PROPHYLAXIE DES PSYCHONEVROSES AU REGIMENT
Là, diverses possibilités sont à considérer : les troupes sont en période de combat, d'attaque, ou au contraire en période de stationnement dans les tranchées ou parfois dans les cantonnements de repos.
1° En période de combat. Nous avons vu que l'accident provocateur de l'hystérie relevait dans l'immense majorité des cas de ce que l'on a appelé les syndromes comrnotionnel ou émotionnel, consécutifs à l'éclatement d'un projectile à proximité, accompagné ou non d'enfouissement, que tôt ou tard chez ces sujets ainsi shockésau point de vue nerveux pouvaient apparaître les effets de la suggestion.
M. G. Dumas a insisté à juste titre sur la fréquence des troubles mentaux d'un syndrome confusionnel qui existe à des degrés divers chez la plupart des grands commotionnés ou émotionnés lorsqu'on procède systématiquement à sa recherche. Il a montré le rôle de cet état confusionnel léger dans l'étiologie des accidents nerveux d'ordre pilhiatique que peuvent présenter ces malades et qui.s'intercalanl entre le shockinilialet les accidents, permet au malade l'exercice d'une activité fonctionnelle où il court le risque de s'aulo-suggeslionner facilement.
Un homme commotionné est amené au poste de secours dans un état de prostration complète avec l'apparence d'une absence totale; souvent la perte de connaissance n'est qu'incomplète et l'homme n'est pas insensible à toute impression extérieure. D'autres fois ce sont des fugues collectives, inconscientes que l'on observe telles que les ont signalées De Rosselle et Obeithur.
Quelle sera alors l'action prophylactique à mettre en oeuvre? Elle sera d'abord celle exercée par le commandement ; elle dépendra de l'ascendant moral qu'il saura prendre à l'égard de ses hommes et dans lequel le rôle du médecin régimentaire pourra être important. Tous nos confrères qui ont eu l'occasion de faire la campagne comme médecins de bataillon ou de régiment ont insisté sur l'influence considérable qu'ils pouvaient avoir sur leurs hommes et ceux d'entre eux qui avaient des notions suffisantes sur la genèse des accidents névropathiques ont pu faire profiter leurs unité? de leur expérience. Maurice Dide. comme Médecin Chef d'un bataillon de Chasseurs Alpins a insisté sur l'influence de l'ascendant moral des troupes d'élite en montrant que même au cours d'actions particulièrement violentes il avait pu, par une courte théorie morale, arrêter des hommes paraissant égarés comme s'ils avaient été surpris dans le sommeil et peu de temps après les renvoyer au feu dans l'ordre le plus parfait.
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En dehors de cette action, morale et militaire, le médecin pourra encore agir médicalement à l'égard du blessé : en évitant de prendre pour un phénomène grave organique te qui n'est qu'un trouble émotionnel ou psychique passager, et surtout en ayant soin de ne pas porter sur la fiche individuelle on gur le billet d'hôpital un diagnostic, souvent d'autant plus erroné qu'il est trop précoce, et susceptible dans la suite de fortement impressionner le blessé.
A l'aide de ces précautions, et dès l'origine, le médecin régimentaire aura tout fait pour éviter la création par suggestion d'un accident psychonévropathique.
2° Dans d'autres conditions, les troupes seront en stationnement dans un secteur plus tranquille, ou dans un cantonnement de repos. Là encore, en plus de l'action morale que le médecin saura acquérir et conserver sur les hommes en ligne, sera utile celle qu'il exercera à l'infirmerie régimentaire.
En pareil cas, c'est la vie de tranchée avec ses manifestations de guerre relativement restreintes. Pour réaliser les accidents précédemment décrits, il y aura encore les bombardements plus ou moins fréquents, plus ou moins intenses, mais pareilles conséquences deviendront ici l'exception ; l'éventualité la plus habituelle sera la réalisation d'un état de fatigue physique et de fatigue morale résultant de la prolongation d'une vie matériellement pénible associée à une insécurité relative. Si l'on ajoute l'action des intempéries, du froid, de l'humidité, l'on comprendra que les troubles pithialiques le plus souvent observés seront ceux dérivant des troubles douloureux dans leurs variables manifestations : algies diverses et surtout sciatiques, rhumatismes, courbatures, lumbago, etc.. Que l'on y prenne garde, la façon, de la part du médecin régimentaire, de se comporter avec ces diverses manifestations a une importance considérable pour l'avenir des hommes atteints ; et l'un de nous (d OElsnitz) a pu, comme beaucoup d'autres médecins de bataillon, se persuader pendant une période très prolongée en ligne, de l'influence prophylactique capable d'être exercée en pareille occurrence et de ses importantes conséquences.
