‹ Traitement des pseudarthroses par l'autoplastie périostiqueChapitre 4 sur 7 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Avant de faire la description de notre méthode, nous croyons utile d’exposer les faits tels qu’ils se sont passés, afin de réduire à leur juste valeur les prétentions qui se sont montrées depuis quelques années relativement à la base de notre méthode, et principalement sur la question de l’autoplastie périostique. Le bruit que l’on a fait sur ce sujet, sans nous citer, est un motif qui nous engage à publier avec de plus longs détails des faits qui n’auraient pas dû être oubliés, à moins cependant que cet oubli ne soit volontaire.

Ainsi nous allons d’abord relater nos deux observations, puis nous mettrons sous les yeux du lecteur les publications subséquentes qui ont trait à notre sujet, et l’on pourra s’assurer par ces citations que l’autoplaslie périostique est loin d’être un sujet de contestations et que c’est nous qui avons eu le premier non-seulement l’idée de la transplantation du périoste, mais qui en avons en même temps réalisé l’application sur l’homme malade.

Peut-etre nous objectera-t-on que nous n’avons pas transplanté et greffé le périoste. A cela nous répondons purement et simplement que le mot autoplastie est le terme générique, et que dire autoplastie périostique, c’était dire tout ce que l’on a fait jusqu’ici pour l’autoplastie en général. On verra bientôt, d’ailleurs, que notre opération consiste dans une véritable transplantation.

OBSERVATION I. — Pseudarthrose de l’humérus. — Résection avec conservation du périoste. — Absence d’accidents. — Défaut de réunion des fragments.

Un homme âgé d’environ cinquante ans nous fut adressé par un confrère et entra dans notre service à l’hôpital de Manchester vers le mois de mai 1854. Cet homme venait de Macclesfield, ville voisine; il avait été soldat et était employé dans une manufacture. De taille moyenne, il était d’ailleurs bien constitué, ses muscles étaient peu développés. Il avait toujours joui d’une assez bonne santé, mais il était un peu lymphatique et frêle, pas de syphilis dans ses antécédents, pas de vice rhumatismal ou goutteux-, il buvait un peutrop.il s’est fracturé l’humérus il y a six ans environ, sa fracture était simple; il ne se soigna point convenablement et n’obtint point de consolidation. A partir de cette époque, ce malade ne puf plus se servir de son membre supérieur et c’est pour obtenir une guérison qu’il vient s’adresser à nous.

Au moment de son entrée à l’hôpital nous constatons l’état suivant :

Vers la réunion du tiers moyen avec le tiers inférieur du bras droit, existe une mobilité anormale considérable. Il suffit de jeter un coup d’œil rapide pour voir qu’il y a là une pseudarthrose. Prenant le fragment supérieur d’uno main et le fragment inférieur de l’autre, nous pouvons imprimer à ces deux fragments des mouvements en sens inverse très étendus dans toutes les directions. Si le malade veut exécuter des mouvements de flexion de l’avant-bras sur le bras, on voit que le fragment inférieur de l’humérus s’avance sur l’avant-bras en même temps que celui-ci s’infléchit vers lui. En somme, au lieu de rester fixé comme dans l’état normal, ce fragment huméral parcourt une partie du trajet qui le sépare de l’avantbras Aussi dans celte tentative le bout supérieur du fragment inférieur vient former une saillie très considérable au-dessous de la peau vers la partie antérieure et interne du bras.

Examinés à l’état de repos, les fragments de l’humérus se correspondent bout à bout, à peine existe-t-il un peu de chevauchement. La direction de la fracture est un peu oblique de haut en bas et de dedans en dehors, ce qui nous rend compte de la facilité avec laquelle le fragment inférieur se porte en avant. Les fragments sont unis entre eux par un tissu fibreux assez lâche et extensible, ce qui nous explique parfaitement la grande mobilité des fragments les uns sur les autres.

