CHAPITRE III
SCROFULES
L’affection tuberculeuse et la chlorose sont propres à tous les climats. Le Lapon et le nègre du Sénégal sont l’un et l’autre des êtres chétifs et enclins à la scrofule. Le Tartare chinois lui-même, au dire de Victor Jacquemont, est également un sujet rabougri , et toutes les races qui vivent sur la ceinture équinoxiale du globe , ne possèdent pas une exubérance de vie. Les habitants des contrées tempérées , élevées , peu boisées , parfaitement balayées par les vents, sont , au contraire, les plus vigoureux, les plus robustes et les moins prédisposés aux tubercules. Chez nous , par exemple , le tempérament sanguin est l’apanage, en quelque sorte, de celui qui habite des contrées telles que la Normandie, la Bourgogne, et, en général, les hauteurs moyennes delà France.
Abandonnons, au reste, ces considérations générales pour ne nous occuper que de l’étude des lésions scrofuleuses , propres aux malades qui sont placés sous nos yeux.
Le tissu cellulaire de l’enfant s’emplit parfois d’un excès de lymphe épaisse, qui constitue , ça et là , des grumeaux nombreux. C’est principalement le long du trajet des glandes conglobées que l’accumulation de ces grumeaux donne naissance à des engorgements
strumeux qui se réunissent en masses dans les suites.
Une certaine prédisposition congéniale , dévolue souvent aux enfants issus de parents valétudinaires , réunie à une lactation peu convenable , à des soins hygiéniques mal entendus , ainsi que des habitations malsaines, sont les causes les plus propres^à favoriser le développement de cette constitution scrofuleuse, qui reste ordinairement latente jusqu’aux approches de la seconde dentition. Tous les enfants n’ont pas , à beaucoup près, la même tendance à contracter des lésions strumeuses , alors même qu’ils vivraient constamment sous des influences congénères. Chez ceux qui sont prédisposés aux scrofules, on trouve un certain fonds de blancheur de la peau, qui contraste avec la rougeur assez vive des pommettes et la pâleur des lèvres; la peau est, le plus ordinairement, d’un poli et d’une douceur remarquables, tous les membres paraissent arrondis, mais les chairs sont molles et flasques, le visage est plein, presque bouffi, le regard doux, la pupille grande et la cornée transparente presque toujours bleuâtre. Les cheveux sont souples et de couleur châtain doré ou d’un blond particulier; enfin , lorsque l’invasion des scrofules est imminente, le ventre prend du volume , le pouls devient moins fréquent et le coup de l’artère frappe mollement le doigt qui l’explore. Chez les scrofuleux le sang a moins de rutilance et la lymphe est plus disposée à la concrescibilité. La graisse est plus blanche et plus ferme, elle se rassemble facilement en masses ; la sueur est rare et la transpiration irrégulière , burine est peu
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abondante , elle contient peu d’acide phosphorique ; les secrétions de la morve, de la chassie , du cérumen et de la matière sébacée sont anormales et souvent incohérentes , le derrière des oreilles est humide , le cuir chevelu est très onctueux et forme ce qu’on appelé la tête grasse. Lorsque la constitution strumeuse tend à se convertir en scrofules, on voit souvent paraître une ophthalmie plus ou moins violente et une éruption anormale sur la face, des pustules s'élèvent sur les ailes du nez, et des gerçures sur la lèvre supérieure. Les glandes du cou s’engorgent ainsi que celles des parties circonvoisines et l’enfant est décidément scrofuleux. Les scrofules se développent souvent dans un âge plus avancé, mais alors elles sont plus intenses et plus sévères. Chez les jeunes sujets elles affectent de préférence les régions parotidiennes, sous-maxillaires, axillaires, et presque toujours le trajet des veines jugulaires. Lorsque ces tumeurs ont duré plus ou moins longtemps , il se forme autour d’elles des noyaux glanduleux , sphériques ou ovales , lesquels s’ainoncèlent autour des glandes conglobées, les recouvrent et rendent le cou , ainsi que la face, plus ou moins difformes ; alors le malade a les yeux humides et la bouche pleine de salive, les glandes tombent en suppuration et leur aspect est dégoûtant.
Il n’est pas de mon sujet de m’occuper , en ce moment, delà phthisie pulmonaire, ni des autres lésions scrofuleuses de nos organes. Je dois cependant signaler le développement morbide de ces glandes abdominales situées entre la bifurcation des vaisseaux sanguins du mésentère; elles sont ordinairement aplaties et pul-
lulent avec une remarquable facilité dans les replis graisseux de ce viscère; elles se réunissent quelquefois en une niasse si considérable, qu elles donnent au ventre un volume énorme; ces glandes se développent souvent en même temps que celles du cou et elles demandent le même traitement.
