I. — Applications au traitement des maladies septiques
Les recherches de Kolbe et de Thiersh ont prouvé que l’acide salicylique appliqué extérieurement pouvait être considéré comme un antiseptique, bien que sous ce rapport il ne présente pas d’avantage sur l’acide phénique, sauf l’absence
d’odeur, ni sur l’acide thymique, ni même sur l’acide benzoïque (Salkowski). En est-il de même s’il s’agit de traiter les maladies septiques, infectieuses, miasmatiques, virulentes, celles qui sont dues à des ferments, à des^bactéries, etc.? De nombreuses tentatives ont été faites à cet égard.
Septicémie. —Furbringer a fait de la septicémie artificielle, en injectant sous la peau des chiens et des lapins du pus sain ou dilué dans une solution de chlorure de sodium ; la fièvre septique étant développée, il fit prendre aux animaux l’acide salicylique et n’obtint aucun elfet; il est vrai que les doses d’acide étaient beaucoup trop faibles.
L’infection purulente produite artificiellement par Feser et Friedberger, et traitée par des doses plus élevées d’acide salicylique, ne subit aucune modification.
Dans ces graves maladies, qui se développent si fréquemment à la suite du traumatisme ou des opérations chirurgi cales ou de l’état puerpéral, les préparations salicyliques n’ont aucune espèce d’effet en tant que moyen interne ; mais ont-elles quelque avantage sur l’acide phénique dans le pansement de Lister ou dans le traitement des plaies en général, ou des affections puerpérales? c’est une question queje ne puis juger. Je reviens aux maladies zymotiques.
Diphthérie. — La diphthérie est une maladie éminemment contagieuse dont le poison est encore inconnu, mais dans laquelle on a fait jouer un rôle considérable à l’action de certains parasites qu’on a constatés sur les muqueuses pbaryngolaryngées ; à ce titre elle devait tenter les partisans de l’acide salicylique, et c’est en effet dans cette funeste maladie que les expériences ont été faites avec le plus de confiance.
Wagner dit avoir traité 15 cas de diphthérie avec succès par l’acide salicylique à 0,10 centigrammes toutes les deux heures à l’intérieur et en gargarismes. 11 est bien certain qu’il y a là une série d’erreurs de diagnostic; les anginespultacées simples figurent là sous la dénomination d’angines diphthéritiques. En effet, dès que la respiration devient croupale, dès que la lésion envahit le larynx, il n’y a plus rien à espérer d’après l’auteur; donc ce n’est pas un moyen d’action sur la diphthérie.
Steinitz a administré l’acide salicylique à 34 enfants atteints de scarlatine avec angine diphtbéroide ; il n’y a rien
là d’étonnanl, les angines scarlatineuses du début guérissant presque toujours spontanément.
Le même auteur affirme avoir guéri 9 cas de diphthérie vraie sur 11 cas de ce genre.
Schultzen’a eu à déplorer que 2 morts sur 10 cas de dipbthérie, traitée par l’application locale de l’acide salicylique en poudre. Ruch, Weber, Tenholt et Stuart ont également enregistré des succès obtenus à l’aide de ce remède.
Mais la plupart de ces faits me semblent ne devoir être admis que sous bénéfice d’inventaire; les observations sont incomplètes et ne sauraient être contrôlées au point de vue du diagnostic.
Dans un cas de diphthérie vraie que j’ai eu à 'traiter à l’hôpital chez une jeune femme, les fausses membranes ont rapidement disparu et ne se sont pas reproduites; j’avais prescrit l’acide salicylique en gargarismes, en injections dans la gorge, le salicylateà prendre à l’intérieur; dans ce cas l’action locale antiseptique du médicament m’a paru jouer un certain rôle dans la guérison ; mais je suis loin d’être convaincu de l’utilité du salicylate comme moyen interne de traitement dans la diphthérie.
C’est là aussi l’opinion exprimée par M. Moizard dans sa thèse, au nom de mon ami et collègue M. Bergeron, qui, dans ses observations à l’hôpital Sainte-Eugénie, a constaté formellement l’utilité des applications locales, mais doute encore de l’effet de l’acide salicylique pris à l’intérieur dans le traitement de cette grave infection.
Si cette médication employée comme moyen topique a le pouvoir d’arrêter le développement local de ces parasites qui constituent la lésion diphthéritique, ce sera déjà un service réel rendu à la médecine ; mais les expériences sur ce point sont encore à vérifier.
Muguet. — Je fais les mômes réserves relativement au muguet, malgré les assertions de Bertold qui affirme avoir guéri rapidement 8 malades, dont 3 étaient gravement atteints.
Voici maintenant de nouvelles indications du traitement interne appliqué aux affections zymotiques ou putrides.
Gangrène pulmonaire. — Bertold prescrit 5 grammes d’acide salicylique dans un cas de gangrène pulmonaire ; le malade
guérit ; dans une circonstance analogue, le même traitement échoua complètement, bien que la fétidité des crachats semblât disparaître.