Que d'abord l'on observe de près le caractère de ces manifes-
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tations douloureuses : souvent elles surviennent plus facilement dans les compagnies en réserve pour disparaître dans les compagnies en ligne.
En pareil cas le trouble douloureux est réel au début, exacerbé par les conditions matérielles défavorables; mais plus tard il est psychiquement accentué par toutes les causes de surmenage physique et moral. Tant que l'homme comprend la nécessité de tenir il fait un gros effort de volonté et tolère son mal. Mais, que survienne une détente, il estimera que cet effort n'est plus de mise et aussitôt apparaîtront des troubles subjectifs plus intenses.
S'il a bien compris le mécanisme de ces troubles psycho-sensilifs, s'il en a apprécié l'origine, les caractéristiques et les tendances, s'il a su les distinguer ainsi des organopathies franches, beaucoup plus rares, alors le médecin régimenlaire saura, non seulement en éviter l'aggravation, mais mieux encore en assurer la guérison.
Que survient-il en effet en pareil cas? Si le médecin de bataillon garde ces malades en observation pendant quelques jours, quotidiennement il les interrogera, leur causera, les rassurera. 11 leur fera sentir qu'ils ont droit à quelques jours de repos, de chaleur, de confort, mais en revanche il les persuadera qu'à l'aide de ces moyens, bientôt ces troubles vont s'atténuer, puis disparaître. Avec de la conviction, avec une sévérité latente doublée de bienveillance réelle, il donnera à tous ces malades (sauf de rares mauvais esprits) l'impression, puis la certitude que ces accidents sont passagers. Et, de fait; quelques jours plus tard, le scialalgique ne boite plus, le lumbago se redresse, le courbaturé s'assouplit. C'est ainsi que l'on peut observer constamment que la plupart des prédisposés, des habitués de ces manifestations douloureuses ont été capables de remonter en ligne aussitôt que la nécessité s'en faisait sentir.
En revanche, les médecins régimentaires savent bien, que nombre de malades porteurs de ces troubles douloureux, s'ils sont évacués, ne reparaissent plus au corps, ou que s'ils reviennent, ce ne sera qu'au bout de nombreuses semaines sinon de mois. Pourquoi celte différence d'évolution ? C'est vraisemblablement (nous éliminons toujours les cas d'organicité avérée) que dans cette seconde éventualité ces malades ont, après leur
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évacuation, ajouté au léger trouble initial, des accidents psychonévrosiques passagers ou définitifs. Il suffit de lire les observations de malades de ce genre échouant dans les Centres Neurologiques régionaux présentant des troubles psychosensitifs datant de une, deux et môme trois années pour se pénétrer de celte réalité.
Cela ne confirme-t-il pas l'utilité qu'il y a à réaliser, comme nous avons tenté de le faire ou de toute autre façon analogue, la prophylaxie de ces troubles, dès'le régiment?
D'ailleurs cette action prophylactique n'est pas limitée aux troubles psychosensitifs que nous avons décrits comme réalisant l'exemple le plus probant. Elle s'étend, chez les hommes prédisposés, et parle môme mécanisme, à tous les cas cF hysléro- traumatisme. El c'est ainsi que l'on pourrait bien souvent, éviter qu'une légère entorse ne devienne un pied bot psychonévrosique, ou qu'une piqûre aux fils de fer barbelés ne donne naissance à une main figée.
§ 2. — PROPHYLAXIE DES PSYCHONÉVROSES A L'AMBU- LANCE DE TRIAGE, A L'H. 0. E ET DANS LES FORMATIONS SANITAIRES DE LA ZONE DES ÉTAPES.
