‹ Traitement des maladies scrofuleuses et cancéreuses par les méthodes iatraleptiquesChapitre 84 sur 91 · FONTAINE DES YEUX · texte numérisé non relu

FONTAINE DES YEUX

Cette fontaine, ou du moins les diverses sources ainsi nommées, coulent toutes sur les flancs delà mon-

SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.

tagne de Chapet qui enserre , en quelque sorte, l’établissement des bains vers le sud-ouest pour aller , en contournantverslenord, se joindre à la montagne du Pouzat et former ainsi une sorte de baie très resserrée et d’un kilomètre de longueur ; cette espèce de vallée est fort agreste et d’un aspect curieux et sauvage. Les flancs du mont Chapet, déchirés aussi par de nombreux liions de kaolins magnésiens, semblent contenir beaucoup moins de pyrites que ceux du mont Pouzat; aussi les eaux qui s’écoulent à travers les masses de silicates sodo-alumino-potassiques peuvent, je crois, être toutes représentées par l’analyse suivante, due à M. Balard. Avant de tracer des chiffres, remémorons ici que la plus importante des eaux de cette classe avait été désignée autrefois sous le nom de fontaine Cicéron, parce que M. de Perrin prétendait que l’orateur romain en possédait une semblable dans sa maison de campagne à Tusculanum. Les vieux habitants de la contrée lui avaient donné, au contraire, le nom de fontaine des yeux, parce qu’à titre de collyre elle produit de la sédation dans le traitement des ophthalmies chroniques; j’ai préféré cette seconde dénomination que les habitants de Pyrmont, Westphalie, ont donné également à une de leurs sources minérales qui, au point de vue chimique et thérapeutique, présente beaucoup d’analogie avec les nôtres.

L’eau de la fontaine des yeux n’a qu’un faible goût métallique, point de précipité ferreux, une légère couche nacrée-irisée s’étend à sa surface lorsqu’elle est calme, une température constante de douze degrés, telles sont les imperceptibles propriétés phy~

siques qui la distinguent un peu d’une eau potable or

dinaire de bonne qualité.

L’analyse chimique donne les résultats suivants :

Sulfate de chaux . 0,081

Sulfate de magnésie . 0,050

Sulfate de soude . 0,043

Chlorure de calcium. . . 0,003

Chlorure de sodium . 0,003

Carbonate de chaux . 0,068

Silice . 0,012

Oxyde de fer . 0,009

Carbonate de magnésie . 0,017

Matière organique azotée . • • • • • q» ind.

Total. . . 0,285

Les gaz dégagés par l’ebullition d un litre de cette eau, sont formés de :

Açide carbonique . 0,105

Azote . 0,024

Oxygène . 0,003

Cette eau, s’il fallait la juger d’après ce simple conspectus, semblerait être de bien peu de valeur; on pourrait presque dire à cette source, va te faire miné raliser ;je ne connais pourtant aucun modificateur aussi précieux pour calmer presque instantanément les brûlures, même les plus graves (1). Je pourrais, s’il le fallait, citer beaucoup d’exemples pour étayer un fait qui prend de la valeur aux yeux du médecin clinique, puisqu’il démontre clairement les propriétés sédato-

(1) Voir mon premier Mémoire , pag.

résolutives d une eau souvent bien utile dans la médication des phlogoses sub-aiguës ou chroniques de l’estomac. Parmi les exemples propres à déceler l’importance de l’eau des yeux dans certaines souffrances stomacales, je me bornerai à mentionner dans la note ci-jointe celui de madame Bonne de Senozan (1).

Sept médecins de Lyon, entre autres MM. Gensoul, Gilibert et Viricel , l’avaient déclarée atteinte d’un cancer d’estomac et perdue sous un bref délai. Les bains et la boisson de l’eau des yeux avec addition lente et progressive de faibles doses de lait procurèrent une guérison complète qui se maintient toujours. A cette observation je pourrais en annexer plusieurs autres analogues, mais je ne puis prôner une source dont le jet émissif n’est guère plus gros que celui d’un tuyau de plume et dont les frais d’administration sont beaucoup trop onéreux pour moi. Si je mentionne l’histoire de madame Bonne, c est tout uniment pour convaincre les médecins chimistes qu’il ne faut pas toujours travailler en grand dans le laboratoire stomacal et que Vichy n a pas encore le monopole absolu des lésions de ce viscère.