Diabète. — Le diabète sucré, dont la cause pour certains médecins réside dans le développement d’un ferment spécial, paraissait devoir être justiciable de l’acide salicylique, et en effet, dès 1875, il fut essayé, mais sans succès, par Ebstein et Millier. — Plus tard, le docteur Ebstein (de Gœttingue), a soigné par le salicylate de soude deux cas de diabète grave, l’un ancien et l’autre récent. DansMn cas le sucre avait disparu de l’urine au bout de onze jours, et dans l’autre cas, après vingt-trois jours de traitement le malade n’excrétait plus, dans les vingt-quatre heures, que 880 grammes d’urine dans laquelle la glucose ne se, retrouvait plus que dans la proportion de 13 grammes pour 1000. — Spillman et Kien ont également enregistré des améliorations notables, le premier dans un cas de diabète ancien, le second dans deux cas, l’un récent et l’autre chronique. — Mais, de son côté, Herrenschmidt a administré l’acide salicylique à deux diabétiques, à la dose de 3 grammes par jour pendant six semaines, et il n’en a pas obtenu plus d’effet que des autres remèdes vulgairement employés contre la glycosurie. D’où il est permis de conclure que le médicament qui nous occupe ne jouit pas d’une efficacité spéciale contre le diabète, et que le véritable remède de cette maladie est encore à trouver.
II. — De l’usage des salicylates comme antipyrétiques dans le traitement des fièvres spécifiques et des phlegmasies.
Les propriétés antiseptiques de l’acide salicylique, vraies en t int que désinfectant externe, hypothétiques en tant que moyen antizymotique interne, durent naturellement conduire les expérimentateurs à étendre l’usage de cette médication aux maladies qui présentaient à la fois le caractère spécifique et l’élément fébrile. C’est ce qui eut lieu dans l’infection purulente, et cela sans succès, puis dans les fièvres éruptives, dans la fièvre typhoïde. L’indication parut d’autant plus nette, qu’on attribua à cette médication des propriétés antipyrétiques, comme on lui avait supposé la faculté de s’opposer au développement des ferments.
Fièvre en général. — Un des plus fervents adeptes de la médication salicylique, Buss, de Saint-Gall, vanta ses effets fébrifuges et lui reconnut le pouvoir de diminuer à la fois la température et la fréquence du pouls chez tous les fébricitants, à la condition cependant d’en administrer deux fois plus que de quinine.
Jahn affirme qu’à la dose quotidienne de 4 à 6 grammes l’acide salicylique constitue un excellent antipyrétique capable d’abaisser la température de 1,8 à 3,6 degrés Fahrenheit, et de réduire le pouls de 10 et quelquefois de 20 pulsations.
Dans 12 cas d’affections fébriles. Nathan dit avoir toujours noté un abaissement de température très-évident, et dans un de ces cas un ralentissement de 60 pulsations; aussi l’auteur affirme-t-il que le salicylate de soude est préférable à la quinine, à la digitale et àla vératrine.
Riess déclare avoir souvent constaté dans l’espace d’une ou deux heures, après l’ingestion de l’acide salicylique, un abaissement de 2, 3 et même 6 degrés centigrades. Goltdammer, Balz, Brand, et surtout Butt abondent dans le même sens.
Mais voici la série des contradicteurs : Wolfberg, à la clinique de Ziemssen, à Munich,n’a le plus souvent obtenu, dans les cas de fièvre continue ou subcontinue, que des abaissements de température passagers, insignifiants ou nuis — Zimmermann, de.Greifswald, et Martelli sont arrivés aux mêmes résultats. — Pour mieux juger ces assertions contradictoires, il est utile d’entrer dans le détail des observations et de bien connaître la nature des fièvres qu’il s’agit de traiter.
Fièvres éruptives. — Les fièvres éruptives, et en particulier la variole, ont été traitées par l’acide salicylique, qui, à priori, semblait indiqué à la fois comme antiseptique interne et comme fébrifuge. — Schwimmer le prescrit à doses fractionnées dans 75 cas de variole, et il n’obtint que 55 guérisons. Un pareil résultat n’est point encourageant, et n’autorise point à considérer l’acide salicylique comme un spécifique des fièvres exanthématiques.
Fièvres intermittentes. — On a cherché, par les mêmes motifs, à neutraliser le miasme, et à enrayer le mouvement fébrile dans les fièvres intermittentes; elles furent combattues à l’aide de l’acide salicylique par Senator, Fischer, Rosentein de
Leyde et par Hiller. Les résultats furent variés et les succès contestables. — Si la fièvre cessa un jour ou deux, elle ne tarda pas à revenir, et dans bon nombre de cas elle ne disparut que sous l'influence du sulfate de quinine.
Voici maintenant trois observations qui prouvent clairement l’inefficacité de l’acide salicylique et du salicylate de soude.
Dans le premier cas il s’agit d’une fièvre intermittente quotidienne contractée depuis deux ans en Sologne ; le sulfate de quinine n’était pas parvenu à enrayer les accès d’une manière définitive : le salicylate de soude à 10 grammes ne modifia en rien les accès.
Le deuxième cas est relatif à un mécanicien qui avait séjourné trois ans en Roumanie et pris la fièvre tierce; depuis un an le malade rentré en France ne guérit ni par la quinine, ni par le salicylate de soude. Il en fut de même pour un cas de fièvre tierce contractée en Sologne.
En présence de ces insuccès, et pour bien me rendre compte de l’action de l’acide salicylique, je conçus l’idée d’associer le médicament à la quinine; le salicylate de quinine préparé à l’Hôtel-Dieu par M. Hébert, pharmacien en chef, et par mon interne, M. Valmont, constitue un sel bien défini, stable, mais peu soluble dans l’eau, plus soluble dans l’alcool; je fis prendre 0,40 centigrammes en pilules ou en poudre, et dès le premier jour les accès disparurent.