Nous ne trouvons rien de particulier au niveau de la fracture ou plutôt de la pseudarthrose ; la peau est saine, pas de traces de cicatrices qui puissent faire supposer qu’il y a eu fracture communicative avec l’air extérieur. La sensibilité du membre est intacte. Quant à la mobilité, elle est considérablement troublée. Le malade ne peut se servir de son bras, qui est flottant, et le porter dans toutes les directions; impossibilité de l’élever et de le porter en dedans ou en dehors. Quand le malade veut porter sa main droite dans une direction quelconque, il est obligé de recourir à sa main gauche qui, prenant alors l’avant-bras droit, le porte dans la direction commandée. Les muscles du bras sont amaigris, ceux de l’avant-bras et de l’épaule le sont aussi, mais à un degré beaucoup moins considérable. Les mouvements de la main et des doigts ne sont que peu ou point modifiés. Ajoutons que le malade n’avait pas été soumis à des opérations sanglantes pour guérir sa fausse articulation. On avait seulement employé le frottement et des appareils inamovibles.

Ces signes nous permettent de diagnostiquer une pseudarthrose de l’humérus avec réunion par un tissu fibreux.

Peu confiant dans les procédés généralement employés jusqu’alors, nous résolûmes de lui appliquer notre méthode.

Le h juin 185A, en présence de nos confrères MM. W.-W. Beever et J. ltansôme, nous pratiquâmes l’opération de la manière suivante:

Nous fîmes d’abord une incision de 12 à 15 centimèties sur le bord externe du bras, de manière que le centre de cette incision correspondit au centre de la pseudarthrose. Nous pénétrâmes ainsi du premier coup jusque sur le périoste. Après avoir lié quelques petites artères, nous fîmes une seconde incision pour séparer les deux fragments. C’est alors que nous séparâmes le périoste sur les deux fragments dans une étendue de 2 centimètres environ ; puis nous excisâmes les deux portions d’os ainsi dénudées. Il nous resta donc dans le fond de la plaie deux surfaces osseuses surmontées chacune d’un manchon périostique. Nous rapprochâmes alors les deux fragments, et nous mîmes le bras dans un appareil ordinaire de fracture avec des attelles de manière à obtenir une immobilité complète tout en laissant la plaie à découvert pour la surveiller. Celle-ci fut pansée avec un emplâtre agglutinalif.

Les jours qui suivirent cette opération, le malade n’éprouva que peu de fièvre, il n’y eut aucune inflammation. Nous renouvelâmes de temps en temps le bandage, mais au bout de deux mois, la plaie fut fermée et nous eûmes la douleur de voir qu’il n’y avait pas de consolidation. Le malade sortit donc trois mois après son entrée sans avoir rien obtenu de notre intervention chirurgicale.

Cet échec ne devait point nous décourager : si nous n’avions pas obtenu le résultat cherché, nous avions déjà acquis la certitude de la possibilité de notre opération. Nous nous occupâmes de la

perfectionner en réfléchissant bien aux causes de notre insuccès. Nous étions dans cette disposition, bien décidé à faire une nouvelle tentative, lorsque nous eûmes la bonne fortune de recevoir dans notre hôpital un nouveau cas de pseudarthrose dont nous allons rapporter en détail toute l’observation.

OBSERVATION II. — Pseudarthrose de la jambe. — Résection du tibia seulement. — Conservation du périoste. — Suture du périoste. — Guérison.

Au mois de juillet 1855, il est entré dans mon service une petite fille âgée de quatorze ans. Cette jeune fille est maigre, lymphatique, d’une taille convenable à son âge; elle n’a jamais eu de maladies graves, si ce n’est celles de l’enfance-, telles que rougeole, scarlatine; elle n’a pas de ganglions engorgés-, elle a des cheveux blonds, les yeux bleus.

Elle nous raconte qu’il y a environ deux ans, elle fit une chute d’un lieu élevé et qu’elle se fractura la jambe gauche. A la suite de circonstances qu’il nous est difficile de bien préciser, cette fille n’obtint point déconsolidation de sa fracture. C’est alors qu’elle se confia à plusieurs chirurgiens de Manchester où elle habite. Malgré les pansements les plus méthodiques, malgré les bandages les mieux appropriés, elle n’obtint rien encore. C’est alors qu’on essaya des vésicatoires qui n’amenèrent pas un meilleur résultat. C’est après avoir subi plusieurs sortes de traitements aussi infructueux que celte fille se décida à entrer dans notre service.

