jusqu’à sa vingt-huitième , un pays excessivement marécageux (les landes des environs de Bordeaux) , elle contracta des fièvres intermittentes très rebelles, qui résistèrent à toutes les préparations de quinquina, se maintinrent pendant quatre ans, et cédèrent enfin au bouillon de poulet, avec addition de divers herbages.
En 1834, la malade eut (pour me servir de ses expressions) un coup d’air sur les seins , qui détermina l’engorgement de ces organes. Cette première affection guérit sous l’influence de la chaleur et des cataplasmes émolliens. En i857, madame Castanier, qui habitait alors Alger, contracta un engorgement indolent, lent dans sa marche, et pourtant progressif, du sein droit. Le sein gauche s’atrophia progressivement, au fur et à mesure du développement de son organe similaire.
Appelé à Gap, par suite des fonctions dévolues à son mari, madame Castanier eut recours aux soins éclairés de mon estimable confrère le docteur Houbeau, qui lui déclara que les eaux de Celles étaient seules capables de dissiper un pareil engorgement. Effrayée de son état, la malade, au lieu de se diriger
vers les rives du Rhône, prit la route de Paris, ou elle se mit sous la direction du célèbre Marjolin, qui pendant huit mois lui prodigua ses soins, mais la tumeur du sein prit un développement énorme sans changer de caractère, et le mot opération fut prononcé comme dernière ressource. En désespoir de cause, madame Castanier, d’accord avec l’illustre professeur de Paris , se rendit à Celles , où elle arriva le 5 août d 839.
État de la malade :Le sein droit est rond, dur et très compacte ; il offre le volume d’une grosse boule ; son poids fatigue beaucoup la malade qui est obligée de le suspendre à l’aide d’un foulard, de le soutenir avec ses deux mains lorsqu’elle marche, et d’avoir les yeux constamment fixés devant elle, de peur de heurter même une petite pierre. Le sein gauche est complètement atrophié ; une peau desséchée adhère immédiatement sur les côtes ; on dirait qu’il n’existe aucune trace de la glande mammaire dans la région égigastrique *, un peu vers le côté gauche , on observe une tumeur glanduleuse oblongue, de quinze à seize centL mètres de longueur sur quarante à quarante-cinq millimètres de diamètre. La partie supérieure du tronc, l’épaule et le bras droit sont très maigres et dans une sorte d’atrophie. Les fonctions animales sont d’ailleurs dans un état satisfaisant.
Prescriptions : Bains artésiens bouillis ; frictions sous la plante des pieds avec la préparation zinco-auro-argentique , et sur le sein squirrheux , alternativement avec les préparations tour à tour plombo-bismuthique ou plombo-bismutlio -stan-
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
La position de cette malade s’améliora sous l’influence de cette médication. Mais laissons-la exprimer elle-même les modifications survenues dans son état au 50 mars 1840, époque à laquelle elle écrivait à M. le docteur Dissez, alors chirurgien aide-major de service à l’hôpital du Gros-Caillou , en le priant de communiquer sa lettre à M. le professeur Marjolin.
« Lorsque j’arrivai à Celles, mon sein avait la con- » sistance d’une grosse raye tournant au bois ou à la » pierre ; depuis , il est devenu cordes solides enla- » çant des glandes ramollies, puis ces cordes se sont » rompues et métamorphosées en gros filets élastiques, » laissant passer les glandes ramollies comme les » pépins d’une grenade dans leur filet. Maintenant, » ces glandes font comme le levain dans la pâte , se » gonflent en se ramollissant, rompent et fendent le » filet qui les enveloppent, puis elles baissent sans » diminuer assez.
» Il est évident que ce sein restera gonflé, quoique » mou, jusqu’à parfaite guérison. Je ne souffre point » du tout, ma santé générale est parfaite. Il y a quelque » temps, la plus légère occupation des mains me fati- » guait; une promenade d’un quart d’heure avait une » fâcheuse influence sur mon sein , en y portant le » sang. Le 50 mars, me trouvant fort bien et le temps « étant fort beau, je fis une promenade de deux lieues, » sans ressentir la moindre fatigue; mon sein resta » calme, sans rougeur ni gonflement. Depuis je me » promène beaucoup. Il fait très chaud ; cela ne me » fait que du bien. Toute autre indisposition a passé.
» Le sein gauche qui s’absorbait tout dans l’autre ,
» ma poitrine , mes bras qui se desséchaient , sont en » bon état comme toute ma personne. Le flanc gau- » che, dont je me plaignais sans cesse depuis douze » ans et que j’accuse de tout, après avoir subi les » mêmes alternatives que mon sein, quoique d’une » manière moins apparente, m’a plus vivement incom- » modé pendant quelques jours, puis s’est entière- » ment calmé , et tout a disparu. Depuis deux mois,
» je n’ai plus rien là , et les fonctions digestives se » sont naturellement rétablies. Encore un peu de pa- » tience et je verrai la fin de tous mes maux . %
Quelque temps plus tard , en juillet \ 840 , je voulus, croyant hâter le traitement , recourir à d’autres préparations argentiques, mais le sein squirrheux s’endurcit de nouveau, l’autre se crispa, et je fus forcé d’abandonner ces médications pour revenir à celles de 1839, qui ramenèrent bientôt le calme.
En \ 841, j’essayai quelques préparations cuivriques, dans l’espérance de déterminer la résolution d’une tumeur bien ramollie, il est vrai, mais qui ne voulait point finir; trompé dans mon attente, il me fallut encore revenir aux préparations auro-argentiques et plombo-bismutho-stanniques , qui ramenèrent le calme et le ramollissement.
En 4842, j’administrai les préparations stanno-argentiques concurremment avec les préparations plombo-bismutho-stanniques modifiées. Les seins ne se trouvèrent pas mal de ce traitement. Ce fut à cette époque que je reçus à Celles la visite de M. Roubeaux,
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
autrefois médecin de madame Castanier, qui, quelque temps après, lui écrivit de Gap la lettre ci-dessous :