Ainsi, là où les doses considérables de quinine avaient échoué, 30 centigrammes de salicylate de quinine suffirent pour arrêter les accès; j’eus soin de continuer cette médication pendant une quinzaine de jours, et la fièvre disparut pendant tout le reste du temps (quinze jours) que les malades séjournèrent encore à l’hôpital.
Toutefois j’ai observé en ville deux cas de fièvre intermittente, dont l’une paludéenne, à accès irréguliers, l’autre symptomatique de hronchopneumonie lobulaire Le salicylate de quinine fut impuissant dans les deux cas, ou plutôt il fallut en élever la dose à 90 centigrammes pour obtenir un effet curatif.
Senator ne fut pas plus heureux dans plusieurs cas de fièvre intermittente, mais Brown {Edinburgh medic. Journal, novembre 1876) affirme qu’avec une dose de 60 centigrammes
à il a obtenu, au bout d’une heure, un abaissement considérable de la température (jusqu’à 5 degrés Fahrenheit) et le ralentissement du pouls.
Le salicylate de quinine aurait, sur le salicylate de soude, l’avantage de ne pas provoquer de sueurs, et sur la quinine, d’éviter les bourdonnements d’oreilles et la surdité. Toutefois, il est à noter qu’en donnant 2 î% 40 de salicylate de quinine on prescrit réellement près de de quinine, en supposant
que la composition de tous les salicylates de quinine soit identique à celle du médicament que nous avons employé.
Fièvre typhmde. — C’est dans la fièvre typhoïde que le nouveau remède a été le plus préconisé, en sa double qualité d’antiseptique et d’antipyrétique. Buss a fait le premier des expériences comparatives avec 2 grammes de quinine et 4 à 8 grammes de salicylate de soude, et les résultats furent tous à l’avantage de ce dernier remède ; il est vrai que le traitement était complexe et que les abaissements de température de 2 à 3 degrés étaient dus en grande partie à Faction des bains.
Riess prescrivit, pendant l’épidémie de 1875 à Berlin, le salicylate de soude à 260 typhiques ; mais, bien qu’il y eût une mortalité formidable de 24 pour 100 par ce traitement, la température n’en fut pas moins abaissée de 1, 2, et même 3 degrés. Cette réfrigération continuait souvent jusqu’à la mort ; le malade mourait guéri de la fièvre typhoïde ; mais le plus ordinairement la réfrigération s’effaçait au bout de quelques heures, excepté dans les cas très-bénins. Dans ces cas, la défervescence se maintenait un à deux jours, et encore n’était-ce qu’à la fin de la deuxième semaine.
Au résumé, les effets furent absolument nuis au point de vue de la durée, et désastreux en tant que résultat définitif.
A la clinique de Rostock, Moeli observa également une mortalité considérable, 5 morts sur 34, tandis que par le sulfate de quinine et les bains tièdes on n’avait noté que 4 fois sur 85 une terminaison funeste.
A la clinique de Frerichs, à Berlin, Ewald, qui traita ainsi 100 malades, constata 80 fois une légère réfrigération ; la température du soir ne dépassait pas celle du matin, et cependant la mortalité fut considérable. Moeli, de même qu’Ewald, no-
tèrent des sueurs considérables qu’ils considérèrent avec raison comme indépendantes de l’abaissement de température qui, souvent, précède la sudation. La réfrigération est également indépendante du pouls, qui reste très-élevé ; en un mot, la combustion en moins, les sueurs en plus, les autres phénomènes continuant imperturbablement leur marche bénigne ou fatale. Voilà le bilan du traitement.
La clinique de Wunderlich ne fournit à Balz que des résultats transitoires; la clinique de ^Munich ne donna à Wolfberg aucune conclusion favorable, et les observations faites à l’hôpital de Heidelberg furent absolument nulles.
En Angleterre, mêmes résultats.
En France, de récents essais ont été tentés par M\î. Gueneau de Mussy, Hérard, Jaccoud, Oulmont; il semble ressortir de leurs observations que la défervescence n’est que transitoire.
Dans mes observations, qui sont au nombre de 42, je n’ai jamais noté une défervescence vraie et durable, mais seulement des abaissements temporaires de la température variant de quelques dixièmes de degrés. Je n’ai trouvé une véritable réfrigération que chez deux typhiques; le thermomètre s’abaissa de 39 à 37, mais il était survenu en même temps un délire persistant qui ne cessa que par la suppression du traitement. Il est vrai qu’immédiatement après la cessation du remède la chaleur remonta à près de 40 degrés. Or, il est inutile d’insister sur le danger d’acheter une défervescence douteuse au prix d’accidents de ce genre. La conclusion de toutes mes recherches expérimentales et cliniques est entièrement défavorable à cette médication ; l’acide salicylique ne saurait être considéré comme un antipyrétique.