Toutes les glandes conglobées deviennent , dans bien des circonstances, le siège d’un véritable état inflammatoire qui détermine leur gonflement ; il importe de ne point confondre cette tuméfaction avec celle qui est propre aux glandes scrofuleuses ; ainsi, des maux de dents peuvent provoquer la tuméfaction des glandes maxillaires ; un panaris, celui des axillaires , et le froid donner aux glandes cervicales un engorgement passager, désigné sous le nom d’oreillons.
Je ne décrirai pas la marche des scrofules livrées à elles-mêmes ; leur développement, leur persistance, leurs suppurations incomplètes, leurs cicatrisations imparfaites, leurs décolorations de tissus, parce qu’à Celles ces sortes de maux guérissent si bien , que je n’ai plus à m’occuper de ces demi-résolutions des corps glanduleux, de ces cicatrices irradiées, enfin, de toutes ces demi -solutions repoussantes , sur lesquelles insistent longuement nos divers nosographes.
Après le système glanduleux , le système osseux est le plus prédisposé aux scrofules; tous les os peuvent être leur proie, cependant, on sait qu’elles se jettent de préférence sur les os mous et spongieux , ainsi que sur les extrémités des os longs. Je ne chercherai pas à
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diagnostiquer les ravages produits par les scrofules sur tous les os, ces détails me feraient sortir des bornes que je me suis prescrites, mais cependant, je dois tracer ici les tableaux de ces deux espèces d’affections osso-scrofulèuses qui se traitent à Celles avec succès.
Les vertèbres sont de tous les os les plus sujets à la carie et au ramollissement tuberculeux. Les anciens connurent la marche de la carie, mais la tuberculisation du parenchyme des vertèbres n’a été indiquée que dans le siècle dernier , par le célèbre Persival Pott, de là le nom du mal de Pott donné à ce ramollissement qui, souvent, détermine la fusion totale de l’un de ces os.
Le ramollissement tuberculeux des vertèbres ne saurait être confondu avec leur mollesse rachitique, puisque le rachitisme affecte tout le système osseux et n’implique pas la présence des tubercules, tandis que le mal de Pott n’affecte le plus souvent qu’une seule vertèbre , et la convertit en vraie bouillie tuberculeuse. Le malade atteint de l’affection de Pott a de la peine à soutenir son corps, parfois il éprouve comme une torsion, une sorte de dislocation produite par un coup de fouet sanglé circulairement à la hauteur de la vertèbre affectée.
Dans les suites, l’usure et la fusion lentes, mais progressives de l’os tuberculeux, font que le tronc, en s’affaissant sur lui-même, pousse en arrière l’apophyse épineuse de la vertèbre usée ; de là une saillie qui se prononce de plus en plus, au fur et à mesure que la partie supérieure du tronc s’adapte davantage sur la
section inférieure ; enfin la compression déterminée sur les vaisseaux et les nerfs cruraux provoque Pimpotence des extrémités inférieures.
Dans la carie, au contraire, les os se percillent à l’infini, se nécrosent meme, mais les vertèbres ne se déplacent point, et la charpente rachidienne conserve sa rectitude normale.
Dans le début de Fune et de l’autre lésions le malade n’éprouve d’abord qu’une douleur sourde dans le rachis, mais la suppuration s’établit un peu plus tôt ou un peu plus tard sur la face antérieure de la vertèbre ; un pus séreux s’infiltre insensiblement tout le long des muscles psoas; en pénétrant dans un tissu cellulaire très lâche, il permet à la collection purulente de s’établir vers la face antérieure et supérieure de la cuisse, où elle forme un abcès dit par congestion ; cet abcès, en s’ouvrant, oblige le malade à s’aliter.
Dans la période ascendante du mal de Pott, l’adulte ne marche qu’avec réserve ; il porte involontairement la pointe des pieds en dedans, bientôt il est obligé de recourir aux bâtons et aux béquilles ; l'enfant , de son côté, perd aussi peu à peu l’usage de ses jambes, et un moment survient où elles n’obéissent plus à sa volonté. Les extrémités inférieures maigrissent, les muscles mollissent de plus en plus, le ventre grossit sans durcir, et le mal de Pott se dessine dans toute sa rigueur.
Toutes les vertèbres peuvent être frappées de carie et de ramollissement tuberculeux ; si les lésions fixent leur siège sur les vertèbres dorsales, l’impotence se porte alors sur les membres supérieurs. Dans les
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affections des vertèbres cervicales, les mouvements de la tête deviennent de plus en plus difficiles, impossibles dans les suites. Le sternum et les os iliaques, leurs apophyses surtout , sont aussi fréquemment atteints de lésions analogues à celles dont nous venons de tracer le tableau; mais qu’il me suffise d’indiquer cette connexité de souffrances et de désorganisation, sans être obligé de tracer toute la symptomatologie de ces sortes de maux, et de préciser le siège des abcès par congestion qui ont toujours lieu dans ces occurrences, On remarque, chez les sujets qui doivent être attaqués du mal dePott, une faiblesse générale et un affaiblissement radical dans toute la constitution. Les fonctions digestives sont languissantes, les signes de la constitution scrofuleuse se prononcent de plus en plus, et dans une période avancée, lorsque les dépôts ont décollé toutes les parties molles juxtaposées sur la colonne épinière, le mésentère et les poumons éprouvent des altérations considérables, mais alors, la fièvre hectique et la mort viennent mettre un ternie à de si longues souffrances.
