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CHAPITRE VIII

Nous avons déjà dit que cette méthode de traitement si simple à première vue, qui consiste à se reposer, à respirer toujours un air pur et à bien se nourrir, n'était pas en réalité aussi facile à mettre en pratique qu'elle en a l'air. Demander à l'hygiène seule ou à peu près de refaire des organismes affaiblis, mieux que cela, de leur faire atteindre un surcroît de vitalité, est une entreprise de longue durée. De plus, cette cure est forcément un peu fastidieuse au début, vu son uniformité. Il faut une volonté déjà peu ordinaire pour s'y soumettre et s'y maintenir, quand on est seul. Il n'est pas si commode que cela de savoir bien ne rien faire et pendant longtemps.

Aussi la cure isolée est-elle à la portée d'une infime minorité de malades. Beaucoup l'ont entreprise, et bien peu sont allés jusqu'au bout.

Pour le tuberculeux, déjà sérieusement ma-

lade, qui veul faire sa cure seul, il esl une série de circonstances qui viennent se mettre en travers de ses bonnes résolutions.

D'abord l'ennui d'être seul, el livré toute la journée à ses réflexions plus ou moins tristes.

Puis les soins et les discours, toujours les mômes, de son entourage familial, peu enclin à mettre des bornes à ses assiduités près du malade, assiduités partant d'un bon sentiment, mais qui trop souvent l'agacent, l'irritent et vont à lencontre du but à atteindre. Nous l'avons dit, les tuberculeux ne doivent pas être trop gâtés. Pour qu ils aient toute confiance en la cure qui doit les sauver, il l'aul que cette cure soit dirigée par une main ternie. El cela ne se h'ouve guère souvent dans les familles. Le médecin à peu près seul a l'autorité morale pour imposer toutes les pratiques de cette cure.

Or, combien de malades peuvent se payer le luxe d'avoir constamment près d'eux le médecin autorisé en qui ils aient une confiance absolue?

En généra] ils voient le docteur de temps en temps, tous les jours, si l'on veut, pendant quelques instants, juste le temps de prendre de bonnes résolutions qui s'évanouissent une heure après.

Et puis, m le tuberculeux n'est pas assez

gravement atteint, pour que de lui-même il désire le repos; si c'est un tuberculeux ambulant, comme nous les appelons, il n'a jamais le courage de résister aux sollicitations de son milieu ambiant. Toutes les occasions sont bonnes pour sortir de sa chaise longue. Il se laisse aller à tous les entraînements les uns après les autres. Et comment ne le ferait-il pas, lui qui ignore ce que c'est que la cure, alors que nous voyons tous les jours ne pas y résister des tuberculeux habitués de cette cure dans un établissement spécial, et qui ont la prétention de continuer à se soigner chez

eux.

C'est pour remédier à tous ces inconvénients qu'il s"est créé des établissements spéciaux pour le traitement des phtisiques, établissements où cette cure se fait en compagnie, où les tuberculeux vivent ensemble, se soignent ensemble sous la direction constante d'un médecin expérimenté qui leur impose par son autorité incontestée, qui leur apprend ce qu'il faut faire et au moins autant ce qu'il faut ne pas faire. Ce sont les sanatoria pour les maladies de poitrine, comme on les appelle en général.

C'est là que le tuberculeux se soigne vraiment ; qu'il est sûr de trouver tout ce dont il a besoin, comme vie matérielle et surveillance

médicale; c'est là que les malades, par un contact ininterrompu avec les autres, par une sorte d'émulation inconsciente, arrivent à cette discipline totale du corps et de l'esprit qui esl le point fondamental de la cure; c'est là qu'ils voient guérir les autres et qu'ils apprennent à se guérir eux-mêmes.

Dans un sanatorium, rien n'est laissé au hasard du caprice des malades. Isolés en général de leurs parents, ils n'ont aucune raison de ne pas se soumettre franchement à toutes les pratiques de la cure, d'autant plus qu'ils en voienl d'abord les bons effets sur leurs voisins.

Il faut ajouter que les mesures y sont prises d'office pour l'hygiène individuelle et sociale des tuberculeux. Toutes les précautions relatives à la destruction des crachats, à la désinfection de loul ce qui sert aux patients, sont rigoureusement appliquées. De telle sorte que Ton peut dire que la contagion est- bien moins à craindre au sanatorium où il y a seulement des tuberculenx, que partout ailleurs où les tuberculeux en liberté ne portent pas l'étiquette officielle de leur maladie. La contagion n'existe pas dans les sanatoria. C'est la plus belle démonstration du danger des expectorations, puisqu'il suffît de les détruire pour empêcher la diffusion de la phtisie dans un établisse-

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ment où le personnel assez considérable ne soigne que des phtisiques.