Phlegmasies, pneumonie, éi^ysipèle, phthisie. — Cette donnée s’applique aussi bien aux phlegmasies fébriles, aux fièvres symptomatiques qu’aux pyrexies spécifiques. Il n’y a pas un seul fait qui prouve en faveur de l’acide salicylique dans le traitement de la pneumonie, de l’érysipèle, ni d’aucune inflammation fébrile, ni de la tuberculose. Dans ce dernier cas il faut craindre la dépression des forces. Il n’y a qu’un seul genre de phlegmasie qui échappe à cette loi, c’est le rhumatisme aigu fébrile ; nous verrons comment il faut interpréter cette exception.
III. Affections rhumatismales; rhumatisme articulaire aigu fébrile ou apyrétique.
Jusqu’ici je n’ai enregistré que des faits douteux ou négatifs. J’ai hâte d’arriver à une affection dans laquelle les préparations salicyliques offrent de précieuses ressources; je veux parler du rhumatisme articulaire aigu.
Dans une maladie où l’élément fébrile est le plus souvent prédominant, il était naturel d’essayer un agent qui passait pour un antipyrétique énergique, et c’est ainsi qu’on s’est adressé à l’acide salicylique. Après des tentatives assez variées, Buss prescrivit jusqu’à 15 à 20 grammes de salicylate de soude aux rhumatisants; les résultats furent satisfaisants, mais les effets toxiques devinrent prédominants; la dose était manifestement exagérée.
C’est à Stricker qu’on doit la connaissance des véritables propriétés de l’acide salicylique {Berliner Wochenschrift, 1876, n“* 1 et 2). Il traita ainsi, en prescrivant 50 centigrammes à 1 gramme toutes les deux heures, 14 malades atteints de rhumatisme articulaire aigu, qui tous guérirent, la douleur cessant, la température s’abaissant en moins de quarante-huit heures. C’est, selon Stricker, le véritable spécifique du rhumatisme, c’est-à-dire l’agent le plus propre à combattre une âcreté spéciale inconnue qui existerait dans le sang des rhumatisants. Stricker a fait fausse route en croyant s’attaquer au rhumatisme; il ne combattait, en réalité, que la douleur et la fluxion articulaire.
Riess traita de la même façon 27 malades lorsque la température dépassait 39 degrés ; il n’avait en vue que la fièvre. Or, la défervescence fut loin de coïncider toujours avec la disparition des manifestations locales; celle-ci, en effet, précède souvent d’assez loin la chute de la température.
Léonardt-Aster observa 39 cas de guérison et un seul insuccès. C’est sur un de ces malades que ce médecin vit se développer des convulsions ; 2 furent atteints d’exanthèmes ; 12 fois il y eut des récidives.
11 suffit de citer les observations de Balz, de Sleinitz, de Teuffel, Hildebrand, Putnan, Sieweking, pour retrouver les
mêmes conclusions. Les journaux anglais et américains sont remplis de faits les plus caractéristiques rapportés par Towle, Hodghem, Warren et Brown, qui cite 100 cas de guérison, Moore, qui considère l’acide salicylique comme un spécifique.
En France, jusqu’à ce jour, on a recueilli bien peu d’observations sur l’efficacité de la médication salicylique contre le rhumatisme articulaire aigu. Néanmoins, plusieurs de nos collègues, MM. Laboulbène, Hérard, Oulmont, Gueneau de Mussy, Chauffard, ont fait des essais qui sont relatés dans les recueils périodiques ou dans les thèses récentes. Les communications orales de MM. Brouardel, Lasègue, Hardy sont toutes favorables à ce traitement, tandis qu’à la Société des hôpitaux des discussions vives se sont élevées entre M. Lépine, partisan de ce traitement, M. Dujardiii-Beaumetz, d’une part, et d’une autre part, M. Besnier, qui doute, et M. Dumontpallier, qui nie, il est vrai, sans avoir expérimenté.
Je vais passer en revue tous les faits que j’ai pu observer tant à l’hôpital que dans ma pratique civile.
Le total est de 52 observations de rhumatisme aigu, dont 19 fébriles et 33 apyrétiques. 44 cas furent observés à l’hôpital et suivis rigoureusement par mon chef de clinique, ainsi que par mes élèves, sous ma direction. Quelques-uns de ces malades furent traités par l’acide salicylique à 6 grammes par jour; la plupart par le salicylate de soude à la dose de 10 grammes dissous dans 200 grammes d’eau, à prendre en cinq fois dans les vingt-quatre heures.
Comme le médicament est éliminé en grande partie dans les quarante-huit heures, il importe d’en continuer l’usage pendant dix à douze jours après la guérison, sans quoi les récidives sont pour ainsi dire inévitables.
Sur les 19 cas de rhumatismes fébriles, 12 étaient à leur deuxième, troisième et quatrième attaque, et presque tous avaient des lésions cardiaques. Dans ces 12 cas, la durée des attaques antérieures avait été de trois semaines à trois mois.
Or, chez tous, la durée de l’attaque traitée par le salicylate n’a pas dépassé trois jours; il n’y eut qu’une seule exception. L’âge de la maladie ne changeait rien aux résultats. Les rhumatismes datant de deux, quatre, huit, quinze jours étaient terminés au bout de deux à trois jours.
L’âge des malades n’a d’autre importance que pour le dosage du médicament. Chez deux enfants âgés l’un de huit, l’autre de douze ans, je prescrivis 2 à 3 grammes de salicylate par jour, et le succès fut complet en deux jours. La dissémination du rhumatisme et sa généralisation n’empêchèrent pas la guérison; le seul insuccès que j’ai constaté est relatif à un rhumatisme devenu mono-articulaire et localisé dans le poignet après avoir débuté par quatre jointures .