Les sources analogues à la fontaine Levy ou à celle des yeux qui coulent dans nos alentours ont toutes un petit volume, parce que les roches des filons qui les produisent sont trop fendillées, et par conséquent les eaux qui s’infiltrent dans ces lacérations platoniques

(1) Cette curieuse observation montre qu’un état phlegmatique peut présenter toutes les apparences d’une affection squirrheuse et que le praticien doit ctre bien circonspect en établissant son diagnostic.

se rendent dans les gisements inférieurs. Là elles contribuent, vraisemblablement, à d’autres modifications minérales qui donnent naissance à des combinaisons sodo-potassiques d’où proviennent nos sources alcalines, qui ne sont elles-mêmes que de faibles échantillons de la grande constitution hydrologique qui existe certainement dans la vallée de Celles.

La pâte de nos montagnes secondaires, plus compacte, même assez serrée, pour simuler la texture du gneiss, laisse suinter çà et là quelques filets d’une eau très pure et d’une excellente qualité; malheureusement ces sources ne promettent pas d’être jamais bien abondantes ; je me propose cependant de les faire chercher avec beaucoup de soin.

Au lieu des bains, existe la ligne d’intersection qui se dirige du nord au midi et qui forme la séparation manifeste des terrains secondaires sur lesquels se juxtaposent les terrains jurassiques. Les couches calcaires forment la pâte de ces montagnes stratiformes de l’est qui longent la vallée dans toute son étendue, depuis l’échancrure du nord, désignée sous le nom de coi Viau, jusqu’au pied des montagnes calcaires du sud dont les bases sont arrosées par la rivière d’Ouvèze (1) . Sur la ligne d’intersection des terrains secondaires et des terrains tertiaires , on voit, du côté du sol secondaire, une espèce de couche de kaolins pyriteux, et du côté des plans jurassiques une sorte d’argile également

(!) C’est sur les bords de cette rivière, à deux pas de Celles par conséquent, que s’élèvent de bien belles fabriques de soie, notammentcelle de M. Louis Blanchon , décoré de la médaille d’honneur et la croix d’oflicier de la Légion-d’Honneur, lors de l’exposition universelle.

SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.

pyriteuse, d’une épaisseur d’un à deux ou trois mètres, qui est couverte par des couches d’un lias imprégné d’huile de naphte. Ce lias , enfin , est lui même tassé , couvert, pour mieux dire, par des bancs calcaires dont les roches les plus dures forment le sommet de ces montagnes.

Toutes nos sources alcalino-gazeuses sourdent des roches kaolines qui reposent sous le lias ; pour trouver des eaux nouvelles il a fallu constamment que la sonde du mineur perçât la première toile argileuse. L’observation que je fais dans ce moment est vraie pour nos eaux minérales d’une haute puissance, mais sur la superficie du sol calcaire, il existe cependant quelques sources d’eau pure qui sont très utiles pour l’usage économique, mais elles n’ont aucun rapport avec nos eaux minérales et profondes. L’eau ferrugineuse, à laquelle j’ai donné le nom de fontaine Elisabeth, sort de la ligne d’intersection des terrains secondaires et tertiaires. Découverte récemment, cette source n’est pas encore fouillée d’une manière convenable et son analyse n’a pas été faite. Tous les animaux, les chiens, la volaille, les canards, l’hirondelle et les pigeons enfin sont avides de cette eau ; il est vraiment curieux d’assister, au point du jour, au lever de toute la gent emplumée qui s’empresse en s’éveillant d’aller boire à la fontaine Élisabeth. Les eaux de cette source sont froides; j’ai la conviction intime qu’un jour elles seront très abondantes et qu’elles ne sont autre chose que les premiers indices de cette fontaine d’eau froide dont m’avait parlé le fontenier Berthel. A six ou huit mètres de distance en tirant vers l’est, si l’on