Les scrofules attaquent fréquemment les extrémités des os qui, par leurs rapports respectifs, forment les articulations; ces tumeurs se développent presque toujours sans changer la couleur des téguments, de là le nom de tumeur blanche articulaire donné à ce genre de maux. Au début d’une induration osso-scrofuleuse, le malade n’éprouve ordinairement qu’une douleur circonscrite dans l’intérieur de l’articulation ; cette souffrance, augmentant avec plus ou moins de rapidité, peut devenir très intense et présenter des ex a-
cerbations nocturnes avant que la tumeur se manifeste au dehors. L’enflure paraît ensuite sous une forme insidieuse par son apparence bénigne, mais les mouvements du membre ne tardent pas à devenir excessivement douloureux, et le malade contracte l’habitude de se tenir dans une demi-flexion. L’enflure et la douleur progressent simultanément sans que l’on voie la couleur de la peau s’altérer et le doigt laisser des empreintes sur la tumeur qu’il explore. Plus tard, lorsque la maladie n’est pas soumise à un traitement approprié, des veines variqueuses se développent, il se forme ça et là des collections purulentes, l’irritation et l’absorption de la sanie allument la lièvre, les ulcérations surviennent , la lièvre devient plus intense, l’appétit se perd, le sommeil et les forces s’altèrent, enfin, dans les derniers temps, diarrhée, marasme , consomption et mort.
A l’origine d’une tumeur blanche, le gonflement des os articulés se manifeste le plus souvent d’un seul côté, il peut, cependant, apparaître simultanément sur les deux faces. Cet accroissement de volume se trouve parfois sans autre complication évidente, mais dans un état plus avancé , la carie attaque la partie spongieuse des os qui secrétent une matière ténue, fluide et fétide, les cartilages se dissolvent, s’altèrent et se détruisent ; les ligaments qui résistent plus longtemps à cette action corruptrice, s’épaississent, se déforment et pourrissent à la fin ; la membrane synoviale s’épaissit à son tour. Des abcès sanieux qui se forment au milieu de ce désordre finissent par s’ouvrir par érosion , et le pus séreux qu’ils rendent
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entraîne souvent des débris osseux, entremêlés d’une matière caséeuse. Un phénomène remarquable, c’est qu’au milieu de ces scènes de désordre, les filets nerveux et les vaisseaux sanguins restent sains et intacts, les scrofules n’attaquent pas ces agents de l’électrisation et de la circulation, phénomène providentiel qui nous permet de recourir à la résection articulaire dans quelques cas extrêmes, et de conserver ainsi un membre, raccourci, il est vrai, mais encore bien utile.
Il est une variété de tumeur blanche articulaire dite rhumatismale , bien moins redoutable que la précédente et qu’il importe de ne pas confondre avec elle. Dans cette dernière maladie la souffrance et le gonflement envahissent , dès le début, toute l’articulation, et le malade exécute, avec une certaine facilité, les mouvements d’extension et de flexion.
La douleur s’étend, se propage, en quelque sorte, selon le trajet de tous les muscles qui ont leurs attaches aux os de la jointure affectée. Il est rare que cette tumeur blanche , dite rhumatismale , imprègne son cachet sur les os, et même, dans ces occurrences, elle n’effleure que leur superficie.
L’affection scrofuleuse s’établit, s’étend, se dessine fréquemment sur la peau. Je ne reviendrai pas sur les ulcères sordides de l’enfance, que tout le monde connaît , mais je dois faire observer que , dans un âge avancé, le scrofuleux est très sujet à l’œdématie et à l’ulcération des extrémités inférieures.
Les muscles sont rarement frappés de scrofules ; le tissu cellulaire qui les enveloppe est souvent empli de
grumeaux tuberculeux, nageant dans une sérosité qui forme , çà et là , des dépôts strumeux , parfois très étendus et très nombreux , qui isolent , dissèquent , pour ainsi dire, les fibres musculaires comme pour une préparation anatomique. A l’époque de la puberté, les scrofules subissent quelquefois de grandes modifications; il n’est pas rare de les voir guérir alors spontanément. Entre la vingt-cinquième et la trentecinquième année les tubercules envahissent les poumons de préférence, de là la phthisie pulmonaire , si familière à cette époque de la vie.
Au fur et à mesure des progrès d’un âge avancé, nos tissus se durcissent et se condensent ; les ravages des scrofules deviennent de plus en plus rares , mais d’autres lésions, produites par un excès de densité, sévissent et donnent naissance à ces cruelles désorganisations, dites cancéreuses , sur lesquelles il nous importe de jeter un coup d’œil.