Etat actuel. — La jambe gauche nous présente une déformation considérable. Vers la partie moyenne ou plutôt à la réunion du tiers inférieur avec le tiers moyen de la jambe, nous trouvons une tuméfaction qui nous indique de suite le siège de la pseudarthrose. Nous constatons immédiatement qu’au niveau de ce point tuméfié, il existe en même temps une mobilité anormale très manifeste. Nous pouvons porter le pied et la partie inférieure de la jambe dans toutes les directions sans que le mouvement se communique à l’articulation du genou. Les mouvements en dehors et en dedans nous montrent bientôt qu’il s’agit d’une pseudarthrose des deux os de la jambe. Le tibia présente sa solution de continuité vers le point qui nous a paru gonflé au premier coup-d’œil, tandis que la fracture du péroné existe un peu plus haut. Nous pouvons voir que la fracture du tibia est oblique de haut en bas et d’avant en arrière et de dedans en dehors, de sorte que le fragment inférieur fait une saillie très prononcée sous la peau de la jambe à la partie antérieure. Le fragment est porté en même temps en dehors du côté du péroné, ce qui nous explique le délaut de saillie en dedans du fragment inférieur, tandis que le fragment supérieur présente de ce côté une petite saillie. Nous ne pouvons pas apprécier aussi rigoureusement les rapports des fragments dans le péroné.

Nous constatons aussi que la jambe est amaigrie d’une manière très notable. La jeune fille ne pouvait pas marcher sans béquille, et si elle essayait de le faire en dehors de ces conditions, elle boitait beaucoup et elle éprouvait des douleurs très vives. L’intégrité delà peau au niveau de la pseudarthrose nous montre qu’il n’a été tente aucune opération sanglante et que la fracture n’a pas été compliquée de plaie.

Nous diagnostiquons une pseudarthrose de la jambe occupant le tibia et le péroné à une hauteur à peu près égale. L’ancienneté de la fracture nous montre suffisamment que nous n’avons pas affaire à une fracture non consolidée, mais bien à une véritable pseudarthrose dont nous ne pouvons obtenir la guérison qu’au moyen d’une opération.

Malgré l’insuccès que nous avions déjà obtenu en employant notre méthode, nous jugeâmes qu’il serait opportun de recourir à cette même méthode dans ce cas-ci, mais en lui ajoutant un perfectionnement. Au lieu d’abandonner le périoste au fond de la plaie, nous pensâmes qu’il serait utile de faire la suture.

Le 16 juin 1855, nous pratiquons l’opération de la manière suivante; nous étions encore assisté par MM. fieever et Ransôme. Une incision est faite sur la face interne du tibia dans la longueur de 15 centimètres, son centre correspond au foyer de la fausse articulation. Nous faisons arriver notre incision jusques sur le périoste, et alors nous passons un fort bistouri entre les deux fragments du tibia en nous éloignant autant que possible des vaisseaux et des nerfs. Puis nous pratiquons une incision sur le périoste du fragment supérieur, et, saisissant avec une pince les bords de l’incision, nous décollons le périoste dans une étendue d’un centimètre et demi et tout autour de l’os, mais plus sur la face antérieure que sur la face postérieure. Le périoste du fragment inférieur n’est pas double comme dans le premier cas. Alors faisant saillir tour à tour les deux bouts des fragments, j’en excise sur chacun un centimètre environ en pratiquant une section oblique. Je rapproche les deux bouts, je fais une suture sur chaque lambeau périoslique, puis je les couds entre eux. Je ne touche point à la fausse articulation du péroné. Je place la jambe dans un appareil qui, au moyen d’attelles, maintient le membre dans une immobilité complète; je panse la plaie à l’ordinaire.

Les jours qui suivirent l’opération n’amenèrent aucun accident, la plaie suppura et au bout de deux mois elle fut complètement fermée. Au bout du troisième mois, nous ôtâmes tout appareil, et nous constatâmes que la guérison était complète, ce que nous avions déjà prévu par les examens que nous avions pu faire à maintes reprises pendant les pansements. Quand cette fille sortit, au bout de quatre mois, elle pouvait parfaitement marcher sans béquille, sans douleur et sans boiter d’une manière très apparente. En examinant attentivement, on voyait cependant qu’il y avait quelque chose d’anormal dans la démarche. Le péroné ne s’est point consolidé. Depuis sa sortie de l’hôpital, cette fille n’est plus venue nous voir et cela nous prouve qu elle était bien guérie.