creuse dans le lias, à une profondeur de cinq ou six mètres , on voit dégager des effluves de gaz acide carbonique qui dénotent , je crois , le passage de la source d’eau chaude, dont le mélange avec les eaux de la source Élisabeth donne naissance aux fontaines artésienne et Yentadour. Je ne sais d’après quels indices Berthel m’avait annoncé si catégoriquement le phénomène hydraulique qui a eu lieu dans la direction et sur lepoint même qu’il m’avait désigné (1); mais ce qu’il y a de certain c’est que cet homme m’avait dit vrai. Un jour, j’en ai la conviction intime, on trouvera sur ce même point une source minérale d’une immense puissance identique avec l’eau du puits artésien; dans le cas où l’on voudrait et où l’on pourrait parvenir à séparer l’eau chaude d’avec la froide, l’on n’aurait, je crois, rien à redouter de cette séparation. La grande vertu de la source artésienne, en effet, réside dans ses propriétés dissolvantes qui la rendent si convenable pour le traitement des maladies de la lymphe. Cette propriété réside évidemment dans l’eau thermale sodo-potassique qui serait à coup sûr plus saturée de ses principes alcalins , plus énergiques par conséquent si on empêchait son mélange avec une eau ferrugineuse qui ne peut que l’affaiblir sous tous les rapports ; la priver même d’une grande partie de sa substance végétoorganique. Je n’exposerai pas toutes mes pensees sur la formation des eaux minérales dans le sein de la terre. Qu’il suffise au lecteur d’apprendre en peu de mots que très certainement si une eau peut acquérir sa

(1) Voir mon premier Mémoire.

SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.

thermalité dans le sein du globe, elle ne devient réellement minérale que par la lixiviation des principes solubles du sol où des sols sur lesquels elle coule. Le principe établi, il m’est venu dans l’idée de prendre et de .concasser les roches sur lesquelles coulent mes diverses sources, de les mêler entre elles et de les faire distiller dans une cornue à gaz pour leur demander le produit complexe donné par le mélange de leurs eaux de saturation; j’ai obtenu ainsi une eau ferrugineuse dont les propriétés chimiques et médicinales me furent bientôt connues. La production de ma nouvelle eau minérale pourra paraître invraisemblable parce quelle semble être en opposition avec les lois de la saine physique ; cependant c’est par une véritable et douce évaporation que j’obtiens l’eau minérale dont l’analyse faite par M. de Baudrimont, dans le laboratoire de l’Ecole de pharmacie de Paris , a donné les résultats suivants.

Un litre de cette eau contient :

Sulfate de protoxyde de fer . 0,37320

Sulfate de chaux : . 0,02738

Carbonate de potasse . 0,01588

Silice . 0,00688

Carbonate de magnésie . 0,00076

Chlorure de sodium . 0,00138

Matières organiques (traces).

Total . 0,42548

mÆ ' , J * i

Si le carbonate de potasse figure à côté et en présence du sulfate de fer et de chaux, c est que 1 acide carbonique fourni au dosage s est trouvé dans ces sels

solubles et que sa quantité correspondait exactement à celle de la potasse et de la magnésie.

Paris, le 18 mars 1856.

Signé : E. BAUDRIMONT.

Cette eau vraiment exceptionnelle présente donc une anomalie chimique puisque le fer et la potasse s’y trouvent en présence. Pour le thérapeute elle est également aussi surprenante que pour les chimistes, car à l’instar d’une espèce de caméléon médical, elle participe des propriétés médicales du fer et de celles de la potasse. Réduite en effet à quinze et encore mieux à vingt fois son volume, elle constitue l’astringent le plus énergique et le plus doux que je connaisse ; c’est surtout dans les états d’engorgement atonique du vagin et de l’utérus qu’elle opère aveç une efficacité remarquable. Cette même eau ainsi concentrée peut également résoudre et dissiper des glandes volumineuses qui auraient résisté à toute autre médication; c’est sur les sujets profondément strumeux qu’elle réussit le mieux, mais la présence du fer est un grand inconvénient si la glande est un peu enflammée et si elle tend au squirrhe il faut alors éliminer ce métal que je remplace par l’argent.

Les propriétés fondantes de cette eau concentrée seraient bien remarquables, mais je me hâte de faire observer que les frais de cette combinaison sont tels que je ne puis l’employer de la sorte, et je me borne presque toujours à administrer le liquide pétro-cellesien sans lui faire opérer aucune réduction secondaire ; réservant ces concentrations pour les cas re-

SCROFULEUSES ET CANCEREUSES.

belles. La co- association de l’eau pétro-cellesienne avec une foule de modificateurs divers peut être très utile dans bien des circonstances.

L’établissement de Celles présente donc un ensemble de ressources thérapeutiques que l’on ne rencontre peut-être nulle part; quelques-unes de ces richesses médicinales sont d’une si grande valeur que nécessairement les malades sérieux ne craindront pas de se rendre auprès de nous malgré les inconvénients attachés à une petite localité encore agreste et vraiment un peu sauvage. Le chemin de petite vicinalité qui conduit des rives du Rhône au lieu n’est pas encore terminé et ne présente , dans toute son étendue, que quinze pieds de largeur. Abandonnés à nos propres efforts , frappés de contributions et ne trouvant de points d’appui nulle part (4), nous ne pourrons jamais tracer des allées et encore moins des routes qui puissent satisfaire les désirs bien légitimes du baigneur, de celuilà surtout qui est familiarisé avec le confortable de la vie.