Voici ce qu’on observe généralement :
1“ La cessation des douleurs; celles-ci cèdent souvent en douze à dix-buit heures ; ce phénomène est constant.
2“ L a fluxion articulaire cède au bout d’un à trois jours, mais jamais avant la douleur. La tuméfaction diminue, même quand il y a de l’bydarthrose, à plus forte raison si le gonflement n’atteint que les tissus périârticulaires.
3® Les mouvements redeviennent facile s et libres dès le troisième jour ; j’ai vu des malades dont les membres inférieurs étaient entièrement envahis, se lever au bout de deux à trois jours.
4® La fièvre, q ui, dans quelques cas, s’était élevée à 41 degrés, à 100 à 120 pulsations, ne céda jamais avant la disparition complète des douleurs. _____
Ceci tend à prouver une fois de plus que la fièvre dite rhumatismale n’a pas le caractère de l’essentialité, et qu’elle n’est que l’effet, non la cause des localisations du rhumatisme. Si la fièvre persiste, après que la fluxion articulaire a cessé, dans les jointures envahies, c’est qu’elle annonce une nouvelle pblogose dans d’autres articulations, et c’est pourquoi il importe, dans celte occurrence, de continuer le traitement plus longtemps.
5® Analyse de 33 cas apyrétiques. — Dans les cas du rhumatisme aigu ou subaigu apyrétique, les résultats favorables ont été exactement les mêmes que dans le rhumatisme fébrile, et je suis étonné de l’assertion de Stricker qui nie les effets du salicylate dans les affections subaiguës.
Sur les 33 malades, dont la moitié environ avaient éprouvé des attaques antérieures ayant duré quatre, six et même douze semaines, il n’y en eut pas un seul qui ne fût guéri en deux à trois jours à la fois des douleurs et du gonflement articulaire ;
tous purent se lever et marcher après trois à quatre jours de traitement. Néanmoins la guérison ne pouvait être considérée comme acquise qu’à la condition de continuer le traitement pendant dix à quinze jours au moins, sans quoi les rechûtes étaient presque inévitables. La raison en est simple: le médicament s’élimine rapidement et il rare qu’on en retrouve des traces dans les urines après trois à quatre jours; ce n’est que dans deux ou trois cas exceptionnels que j’ai encore retrouvé l’acide salicylique dans les urines le cinquième et le sixième jour; il ne faut donc pas compter sur une action prolongée du médicament.
6“ Rechutes. — Il m’est arrivé parfois de supprimer le médicament à dessein ; la rechute s’ensuivait ; je prescrivais à nouveau le même traitement, et l’effet thérapeutique se produisait comme au début de l’attaque; sur 4 malades j’ai vu ces alternatives se répéter trois fois et toujours la guérison s’en est suivie en un ou deux jours. Je conclurai en disant, que les rechutes sont nulles quand on continue la médication, qu’elles sont très-fréquentes si on supprime le traitement au bout de quatre à cinq jours, enfin, qu’on peut toujours les maîtriser par le même moyen thérapeutique.
Au début de mes essais, je prolongeais le séjour des malades à l’hôpital, pour observer la marche de la maladie; aujourd’hui au bout de quelques jours je leur permets de sortir, à la condition de continuer l’usage du médicament, que nous n’avons pas encore pu nous procurer d’une manière officielle, bien que l’abréviation de la durée du séjour des malades dans les salles constituât pour l’Assistance publique une véritable économie.
7° Effets de la médication salicylique sur les complications, — Une grave question s’agitait au début de ces essais ; la médication salicylique exerce-t-elle une influence favorable ou défavorable sur le développement ou sur la marche des complications ou des accompagnements si fréquents du rhumatisme articulaire? Tout d’abord mettons hors de cause l’anémie qui est si fréquente à la suite du rhumatisme, surtout lorsqu’il se prolonge; il était naturel de supposer qu’en abrégeant la maladie on empêcherait la production de ses effets débilitants, de son action dénutritive ; c’est en effet ce qui a lieu : l’anémie rhumatismale manque totalement.
Il s’agit surtout des lésions cardiaques qui accompagnent si fréquemment le rhumatisme. Lorsque les lésions valvulaires préexistaient par suite d’attaques antérieures, les préparations salicyliques ne les modifiaient en aucune façon ; dans plusieurs cas, voyant survenir la dyspnée d’une part, et l’œdème d’autre part, j’avais pu concevoir la crainte d’une influence nuisible de la médication sur la marche de la maladie cardiaque; mais on eut beau supprimer l’usage du médicament, les mêmes phénomènes persistèrent, et ne purent par conséquent être attribués à la médication.
Dans une autre catégorie de faits (3 cas), l’endocardite existait récemment, c’est-à-dire depuis l’attaque rhumatismale elle-même; la médication n’enraya point le cours de l’affectioncardiaque, mais ne l’aggrava non plus en aucune façon.
