Presse médicale, 1908, 24 octobre, p
qui permette une conclusion favorable. Je rapporterai plus loin comme très paradoxal un fait d’amélioration indiscutable. Toutes ces médications peuvent donner une atténuation passagère dans l’évolution de lésions, mais rien de constant, rien de permanent.
Pensant que le cancer est peut-être dû à V insuffisance d'une glande endocrine , j'ai essayé successivement la trypsine, les ferments glycolytiques et les ferments d'origine hépatique.
A la suite des travaux de Béard, d'Odier, de von Leyden et Bergell, j’ai étudié avec mon chef de laboratoire à Beaujon M. le docteur Mauté les divers ferments préconisés par ces auteurs et capables, d’après eux, de produire dans les tumeurs des nécroses plus ou moins électives. Mes constatations faites avec la trypsine, les ferments glycolytiques préparés suivant la méthode d’Odier ou les ferments d’origine hépatique, ne m’ont guère, au point de vue thérapeutique, donné que des échecs. Toutefois, leur étude nous a permis aussi de faire; sur leur mode d’action, quelques constatations qui méritent d’être signalées. ( Congrès international de Bruxelles, 1908.)
Thypsine. — J’ai employé la trypsine dans trois cas de cancer inopérable. Le premier était un cancer ulcéré de la face, ayant envahi l’œil. Le deuxième un épithélioma de la langue. Ces malades furent traités à la fois par des applications locales, et des injections sous-cutanées, pratiquées en dehors de la tumeur. Le traitement fut continué pendant six semaines chez le premier, pendant quatre semaines chez le second. Je n’ai observé aucune modification ni dans l’état local, ni dans l’état général. La troisième malade était atteinte d’un épithélioma ulcéré du sein droit avec propagation ganglionnaire, généralisation à la peau et à la plèvre. Elle fut traitée par des injections sous-cutanées d’un extrait de pancréas, correspondant à peu près à 20 grammes d’organes frais, répétées tous les deux jours, au voisinage de la tumeur. Ce traitement fut suivi pendant cinq semaines, au bout desquelles la malade sortit de l’hôpital sur sa demande, pour mourir chez elle, dix jours après. A la suite de ce traitement, l’examen de cette malade ne m'a permis de constater aucune modification de l’état local.
Nous avons pratiqué avec M. Mauté la recherche du glycogène sur des biopsies faites avant, pendant et après ce traitement, sans pouvoir constater aucune diminution appréciable dans la richesse en glycogène des cellules cancéreuses.
Par contre, l’examen de l’état général m’a permis de noter certaines modifications, qui furent :
1° Une élévation de température surtout marquée vers le huitième jour du traitement, atteignant 39° pour redescendre à la normale et s'y maintenir après la cinquième injection;
2° Une élévation de taux des éosinophiles dans le sang, qui s’est maintenue pendant toute la durée du traitement;
3° J’ai constaté de plus, après la troisième injection, l’apparition d’alhu-
mine et de cylindres dans l’urine de la malade, albuminurie et cylindrurie qui ont disparu après la sixième injection.
Ferments glygolytiques (Odier). — J’ai employé les ferments glyco- 1 y tiques préparés suivant la méthode d’Odier, dans un cas d’épithélioma inopérable du sein, et dans deux cas de cancer de l’utérus.
Je n'ai obtenu aucun résultat appréciable; à celle occasion M. Mauté a recherché, dans le sang et l’urine des cancéreux de mon service, le pouvoir amydolitique. Ce pouvoir, très variable d’un sujet à l’autre, ne m’a pas paru se différencier de celui des sujets sains. J’ai constaté, d’autre part, chez les trois malades traités, que l’injection de ferments n’avait aucune influence sur le taux de l’amylose.
Je n’ai constaté aucun résultat avec l’injection d'embryons de poulet recueillis à divers moments de l’incubation et injectés après broyage, si ce n’est une réaction locale très vive au moment de l’injection qui m’a, fait renoncer à celte tentative thérapeutique.