Les alentours de Celles présentent à plus d’un titre des objets dignes d’intérêt, l’industriel, le géologue, le minéralogiste, le physiologiste, tous les amis de la nature , enfin , pourraient ici satisfaire à plus d’un titre cette avide curiosité dont le cœur de l’homme est doué ; mais comment franchir les torrents qui lacèrent la vallée pour courir à la recherche de nos mi-

(1) J’ai vu un employé de l’administration des contributions directes nombrer bs portes des cabinets de mes bains pendant son séjour à Celles, et dans l’instant même où il réclamait mes soins, il rêvait l’augmentation de mes charges.

nérais et de nos roches ? Comment s elever sur nos côtes si rapides pour contempler l’immense rideau des Alpes et le cours du fleuve qui les baigne vers leurs bases. Non , jamais nous ne pourrons surmonter les obstacles qui entraveront toujours la circulation libre et facile des malades dans nos alentours ; de toute nécessité il faut qu’en abordant chez nous, ils se résignent à se suffire à eux-mêmes , ou du moins, ceux qui sont un peu valides ne doivent pas trop compter sur des agréments locaux et sur des jouissances

faciles.

Plus heureux sous un autre rapport, je puis affirmer qu’à Celles l’alimentation est abondante et convenable. Placés à deux pas en quelque sorte de Lavoulte et du Pouzin, le baigneur, qui veut faire son ménage, trouve aisément tous les comestibles qu’il est en droit de désirer. Des hôtels bien fournis, surtout au point de vue culinaire, présentent au malade fortuné un confortable suffisant. Le Rhône et la rivière d’Erieux fournissent en toutes saisons du poisson frais et abondant; l’anguille, le barbot, le brochet sont de tous les temps ; en mai, l’alose, délicieuse; en août, le savoureux carpeau du Rhône, sont les produits les plus délicats et les plus abondants fournis par nos rivières. Dans les mois où la chasse est permise, le baigneur peut tirer, aux portes memes de 1 Etablissement, cette grasse perdrix si délicate et si recherchée, que l’on appelle bartavelle. Le lièvre et le lapin sont également nombreux autour de nous; mais c’est surtout dans les îles du Rhône que l’on trouve en abondance la caille, le râle d’eau, le canard , la sarcelle, et tous les oiseaux de

SCROFULEUSES ET CANCÉREUSES.

passage qui font en général un séjour assez prolongé sur nos plages. La vallée de Celles , quelque désolée qu’elle soit en apparence, présente cependant des légumes et des fruits exquis ; je signalerai surtout les raisins et les figues de qualités si diverses. Nos bassescours ne sont pas non plus dépourvues; les plaines du Dauphiné nous présentent surtout de nombreux troupeaux de dindes que l’on élève pour préserver les blés de la dévastation qu’occasionnent de trop nombreux colimaçons. Enfin les objets de la vie animale sont abondants et convenables auprès de nous.

Si nous avons peu à désirer sous le rapport de l’aliinentation, il n’en est plus de même pour nos locations. Deux cents lits, voilà tout ce que nous pouvons offrir à nos malades, encore sur ce nombre il en est beaucoup qui sont réservés pour des personnes peu fortunées. Les ressources de ce genre pourraient, je le comprends, s’accroître dans telles proportions que l’on jugerait convenables, mais à mon âge la foi n’est plus assez vive pour nourrir l’espérance d’exercer jamais cette sorte de charité envers de pauvres malades délaissés. Non Celles ne peut pas par l’attrait du confortable et du plaisir, entrer en concurrence avec tant de magnifiques établissements qui existent de toutes parts. A quel titre puis-je donc fixer l’attention du

(1) En septembre 1833, feu le docteur Aubenas de Va'réas ( Vaucluse) était auprès de moi lorsque je fis la découverte de mon puits artésien. Je vous plains , me dit ce vieil ami de Broussais , ces sortes d’établissements sont toujours onéreux pour leurs propriétaires. Le temps n’a que trop justifié pour nous le pronostic d’un praticien aussi spirituel qu’érudit.

monde médical sur mes œuvres? Ecoutons encore et apprécions à leur juste valeur quelques faits importants, au point de vue clinique, faits qui se passent à Paris dans le moment présent.

Page 1