Dans une troisième catégorie de malades, qui entrèrent à l’hôpital dans les trois premiers jours de la maladie, je ne vis pas se développer un seul cas d’inflammation soit du péricarde, soit de l’endocarde; il était logique de supposer qu’en abrégeant la maladie articulaire, on préviendrait l’envahissement des membranes du cœur; ainsi si le traitement est institué d’emblée, on peut espérer la localisation, la limitation de la maladie aux tissus séreux articulaires ; toutefois je dois mentionner quelques faits contraires qui ont été observés en Allemagne et qui semblent mettre en doute l’immunité du cœur; mais ces observations ne sont pas correctes ; elles n’indiquent pas la durée de la maladie avant l’institution du traitement.
Je résume cette importante question, en disant que le salicylate de soude est de ml effet sur les lésions préalables du cœur, et que, employé au début de la maladie, il peut empêcher renvahissement des séreuses internes en enrayant immédiatement la maladie.
J’ajoute que, dans aucun cas, malgré la disparition rapide du rhumatisme, il n’est survenu de complication cérébrale.
8“ Durée de la maladie par la médication salicyligue. — La durée de la maladie est singulièrement abrégée par la médication salicylique. En deux ou trois jours les douleurs, le gonflement des jointures, la fièvre, tout est terminé.
Or, ici il ne s’agit plus de séries heureuses; tous les malades indistinctement (52) ont bénéficié de l’immense avantage de
l’abréviation de la maladie ; je sais à l’avance les objections de certains savants, rebelles à tout progrès, comme à toute démonstration rigoureuses. On dira : la maladie est ondoyante et diverse: on rappellera les déceptions causées parles médications tant vantées et si vite oubliées ; on invoquera les bienfaits de l’expectation et le désespoir des médecins qui ont fini par se réfugier dans le petit-lait Ma réponse est dictée par cette sage réflexion d’un de nos grands cliniciens, de Chomel qui demandait, pour être convaincu, qu’on lui montrât 30 à 40 malades guéris en quatorze jours ; —j’en montre 51 sur 52, guéris en deux à trois jours.
Voulez-vous juger d’ailleurs des séries? — voici un médecin distingué et non prévenu, Lebert, qui, sur une statistique de 108 cas, en trouve 10 ayant duré de cinq à quinze jours, 58 de seize à trente-cinq jours, 40 de trente-six à cinquante-cinq jours et au delà ; donc 10 sur 108 ont guéri en cinq et quinze jours; 98 ont attendu leur guérison trente-six jours en moyenne.
9“ Comparaison avec les autres méthodes de traitement. — Parmi ces méthodes je trouve tout d’abord la méthode antiphlogistique, qui certainement abrégeait le plus, au dire deM. Bouillaud, la durée de la maladie, et on sait quel est l’avant.age de faire vite en pareil cas; or les cas les meilleurs dépassent en durée les cas les plus réfractaires de la médication salicylique.
Je ne parle pas du nitrate de potasse, delà digitale, du tartre stibié à haute dose, de la vératrine, de l’aconit, des antithermiques, en un mot de toute la série des antipyrétiques e.mployés en pareil cas; les statistiques qui s’y rapportent sont désastreuses au point de vue de la durée et même de la gravité de la maladie.
Y a-t-il de meilleurs résultats par les acides végétaux, et surtout par les alcalins si vantés en Angleterre, en Allemagne et même en France, comme action énergique, prompte et propre à prévenir les complications? 11 semble, d’après les médecins anglais (Dick, Cbambers), que les alcalins aient diminué le chiffre des maladies concomitantes du cœur, jusqu’à l’abaisser à 5 pour 100.
Outre la méthode antipyrétique, outre les agents d’oxydation (acides et alcalins), on a vanté la méthode évacuante, su-
dorifique par le jaborandi, ou par son alcaloïde, la pilocarpine, que j’ai essayée plusieurs fois sans rien produire, si ce n’est une salivation pénible, des vomissements fréquents et une diaphorèse inutile.
Il me resterait à indiquer les médications calmantes par l’opium ou la morphine en injections, le bromure de potassium, le chloral; ce sont là des moyens palliatifs pour calmer les douleurs.
En tant que médications systématiques, et douées de propriétés sédatives, je citerai le colchique, qui jouit d’une réputation plus méritée dans le traitement de la goutte, la propylamine, déjà vantée par Avenarius il y a vingt ans, et bientôt oubliée, malgré les belles expériences de Dujardin-Beaumetz, le cyanure de zinc préconisé par Lutton, l’acide phénique dilué au centième, injecté sous la peau, et qui, d’après Kunze et Senator, produit immédiatement la sédation; de ces médications, qu’on pourrait appeler analgésiantes, le traitement par le sulfate de quinine' est le seul qui soit, et à juste titre, resté dans la science.
Or, en lui comparant la salicylate de soude, je constate que si le sulfate de quinine diminue les douleurs comme le salicylate, il le fait lentement et au prix d’une véritable intoxication. 11 abaisse davantage et plus sûrement la température et le pouls; mais son action, qui est surtout antifébrile, ne saurait se comparer à l’effet prompt, décisif, et inoffcnsif du salicylate.
Rhumatisme musculaire aigu. — Nous avons vu chez deux malades une contracture douloureuse des muscles du cou céder en deux jours, sous l’influence de la médication salicylique; dans un autre cas caractérisé par des douleurs musculaires, généralisées et fébriles, datant déjà de quinze jours, et ayant produit une roideur douloureuse des membres, ainsi que du tronc, la même médication réussit complètement, et d’une manière définitive en deux jours.
J’ai observé également des effets favorables par le même traitement dans deux cas de lumbago, dont la cause .parut difficile à déterminer.