Au milieu de tous ces résultats particulièrement décevants j’ai cependant observé et bien suivi des faits que je qualifierai de paradoxaux , mais que je voudrais citer à titre de documents. Le lecteur me permettra seulement de les présenter comme des résultats rarissimes dont nous ne pouvons ni comprendre l’évolution, ni surtout espérer une généralisation. Si je les expose c’est uniquement parce qu'ils sont disparates en apparence; mes successeurs trouveront peut-être une constante qui les reliera, un facteur commun qui permettra d’en pénétrer le mécanisme.
La première observation est celle d’une femme de cinquante-trois ans que j’ai néphrectomisée pour un épithélioma du rein gauche en juillet 1904. qui au mois de novembre suivant présentait des signes nets de généralisation ganglionnaire avec véritable cachexie, elle fut alors soumise à des injections de sérum de Borrel , les accidents rétrocédèrent et aujourd’hui six ans après son opération elle est encore en bonne santé. Voici les détails de ce fait que je ne communique qu’avec toute réserve, car le seul critérium de la généralisation serait dans l’examen histologique des tumeurs secondaires. Le rein enlevé était doublé de volume et présentait dans son centre une tumeur de la grosseur d’une mandarine, de couleur rouge avec des zones hémorragiques, que l’examen histologique démontra d’une façon indiscutable être un épithélioma à cellules cylindriques . Les suites opératoires furent nulles, et la malade se remit facilement, mais l’état de faiblesse générale progressif qu’elle avait avant mon intervention ne lit que s’accentuer, de sorte qu’en la revoyant après les vacances, je conseillai de faire, en désespoir de cause, des injections d’un sérum qui fut fourni par M. Borrel. Il provenait d’un mouton inoculé avec des doses massives de cancer du sein de provenance humaine. Mon inquiétude au sujet de l’avenir de celle malade se fondait d’ailleurs non seulement sur son mauvais état général, mais plus encore sur la constatation dans sa fosse iliaque gauche de volumineux ganglions, qui donnaient l’impression que la malade était en
pleine généralisation lymphatique. Les injections furent pratiquées environ toutes les six semaines et sans interruption pendant six mois. Elles s’accompagnèrent surtout au début d’une violente réaction générale, qui se traduisait chaque fois par mne élévation thermique aux environs de 39,5, et une leucocytose polynucléaire intense (20 000 globules blancs avec 84 p. 100 de polynucléaires. Au moment où le traitement prend fin (juin 1903) l’état général de la malade est beaucoup meilleur, mais on sent toujours des ganglions dans la fosse iliaque. L’état reste à peu près stationnaire jusqu’à la tin de l’année et, quand elle revient me voir en avril 1906, je suis surpris du changement survenu. La malade a engraissé, a retrouvé son appétit et, à l’examen physique, je constate que sa fosse iliaque est complètement libre. Je l’ai revue le 3 juillet 1910. Son état satisfaisant a continué et, malgré un examen physique complet, je n’ai noté aucun signe pathologique d’aucune sorte. Je tiens à faire ressortir cette hyperthermie très notable, constante dans ces sortes d’amélioration.
La seconde observation a trait à un cancer du sein récidivé, cancer en cuirasse avec pleurésie, traité par Y autosérothérapie et dont la rétrocession équivaut actuellement à une disparition, elle date actuellement de quinze mois.
Une femme de trente-sept ans, artiste dramatique opérée d’un cancer du sein depuis dix-huit mois, entre dans mon service, salle Malgaigne, n° 13, le 21 juin 1909. Elle m’est adressée de l’hôpital du Calvaire, où elle est entrée depuis deux mois pour une récidive considérée comme inopérable. Je trouve à ce moment une femme très amaigrie, jaunâtre, dont le bras droit est énorme, véritablement éléplmntiasique, depuis deux mois elle ne peut faire aucun mouvement, car l’œdème dur occupe tout le membre de sa racine aux dernières phalanges; le creux de l’aisselle et le creux susclaviculaire sont indurés; mais surtout, on constate une énorme cuirasse squirreuse occupant toute la région mammaire autrefois opérée et allant de l'aisselle au sternum. Toute cette masse est entourée de nodules cutanés cancéreux, et en somme cette femme est dans l’état classique des squirres du sein entourés de grains de cancer. Il existe de violentes douleurs du bras, provoquant de l’insomnie, et une respiration rapide dont la cause est en partie dans une pleurésie droite remontant au-dessous de l’épine de l’omoplate. Cette jeune femme était donc dans un de ces lamentables états contre lesquels nous sommes bien peu armés. Nous avons abandonné tous les sérums et les auto -injections de néoplasme, mais l’existence de cette pleurésie nous permettait une nouvelle tentative que la théorie au moins pouvait excuser. S'il existe une tumeur dans laquelle on puisse espérer trouver un anticorps cancéreux, c’est à coup sûr dans le liquide d’une pleurésie cancéreuse, et dès lors Yinjcction sous-cutanée de ce liquide peut être un essai thérapeutique logique. (Mauté et Tuftier.)
