MONSIEUR ET TRÈS HONORÉ CONFRÈRE
» Madame Castanier est arrivée avant hier de Mont- » de-Marsan. Son déplacement a été très flatteur pour » moi, attendu qu’elle est venue ici pour recevoir mes » soins. Je reconnais l’intérêt particulier que vous por- » tez à cette méritante dame que vous avez soignée si » longtemps ; je suis animé près elle des mêmes senti- » ments que vous. Elle a su me faire partager la con- » fiance extrême qu’elle accorde à vos lumières et à » votre grande expérience, que de nombreux succès » viennent tous les jours justifier. Avant d’arrêter au- » cun mode de traitement contre la maladie de ma-
» dame Castanier, j’ai cru de première convenance » de vous exposer son état actuel , et attendre ensuite » vos avis que nous suivrons régulièrement.
»» Vous savez déjà qu’au mois de décembre dernier » je fus appelée à Mont-de-Marsan pour visiter ma- » dame Castanier conjointement avec MM. les docteurs » Lartigaux et Dufau. Cette malade portait au sein » droit une tumeur énorme, avec fluctuation que » vous aviez déjà vue, dont la nature avait été si dif- » féremment déterminée par de nombreux confrères.
» M. le docteur Lartigaux avait fait déjà une interro- » gation à cette tumeur par une légère piqûre pratiquée » à la partie la plus déclive. Un peu de sang fourni « par les téguments intimida sans doute l’opérateur, » qui se crut dans un fongus hématoïde, et cette « crainte arrêta sa main. A mon arrivée, je profitai de » l’ouverture déjà commencée pour introduire une » sonde , qui pénétra dans un énorme kiste et rap- » porta une grande quantité de sanie.
» Du moment que nous fûmes fixés sur la nature » du liquide épanché, je proposai à mes honorables » confrères de pratiquer une incision beaucoup plus » grande, afin de donner issue à toute cette matière » infecte, et de faire ensuite des injections avec de l’eau » chlorurée. Ma proposition fut acceptée et exécutée » au même instant. Après le pansement , la malade » éprouva un bien-être général au moral comme au » physique. La nuit fut bonne et le sommeil de » même. Le lendemain, le sein était affaissé ; la peau, » si distendue, s’était contractée et était revenue à » son état normal.
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
» Le surlendemain , je quittai la malade dans les »> meilleures dispositions, livrée aux soins de MM. Du»
» fau et Lartigaux. Nous pensions unanimement que » cette plaie allait, comme toutes les plaies simples,
» marcher rapidement vers la guérison, et que ma- » dame Gastanier allait être débarrassée d’une maladie » qui l’a tant et si longtemps fait souffrir.
» Cette opinion était d’autant plus probable, que » le toucher que j’avais exercé sur les glandes mam- » maires me les avait présentées dans leurs conditions » normales et sans aucune adhérence au tissu costal.
» Par malheur, nos prévisions ne se sont pas réalisées,
» et je crains bien aujourd’hui que l’organisation du » sein ne soit envahie par une fâcheuse maladie.
» Voici l’état actuel de cette maladie intéressante
» sous tant de rapports :
» Le volume du sein malade est à peu près le même „ que celui du côté opposé, la peau qui le recouvre » est d’une couleur blafarde, jaune paillassé; cette » altération des téguments est limitée dans 1 étendue » du sein ; celte portion de la peau offre des rides » profondes et convergeant de la circonférence au >» centre. Le mamelon a pris le volume d’une grosse » noix ; il est marronne et recouvert d’une peau fine, » luisante, violacée, d’un vilain aspect. Les bords de » la plaie extérieure sont renversés en dedans ; le per- » tuis donne issue à une humeur ichoreuse abondante, » d’odeur très fétide, dont la qualité et la quantité » sont variables. Lorsque la main embrasse la totalité
» du sein, elle détermine une douleur par la pluslegère
M pression* Les glandes mammaires sont dures et en-
» gorgées, elles ont contracté des adhérences avec les » tissus sous-jacents. Il n’existe aucun engorgement » dans le plexus axillaire. La santé générale est dans » un état satisfaisant; le teint du visage est vermeil ; » l’appétit est bon ; le sommeil est normal; les fonc- » tions menstruelles sont paresseuses , toutefois régu- » hères. Le moral, quoique calme et ferme jusqu’à » présent, est parfois sillonné par quelques rayons de » crainte, qu’un esprit observateur saisit au milieu » d’une apparente sécurité.
» Telles sont, monsieur et honoré confrère, les im- » pressions que j’ai reçues de l’état de madame Casla- » nier. Il vous appartient maintenant de nous mander » ce qu’il faudra faire. Je m’incline devant la confiance » extrême que la malade a conçue pour le mode de » traitement spécial que vous avez eu le bonheur de » créer dans l’intérêt de l’humanité et pour Thonneur » de l’art. Lorsque vous mettrez au jour votre im- » mense découverte, je serai un des premiers à sous- » crire pour l’apothéose que la science vous devra. » Dieu vous conserve vie et santé.
» En terminant la teneur de cette lettre, dont je » vous prie d’excuser la longueur, veuillez me per- » mettre de vous dire un mot de l’opinion que m’a » suggérée cette malade. Je crains que le tissu mam- )) maire ne soit atteint d'un principe sui generis qui en » opère la désorganisation ; c’est selon moi unsquirrhe » ulcéré intérieurement, il est à craindre qu’il ne fasse » explosion et n’envahisse les parties ambiantes, con- » tinues et contiguës. Jusqu’à présent il n’existe aucun » signe, aucun symptôme d’infection générale. Si
SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.
» cette maladie était livrée à ma seule thérapeutique,
» je regarderais comme un devoir de conscience pour » moi de faire une incision longitudinale à la peau ,
» de séparer par la dissection celle-ci des glandes » mammaires ; de faire l’ablation de ces dernieres et » de réunir par première intention. Telle serait l’in- » dication précise pour moi, si je devais agir seul; » mais je retire toute proposition devant l’espérance » que nous promet votre traitement spécial.