Rhumatismes ou arthrites blennorrhagiques. — Les affections articulaires connues sous le nom de rhumatismes ou d’ar-
thrites blennorrhagiques, ou de synoTÎtes blennorrhagiques ne nous ont pas paru se modifier d’une manière notable par la médication salicylique, et bien que Léonardt Aster cite un cas de guérison, nous ne pouvons établir une influence réelle du médicament sur ces lésions ordinairement peu douloureuses et caractérisées surtout par des hydartbroses ou par des inflammations tendineuses.
Diverses affections rhumatismales ; chorée. — Il était naturel, à cause des liens étroits qui unissent la cborée au rhumatisme, de tenter l’application de la médication salicylique à la chorée rhumatismale ; mais en traitant ainsi trois choréiques, nous nous sommes aperçus bien vite que le médicament n’a pas de prise sur la chorée. J’en dirai autant de toutes les affections rhumatismales qui ne sont pas le rhumatisme articulaire, musculaire ou névralgique.
Rhumatismes chroniques. — Arthrites sèches. — Arthrites déformantes et noueuses.
Il s’agit ici de rhumatismes graves et rebelles; aussi je ne parle pas des arthrites sèches, sur lesquelles M. Gosselin vient d’appeler à nouveau l’attention à propos des difficultés du diagnostic de l’arthrite sèche coxo-fémorale ; j’insiste sur une première série de faits compris sous le nom à’arthrites chroniques localisées ou générales, simples, et se développant soit d’emblée, soit à la suite de rhumatismes aigus.
Dans une deuxième série de faits, il faut ranger ces arthrites scléreuses, ce rhumatisme chronique fibreux, dont Jaccoud a décrit le type et qui s’accompagnent de déformations ou même d’atrophies apparentes.
Une troisième série de faits, de beaucoup la plus importante et la plus fréquente, comprend cette arthrite noueuse ou déformante dont Charcot a fourni une excellente description; c’est l’arthrite osseuse, proprement dite, envahissant progressivement les synoviales, les cartilages, le tissu osseux articulaire, lequel finit par s’éburner après avoir subi les lésions hypertrophiques les plus graves.
C’est dans ce rhumatisme osseux qu’on observe le plus nettement les déviations des doigts, des mains, des pieds, les dé-
formations des os, le déplacement des articulations, les bourrelets osseux, les atrophies ou les engorgements des tissus périarticulaires, extra-synoviaux, avec les rétractions des muscles et des tendons voisins.
Une quatrième et dernière série de faits se rapporte aux arthrites d’origine spinale, sur lesquelles on a élevé des doutes récemment.
Il reste encore à citer les nodosités partielles des doigts, décrites par Héberden et qui ont également leur siège dans le tissu osseux.
J’ai surtout en vue les rhumatismes chroniques simples, les scléroses, les arthrites osseuses, qui doivent d’autant plus nous occuper, que les uns et les autres déterminent à certains moments de véritables exacerbations aiguës, douloureuses, graves;,ce sont des attaques de rhumatisme aigu, greffées sur les diverses formes de rhumatismes chroniques.
Or la première idée que je conçus d’appliquer le traitement salicylique au rhumatisme chronique, se rapporte précisément à ces exacerbations si fréquentes et si pénibles du rhumatisme chronique. Mes prévisions se réalisèrent de la façon la plus heureuse. Ces attaques aiguës disparurent exactement, comme le rhumatisme articulaire aigu, au bout de trois ou quatre jours; j’ai pu l’observer trois fois à l’hôpital, deux fois en ville; mon ami Bouchard, médecin de Bicêtre, a vérifié les mêmes faits sur quatre vieillards atteints de rhumatisme chronique exacerbant.
Il est à noter que ces paroxysmes cèdent en général très-difficilement; les injections de morphine, le bromure de potassium, le chloral, les applications froides ou ne réussissent pas ou ne peuvent pas être continuées à cause de la longueur de ces accès, la morphine produisant souvent le dégoût, le bromure de potassium la débilité générale, le chloral une somnolence exagérée et nuisible.
Le salicylaie de soude est d’autant plus important, qu’on obtient la cessation des douleurs, avec de fortes doses, en quelques jours et qu’ensuite on peut maintenir le résultat obtenu tout en diminuant la dose.
Pendant que je traitais les paroxysmes, j’ai souvent été frappé de la diminution des engorgements périarticulaires et
de la roideur musculaire; cette observation me conduisit à prescrire le même traitement dans les rhumatismes chroniques proprement dits, non exacerbants, et voici à cet égard les résultats obtenus.
Dans deux cas de rhumatisme chronique simple, occupant les deux genoux et les coudes, je vis disparaître en trois jours rinflammation des articulations, qui datait déjà de six mois et avait empêché les ouvriers de se livrer à leur travail; il resta chez l’un d’eux un certain degré de roideur dans l’articulation du coude droit.
Chez un troisième malade, qui me fut adressé à l’hôpital, il s’agissait d’arthrites chroniques généralisées, non déformantes, qui depuis onze ans obligeaient cet homme au repos pendant quatre à six mois par an ; cette fois-ci, il sortit de l’hôpital au bout de six jours, parfaitement libre dans toutes les jointures.