Une partie seulement du liquide (environ 400 gr.) fut retirée, et après centrifugation prolongée pour le débarrasser des nombreuses agglomérations cellulaires néoplasiques qu’il contenait, répartie en llacons stériles
de 20 centimètres cubes. Une dose de 20 centimètres cubes fut injectée tous les cinq jours, elle fut suivie à chaque fois d'une élévation thermique à 39° et à la 4e injection la plèvre qui n’avait été que partiellement évacuée ne contenait plus de liquide. Mais parallèlement à la disparition du liquide pleural on constatait une amélioration considérable de l'état général, en même temps qu’une diminution très notable de l’œdème du membre supérieur. Encouragé par les résultats obtenus et pensant qu’ils étaient dus à une réaction générale de l'organisme bien plus qu’à une action spécifique, j’eus alors l'idée de provoquer une réaction générale beaucoup plus vive; l’amélioration de l’état général de la malade m’autorisait maintenant à faire cette tentative. Pour cela je fis injecter environ tous les cinq jours du nucléinate de soude en calculant la dose (de 75 centigr. àl gr.) de façon à provoquer chaque fois une température de 39°, 5 à 40° le soir de l’injection. La malade fut maintenue ainsi pendant trois semaines dans un état fébrile continu ; aussitôt que la température provoquée par une piqûre descendait au-dessous de 38° une nouvelle injection était faite. Au bout d’environ trois semaines Yœdème a disparu totalement, les douleurs ont cessé, mais surtout la large plaque indurée en cuirasse s'est assouplie progressivement, et il ne reste plus qu’un léger épaississement cutané mobile sur les parties profondes. Les modifications suivies par tous les élèves et les visiteurs de mon service sont telles que j’aurais peine à croire qu’il s’agissait d’un cancer, si plusieurs examens histologiques n’avaient été pratiqués au cours du traitement parM. le Dr Mauté. Du reste la malade elle-même se déclare guérie et quitte le service. Elle a donné de ses nouvelles le 10 septembre dernier, elle déclare que son état général est bon et ajoute : « J’ai signé un très bel engagement pour septembre au théâtre, mais je ne puis encore y entrer. » Ce fait n’a pas lieu de nous surprendre car nous savons depuis quelque trente ans combien les injections provoquant une élévation thermique sont susceptibles d’améliorer les cancers. Mon maître Verneuil nous en entretenait souvent.
Le troisième fait paradoxal que j'ai rencontré est celui d’un cancer du sein inopérable et récidivé qui fut considérablement amélioré sous le traitement intensif par le cacodylate de soude. L’observation publiée par le Dr Mercier ( Journal des Praticiens , 1901, p. 368) peut se résumer ainsi. Le néoplasme deux fois opéré en 1895 et 1897, récidive en cuirasse thoracoaxillaire avec large ulcération, œdème énorme du bras, pleurésie hémorragique de deux litres, et état cachectique. Dans ces conditions, on pratique en août 1899 des injections sous-cutanées de cacodylate de soude à dose progressivement croissante jusqu’à 0,75 par jour. Cette dose est maintenue et répétée tous les quinze à vingt jours pendant sept mois. Sous cette influence, dès les premières semaines, « la cicatrisation de l’ulcération s’effectue, les ganglions se résolvent en partie, la malade a de l’appétit et de l’entrain;... puis, sur la demande de la malade elle-même, on la supprime ». Cette malade a vécu ainsi jusqu’en septembre 1901.
Tels sont les trois faits à mon actif; je m’empresse de dire que je n’ai
jamais vu d’action semblable chez d'autres cancéreux soumis à la même médication.