En mai 1856, je fis un voyage à Paris, préoccupé de mes deux faits, et, enhardi par mon succès dans le dernier cas, je tentai de nouvelles expériences à l’amphithéâtre d’anatomie des hôpitaux avec le concours de M. le docteur Béraud, chirurgien des hôpitaux; je fis représenter au crayon les divers temps de l’opération telle que je l’avais exécutée dans la dernière circonstance. M. le docteur J. Rouyer, actuellement rédacteur-gérant du journal le Progrès, voulut bien nous prêter son concours et se chargea de nous faire quelques dessins. Ce fut dans ces conditions que j’appris que M. le professeur Nélaton avait dans son service à la Clinique un malade atteint de pseudarthrose. Je profitai de cette occasion pour communiquer à cet éminent chirurgien mes idées sur la cure des pseudarthroses ; peu de jours après M. Nélaton fit une leçon qui fut reproduite dans la Gazette des hôpitaux à la date du 7 juin 1856.

Nous allons reproduire textuellement cette leçon, parce qu’elle établit nettement, par sa date et par sa précision dans les. détails, notre priorité à l’idée et à l’application de l’autoplastie périostique.

« De V autoplastie périostique (l) . Nouvelle méthode pour le traitement

des pseudarthroses (2).

» M. le professeur Nélaton a parlé à sa clinique d’une nouvelle manière de traiter les pseudarthroses. M. Jordan, chirurgien des hôpitaux de Manchester, est l’inventeur de cette méthode, et il a profité de son séjour à Paris pour proposer à M. Nélaton l’application de cette heureuse innovation. Déjà M. Jordan a pu en

(1) Que le lecleur le remarque bien, le titre de la leçon n’oITre pas d’ambiguïté, c’est bien : autoplastie périostique.

(2) Gazette des hôpitaux , page 266, samedi 7 juin 1856, n° 67.

obtenir une guérison dans un cas désespéré et traité en vain par beaucoup d’autres chirurgiens.

» Voici en quelques lignes en quoi consiste cette méthode:

Premier temps. — On découvre l’os comme dans les cas où il s’agit de pratiquer la résection des deux fragments non réunis. Quand on est arrivé sur les os, on fait une émission verticale sur le périoste, en commençant plus ou moins haut sur le corps de l’os, et on la termine vers la solution de continuité. On attaque ainsi indifféremment l’un et l’autre fragment, on dissèque le périoste de toute part, c’est-à-dire qu’on le sépare de l’os. Cette dissection doit être pratiquée avec le manche d’un scalpel, et par petits coups; elle est un peu longue, mais il ne faut pas employer la lame d’un bistouri, parce qu’alors on coupe infailliblement une partie des vaisseaux du périoste, on perfore même souvent cette membrane nourricière, et l’on s’expose ainsi à manquer son but. Il ne faut pas oublier que, lorsqu’il y a un travail pathologique dans un os comme dans une pseudarthrose, le périoste est épaissi, plus turgide, plus vasculaire et plus facile à séparer de la substance osseuse. Après cette dissection, on a une espèce de manchette périostique, ouverte latéralement comme les manches de nos habits ou de nos chemises. Pour l’autre fragment, on se comporte de même, en ayant soin de pousser la dissection du périoste dans une moins grande étendue.

» Deuxième temps. — On resèque les bouts des fragments, et ici l’on emploie les mêmes instruments que pour une résection ordinaire, la scie, la sonde de Blandin, le davier, etc. On doit autant que possible enlever toute la partie de l’os qui est recouverte de stalactites osseuses, et l’on sait que ces stalactites se trouvent précisément au point où le périoste a été détruit ou altéré par la

cause vulnérante au moment de la fracture en général. On doit réséquer 1 centimètre et demi à 2 centimètres pour chaque fragment.

» Troisième temps. • — On invaginé un des fragments dans la manchette périostique que lui offre l’autre, et alors on fait un point de suture à l’extrémité de la manchette, et on dispose le périoste de telle façon que la solutiou de continuité de celui-ci ne corresponde pas à la solution de continuité des os. On rapproche ensuite les bords de l’incison des parties molles, on maintient le membre dans un appareil convenable, et le reste se passe comme dans les opérations ordinaires.