Chez cinq malades de la ville j’observai exactement les mêmes phénomènes; la tuméfaction des jointures, qui datait de plusieurs mois, et même, chez l’un des malades, de trois ans, cessa au bout de six à huit jours, pour ne plus reparaître, la médication n’ayant pas été interrompue un seul jour pendant un mois.
Ainsi voilà déjà, outre la catégorie des exacerbations, toute la série des rhumatismes chroniques simples, d’emblée ou consécutifs, qui cèdent rapidement par le traitement, sans que d’ailleurs il y eût le moindre adjuvant, c’est-à-dire sans qu’il y eût addition de bains thermaux, ni de fumigations, ni d’aucune médication interne.
Une deuxième catégorie de faits se rapporte aux rhumatismes scléreux. J’ai observé une arthrite de ce genre occupant l’épaule et le coude gauches, avec atrophie commençante du membre et rétraction : en huit jours la guérison fut complète. Mais le fait le plus étonnant de ce genre se rapporte à une dame qui, deux ans après une fracture de l’épaule droite, présentait une véritable rétraction des doigts, avec atrophie de la main, gonflement considérable des phalanges, douleurs vives par le moindre mouvement et immobilité presque complète des doigts en demi-flexion. Cette malade, chez laquelle un de nos collègues reconnut parfaitement un rhumatisme osseux et fl-
breux, devait partir pour les eaux de Bourbonne-les-Bains, lorsque, il y a huit jours, elle vint me consulter pour ce mal qui remontait à près de deux ans : en six jours toute trace de rétraction avait disparu ; plus de douleurs, souplesse parfaite de la main.
J’arrive à une troisième catégorie qui, jusqu’ici, a pour ainsi dire défié toute la matière médicale : je veux parler des arthrites déformantes, qui ont été traitées successivement et sans aucune espèce de succès, tantôt par les alcalins, tantôt par les bains arsenicaux, par la teinture d’iode à l’intérieur, par l’huile de foie de morue, et à l’extérieur par l’hydrothérapie, les eaux minérales sulfureuses ou salines, par les courants continus. Personne ne peut affirmer la supériorité de telle ou telle médication, bien que je trouve dans un numéro récent d’un journal de médecine l’histoire d’un merveilleux cas de guérison par les bains arsenicaux, que M. Queneau de Mussy a depuis longtemps préconisés; or, à la sixième ou septième ligne de l’observation, on lit ceci : « On employa le salicylate de soude à 4 grammes, et la guérison ne se fit pas attendre. »
Observations de rhumatisme noueux. — Voici maintenant le bilan de mes observations : Chez deux vieillards traités à l’hôpital, aucun succès ; dans un troisième cas d’arthrite noueuse, chez un homme encore jeune, il y eut une amélioration considérable.
Dans ma pratique civile, trois cas des plus remarquables. Il s’agit, dans le premier cas, d’une arthrite noueuse, qui durait depuis seize ans, chez un homme âgé aujourd’hui de soixante ans. La maladie avait envahi les quatre grandes articulations des membres inférieurs, la colonne vertébrale, les poignets et les doigts ; la marche était impossible, le tronc était pour ainsi dire immobile, la préhension des objets, l’écriture, étaient impraticables depuis deux ans. Après quinze jours de traitement toutes les articulations supérieures étaient dégagées, et il ne reste plus aujourd’hui qu’un certain degré de roideur des articulations tibio-tarsiennes.
Le deuxième cas de ce genre se rapporte à une arthrite noueuse des genoux et des doigts.
Le troisième cas est des plus graves : une dame de quarantedeux ans, que je soigne avec M. Briau, a, depuis deux ans
des arthrites noueuses des genoux, des cous-de-pied, des petites articulations des pieds, des poignets, des doigts, des coudes. Cette maladie, des plus douloureuses, avait déterminé pendant un an une fièvre intense avec une anorexie des plus marquées et une insomnie qui n’a pas cessé un seul jour depuis le début de la maladie.
Au bout de huit jours, malgré la difficulté de faire supporter 8 grammes de salicylate de soude, les jointures supérieures étaient libres, les douleurs nulles, les genoux dégonflés; les pieds restèrent œdémateux. Le progrès est des plus évidents, mais la guérison n’a pas fait de progrès à cause de la difficulté de faire supporter au delà de 4 à 5 grammes de sel salicylique.
Je résume cette partie de mes recherches. Jamais on n’avait soupçonné l’utilité de la médication salicylique dans le traitement des diverses espèces de rhumatismes chroniques. Or, le rhumatisme avec paroxysmes guérit immédiatement; les rhumatismes chroniques simples cèdent avec la même facilité ; les rhumatismes scléreux ou fibreux rentrent exactement dans le même cas ; enfin, dans les arthrites noueuses on arrive, par ce traitement, dans la plupart des cas, à des modifications considérables, et surtout à la cessation totale des douleurs.
Maintenant nous devons ajouter que, dans ces derniers cas, la guérison ne peut s’obtenir qu’au prix des inconvénients déjà signalés : les bourdonnements d’oreilles, les bruissements dans la tête, la surdité plus ou moins considérable, et au début du traitement des anxiétés plus ou moins durables.
A la longue, et tout en maintenant les mêmes doses, on peut espérer voir une atténuation de ces accidents qui constituent ce que j’appellerai le salicylisme; pour le reste de l’organisme il n’y a aucun effet à craindre.