Les malades, les blessés ont quitté le régiment soit par nécessité militaire, soit par nécessité médicale. Ils vont commencer leur cycle sanitaire par la zone des armées. Là est encore une période importante : qu'ils soient évacués sur l'intérieur, ils sont rayés des effectifs de leur unité, ils s'éloignent de l'atmosphère du front, ils rejoignent des hôpitaux plus importants, triple raison, militaire, morale et médicale pour achever d'imposer à leur esprit la gravité de leurs troubles, la longueur probable du traitement à venir Donc dans celte seconde phase, la prophylaxie consistera à soigner sur place toutes les affections rapidement récupérables, à éviter des examens capables d éduquer les malades (recherche des troubles de la sensibilité, du signe de
Lasègue classique, etc.) ('), à habituer les hommes à l'idée de leur retour au régiment, réservant l'évacuation sur l'intérieur aux cas devant sans conteste nécessiter une très longue hospitalisation. Enfin et surtout elle consiste à dépister les alfections psychonévrosiques sans les laisser filtrer à l'intérieur.
C'est dans ce but qu'ont été organisés les Centres Neurologiques d'armée, à la création et à l'installation desquels nous avons apporté notre contribution personnelle.
En janvier 1916, apportant dans un article nos premiers résultats obtenus après cina mois de fonctionnement, nous arrivions aux conclusions suivantes :
« Ces résultats montrent qu'un service central e Neui ologie et de Psychiatrie peut rendre dans une armée d'incontestables services tant au point de vue médical, qu'au point de vue militaire. Il évite à de nombreux fonctionnels les séjours d'autant plus dangereux qu'ils sont'plus prolongés, dans les hôpitaux de l'arrière où ces malades vont généralement se perdre. Il permet le traitement des autres malades nerveux ou mentaux rapidement curables et l'évacuation directe sur des centres spéciaux de l'intérieur de ceux plus gravement atteints.
« Notre statistique personnelle nous donne jusqu'ici 38 0/0 de malades renvoyés directement, sur leur corps après guérison sur un total de 593 malades.
« Nous savons que notre collègue et ami le Professeur Agrégé Guillain a organisé dans une armée voisine un service analogue et que le Docteur Dumas dirige dans une autre armée un service de psychiatrie. Si, comme nous le pensons, leurs résultats sont conformes aux nôtres, la preuve sera faite sans doute de l'utilité de créer dans chaque armée un centre spécial de Neurologie et de Psychiatrie (Roussy et Boisseau, Paris Mèd.,]àm. 1916).
Peu de temps après se réunissait à Doullens (février 1916) le
(1) Beaucoup de malades ne sont pas ignorants des manœuvres classiques de recherche des altérations du sciatique. Il est donc bon de les dérouter en variant le mode d'exploration (Voir « Les manœuvres d'élongation du nerf dans le diagnostic des scialiques médicales - par MM. G. Roussy, L. Cornil et R. Leroux. Presse médicale, n» 49, 6 sept. 1917.
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premier Congrès de Neurologistes militaires sous la présidence de M. Justin Godard, Sous-Secrétaire d'Etat du Service de Santé militaire où fut élaborée la première charte réglant le fonctionnement de ces centres et reconnaissant la nécessité de leur création dans chaque armée. On sait qu'à l'heure actuelle en effet existent dans chacune des armées de notre front occidental, |un ou deux centres Neuro- Psychiatriques ; dans ce dernier cas, l'un plus rapproché de la ligne de feu fonctionne comme centre de premier échelon et de premier triage ; l'autre placé dans la zone des Etapes, comme hôpital de second triage et de traitement. Dans ce dernier notamment sont hospitalisés les nerveux fonctionnels qui ont pu filtrer au contrôle du centre de l'avant ainsi que les hommes renvoyés de l'intérieur au front, ou revenant de convalescence, et qui pour récidive, sont arrêtés à la gare régulatrice:
La guérison facile et rapide des hystériques au Centre Neurologique d'armée, leur renvoi au bout de peu de temps à leur unité, réalise une action prophylactique certaine en répandant parmi les troupes en secteur la facile curabilité des accidents hystériques et leur peu de gravité.
§ 3. - PROPHYLAXIE DES PSYCHONÉVROSES DANS LES FORMATIONS SANITAIRES DE L INTÉRIEUR
Les procédés de filtration ci-dessus énoncés, s'ils sont bien appliqués, particulièrement dans les périodes d'accalmie, ne laisseront aboutir dans les services de l'intérieur qu'un nombre infime de nerveux fonctionnels. Il va sans dire cependant qu'au cours d'opérations actives, la filtration devient forcément insuffisante et c'est ce qui explique en partie la présence de nombreux malades de celte catégorie clans les centres de l'intérieur.