» Dans le cas où l’on craindrait d’avoir un trop grand raccourcissement, ou bien si l’on ne pouvait se livrer à une dissection complète de tout le périoste, M. Jordan a encore proposé une autre conduite. Dans ce cas, on dénude l’os dans la moitié superficielle de sa circonférence, de sorte que l’on a deux oreillettes périostiques qui rappellent les oreillettes de la peau dans l’amputation de M. Lenoir; on dénude l’autre fragment sur une face opposée à celle du premier fragment, et si l’on éprouve trop de difficulté, on se contente de gratter le périoste dans une étendue en rapport avec la partie dénudée du premier fragment. Dans le deuxième temps on coupe les deux fragments en biseau; on a ainsi deux becs de flûte opposés l’un à l’autre; on les affronte et l’on coud le périoste tout autour. On voit qu’en définitive ce procédé donne le même résultat que le précédent; il doit peut-être donner plus de peine pour maintenir les fragments dans un rapport intime.

» Ce procédé ou plutôt cette méthode offre-t-elle quelque chose de nouveau? Les auteurs ont employé le frottement, les aiguilles, le séton, la ligature, la résection, l’abrasion ou grattage des frag-

ments, et enfin la cautérisation. Nous ne voyons rien là qui rappelle la méthode de M. Jordan. White et d’autres chirurgiens ont bien parlé du grattage du périoste, mais ils n’ont pas formulé une idée nette sur ce point. Ont-ils indiqué ce que devenait ce périoste gratté? Non. Aussi nous pensons que M. Jordan a réellement fait une innovation heureuse et qui peut recevoir de nombreuses applications : c’est l’autoplastie appliquée au périoste.

» Quand on pense que l’on voit souvent dans les hôpitaux des malades ayant des pseudarthroses subir un grand nombre d'opéralion chirurgicales, sans en tirer aucun profit, on doit accueillir avec reconnaissance une méthode qui se base sur les saines données de la physiologie et un fait clinique suivi de succès. Enfin, nous ne devons pas omettre de dire que M. le professeur Nélaton lui a donné son approbation, et que ce n’est qu’à son grand regret qu’il n’a pu l’employer sur le malade à propos duquel il a exposé à son auditoire la méthode de M. Jordan. »

Ainsi cette longue citation prouve suffisamment que dès 1856 notre procédé d’autoplastie périostique était bien connu, puisque les nombreux élèves qui suivaient les leçons du savant professeur de la Clinique de la Faculté avaient pu en entendre l’exposition, puisque, en outre, la leçon avait été reproduite par les journaux.

Les choses en étaient là lorsque M. le docteur Ad. Richard, habile chirurgien des hôpitaux de Paris, entreprit de faire une résection de l’humérus en conservant une manchette périostique. Nous allons rapporter ici cette observation qui suivit de près notre communication à M. le professeur Nélaton, et que nous trouvons relatée dans la Thèse de M. le docteur Roy. (Thèse de Paris, 1 2 juillet 1 856.)

Observtion III. - — Le nommé V... (Théophile), âgé de quarante-deux ans, d’une bonne constitution, étant à bord d’un vaisseau, s’est cassé le bras droit, le 20 avril 1853 ; il ne reçut aucun soin, et ce ne fut qu’un mois après son accident qu’il fut traité à Lima, mais sans succès. Ce malade arriva à Paris au mois de juillet 185A, avec une pseudarthrose du bras droit ; il entra à la Charité, où il subit inutilement l’opération du séton; il vint à l’Hôlel-Dieu, dans le service deM. Laugier qui tenta aussi le séton, en y joignant le grattage des fragments par la méthode sous-cutanée.

La pseudarthrose persistant, M. Laugier pratiqua alors la résection oblique des fragments, en y joignant, comme nous l’avons déjà dit, la suture des os.

Aucun accident grave ne survint, et quarante-deux jours après l’opération, le malade fut placé dans un appareil inamovible en gutla-percha, mais encore cette fois les espérances du chirurgien et du malade furent déçues, la consolidation ne s’effectua pas.

Pendant les vacances, M. A. Richard, agrégé de la Faculté, remplaçant M. Laugier, eut alors recours au moyen qu’il exposa dans les termes suivants à la séance de la Société de chirurgie, le 26 septembre :

« Lorsque, dit M. A. Richard, l’on a détruit la fausse articulation, il est très difficile de s’opposer au raccourcissement du membre. Pour remplir ce but, j’ai fait par une dissection attentive un manchon du périoste offrant environ 2 centimètres en haut et en bas, et j’ai réuni cette espèce de gaine sans mettre les extrémités osseuses en contact, comptant sur la sécrétion du périoste pour combler l’intervalle qui les sépare. »

L’opération pratiquée par M. Richard est, certes, on ne peut plus rationnelle; elle s’appuie, en effet, sur les expériences physiologiques et les faits cliniques. M. Flourens, après avoir disséqué le périoste d’une côte d’un animal, et enlevé une portion de l’os, vit, après un certain temps, que l’intervalle qui séparait les deux extrémités des fragments avait été comblé par un tissu osseux. D’un autre côté, M. Maisonneuve n’a-t-il pas vu, après l’ablation du maxillaire inférieur, le périoste ayant été conservé, l’os se reproduire ? M. Richard avait donc tout lieu d’espérer d’obtenir la guérison de son malade. Malheureusement la sécrétion osseuse n’eut pas lieu et le malade attend encore la guérison de sa pseudarlhose.

Après avoir cité celte observation, M. le docteur Roy décrit notre procédé d’après les renseignements qui lui furent donnés par M. le docteur Béraud, et il fait suivre sa description des réflexions suivantes :

« C’est, dit-il, surtout par les faits cliniques qu’on juge une méthode. Celle de M. Jordan n’a été appliquée qu’une fois et avec succès. C’est donc une méthode à expérimenter. On ne peut s’em-

pêcher de reconnaître que, par le procédé de M. Jordan, on inet •les os dans les meilleures conditions pour que la consolidation se fasse. Nous croyons que le procédé de M. Jordan est appelé à rendre de grands services dans le traitement des pseudarthroses. » Voilà donc une méthode discutée, appréciée dans l’enseignement, dans les thèses soutenues devant la Faculté de médecine de Paris, et cependant l’on a passé tout cela sous silence. Mais ce n’est point tout, voici maintenant notre méthode mentionnée dans les livres classiques.

En 1859, dans la deuxième édition de son Anatomie chirurgicale (t. I, p. 20i), M. le professeur Malgaigne cite encore notre méthode opératoire. Après avoir rappelé les expériences de M. Flourens, cet éminent professeur ajoute les paroles suivantes : « M. Flourens, c’est une justice de le reconnaître, a donc appris aux chirurgiens à ménager davantage le périoste; et tout récemment M. Jordan, de Manchester, a établi sur ces données un procédé pour la cure des pseudarthroses consistant à réséquer les bouts des deux fragments en conservant avec soin leur périoste qui forme ainsi deux sortes de manchettes qu’on invaginé ensuite l’une dans l’autre. »

Ainsi, voilà un procédé ou plutôt une méthode opératoire, connue, commentée depuis 1856; voilà une méthode nouvelle, l’autoplastie périostique nettement formulée depuis la leçon de M. Nélaton (4- juin 1856), et l’on s’étonne d’apprendre que deux ans après l’on vienne dans plusieurs sociétés savantes, devant les Académies, se poser comme l’inventeur de cette méthode, c’està-dire de l’autoplastie périostique (1).

(1) Nous ne craignons pas de le dire : on n’a fait que commenter l'idée que nous avons émise et appliquée pour la première fois.

Mais laissons ces faits de côté; qu’importe, si l’on veut s’attribuer les honneurs de cette application ; nous devons en conclure qu’apparemment il y a là quelque chose de bon.

Peut-être nous objectera-t-on qu’une méthode qui n’a été appliquée que trois fois et qui n’a réussi qu’une seule fois, ne mérite pas d’être l’objet d’une publication. Nous répondrons à cela que le fait de M. Richard n’est pas complètement dans notre procédé, et que dès lors il ne doit point entrer en ligne du nôtre ; que si nous avons échoué dans notre première observation, cela tient à ce que nous n’avions pas encore arrêté rigoureusement notre manœuvre opératoire, que par exemple nous n’avions pas fait la suture des lambeaux du périoste.

Du reste, nous croyons qu’il ne faut point juger la valeur d’une méthode opératoire par ce qu’elle donne à ses débuts. S’il fallait ainsi apprécier les nouvelles opérations, John Hunter aurait eu tort de publier sa méthode de traitement des anévrysmes, parce que ses débuts n’avaient pas été heureux.

Les encouragements qui nous ont été donnés de tous côtés, les discussions qui ont lieu en ce moment à l’Académie des sciences et le désir bien légitime d’établir nos droits nous engagent à faire connaître définitivement notre manière de traiter les pseudarth roses.

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