Mais en plus des accidents hystériques nés à l'avant, il en existe un grand nombre qui sont apparus tardivement, nés en quelque sorte sur place, soit dans les hôpitaux du territoire, soit dans les dépôts des corps de troupe.
Il est inutile nous semble-t-il de rappeler longuement le bulet le rôle prophylactique des Centres Neurologiques de l'intérieur
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dont le fonctionnement et le rendement sont actuellement connus de tous.
Qu'il nous suffise cependant d'insister tout particulièrement sur l'utilité de l'action que peut exercer à cet égard le neurologiste dans une régiondonnée, paiTactivité qu'il mettra à parcourir certains services de médecine et de chirurgie générales, les centres de spécialités et notamment les centres de physiothérapie.
Qu'il s'agisse d'affections médicales ou plus souvent de lésions chirurgicales, le moment de la convalescence du malade ou du blessé doit être attentivement surveillé. C'est alors, nous l'avons vu et nous tenons à le répéter, que sous l'influence de la durée et plus particulièrement de l'immobilisation, se sont créées des fixations psychiques réalisant des attitudes vicieuses (genoux et coudes fléchis, pieds bots, mains figées, etc.) ou des troubles de la marche (boiterie antalgique, boiterie d'habitude).
L'action prophylactique du Neurologiste consistera ici à répandre dans la fraction du milieu médical non encore prévenu de ces faits comme parmi les blessés ou les malades, l'idée de facile curabilité de la plupart de ces troubles, lorsqu'ils sont traités comme il convient dès le début. Du reste cette notion est aujourd'hui bien connue par la plupart des chirurgiens, qui, de différents côtés, se sont efforcés de signaler les dangers d'une trop longue immobilisation.
M. A. Broca dans un volume récent paru dans cette collection a insisté sur les attitudes d'immobilisation et sur la surveillance que doit exercer le chirurgien au moment de la reprise de fonctionnement d'un membre.
Le neurologiste ne se contentera pas d'empêcher les cas nouveaux de se produire. Il cherchera dans les services généraux les cas anciens pour les envoyer dans les hôpitaux spéciaux où ils pourront être judicieusement traités, Il s'assurera que des fonctionnels ne soient pas munis d'appareils orthopédiques qui loin de guérir les accidents ne contribueront qu'à les fixer.
L'un de nous a pu, en 1917, à la suite de l'offensive du 16 avril réaliser un traitement presque abortif d'une série de mains figées, de pieds bots, de genoux tléchis, etc., chez des petits blessés, chez lesquels au bout d'un mois les signes du
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« syndrome d'immobilisation » faisaient leur apparition. La suppression des volumineux pansements, des planchettes, des écharpes, des cannes ou des béquilles, quelques exercices de rééducation ont bientôt l'ait de ramener chez ces hommes à la fois la disparition des troubles moteurs, en même temps que des phénomènes secondaires naissants (hypothermie, cyanose, troubles trophiques cutanés, etc.).
Le traitement et la guérison des accidents nerveux dans les centres neurologiques de l'intérieur contribuent également à répandre l'action prophylactique- Le retour des malades guéris dans leurs dépôts respectifs contribue à propager l'idée de la curabililé : c'est là une véritable contre-suggestion.
Et cette action est telle qu'après une année de fonctionnement de notre centre des Psychonévroses de Salins, nous avons vu le nombre des cas régionaux décroître rapidement et qu'actuellement nous limitons notre action presqueuniquement aux malades envoyés des autres Centres de l'intérieur, ou à ceux, réformés par erreur, que nous arrêtons aux Centres Spéciaux de Réforme, au cours des visites trimestrielles ou bisannuelles.
Le fait de guérir les psychonévroses de guerre n'a pas seulement pour conséquence de faire disparaître des accidents psychonévropathiques existants, il permet encore de répandre dans le pays, dans l'opinion publique la notion de la curabililé de ces troubles morbides considérés à tort et trop souvent comme définitifs.
Faire accepter celle notion, c'est aider à l'avenir les médecins dans leurs tentatives thérapeutiques ; c'est aussi diminuer l'éclosion nouvelle des manifestations pithiatiques, dans lesquelles la contagion mentale joue un rôle si important.