S'il en est ainsi pour l'intérieur de ces établissements fermés, à plus forte raison est-ce la même chose pour leur voisinage. Aussi. n'y a-t-il pas à disserter sur le plus ou moins de danger que peut présenter l'installation d'un sanatorium au voisinage d'une agglomération quelconque d'habitants.

Ce qui est dangereux pour un pays, c'est une station libre, comme il y en a tant un peu partout. Là, les tuberculeux vivant en liberté, agissant à leur caprice, dirigés ou non d'une façon intermittente par le médecin qui n'en peut mais, répandent bénévolement, sans aucun scrupule, leurs expectorations sur le sol. partout où ils se trouvent, et dotent la contrée de myriades de bacilles qui ne sont pas toujours perdus.

L'utilité des sanatoria se fait tellement sentir plus urgente de jour en jour, que ces établissements ne cessent de se multiplier à

l'étranger.

Nous ne referons pas encore une -fois leur historique, depuis Gœrbersdorf jusqu'à Leysin. en passant par Falkenstein-im-Taunus, le plus célèbre de tous. Nous renvoyons pour cela à l'excellent travail du Dr Mœller de Bruxelles (1894), et à la thèse récente du Dr Knopf.

Qu'on sache seulement qu'à l'heure actuelle il y a des sanatoria un peu partout à l'étranger, dans des latitudes variées et à toutes les altitudes habitables, depuis 150 mètres jusqu'à 1600 mètres.

Qu'ils soient situés n'importe où, on y obtient partout des résultats analogues. Les tuberculeux guérissent aussi bien dans les climats tempérés que dans les climats froids. L'altitude ne joue dans la cure qu'un rôle secondaire. La meilleure preuve c'est que les plus beaux résultats sont peut-être obtenus à Falkenstein, station peu élevée (450 à 500 m.), et plutôt un peu brumeuse.

On l'a dit souvent, et il est bon de le répéter encore, il n'existe pas de climats qui guérissent la phtisie. Mais il y a une méthode curatrice qui s'applique d'une manière plus favorable peut-être dans un climat que clans un autre ; une méthode plus ou moins efficace suivant (pie tel ou tel médecin l'applique avec plus ou moins de science et d'expérience. Et l'on peut dire qu'en fait de sanatorium, tant vaut le médecin-directeur, tant vaut la maison.

Et il est si vrai qu'il n'y a pas de climats spécifiques, que, suivant les tempéraments, suivant les formes de la phtisie, tel malade se guérira dans la plaine ou à peu près, qui

n'eût fait que péricliter dans les stations d'altitude, et réciproquement.

Ce qu'on cherche clans les stations élevées, c'est la pureté de l'air, c'est une certaine raréfaction de l'atmosphère, c'est l'excitation de tout l'organisme par l'air plus vif, c'est aussi l'intensité du rayonnement solaire, toutes conditions qui réveillent les fonctions organiques, qui activent les combustions intérieures.

Mais si l'on pensait qu'il suffit d'habiter les altitudes purement et simplement, et d'y mener sa vie ordinaire pour se guérir, on s'exposerait à de fâcheux mécomptes. L'expérience journalière de beaucoup de malades laissés en liberté dans les stations de montagne est là pour le démontrer. Il faut s'y soumettre, là comme ailleurs, à l'hygiène individuelle que nous avons indiquée. Que ce soit la montagne, la plaine, ou le littoral de la Méditerranée, il faut se soigner partout. Que de gens s'imaginent qu'en allant l'hiver à Cannes ou à Menton, et l'été en Suisse, en villégiature plus ou moins dorée, ils se guériront ! Oue de malheureux ces principes ont conduits à la mort !

Les résultats superbes obtenus dans les sanatoria d'altitude moyenne, et le succès de ces sanatoria, tiennent simplement à ceci, qu'ils répondent aux indications de la majorité

des cas qui se présentent dans la pratique des maladies de poitrine. De plus, leur situation dans desclimats intermédiaires, ni trop chauds .•a été, ni trop froids en hiver, leur permel de demeurer ouverts toute l'année. C'est la condition essentielle (Vnn vrai sanatorium, si Ton y joint une bonne direction médicale.

Tout cela se passe à l'étranger, comme nous l'avons dit. Là le traitement de la tuberculose dans les sanatoria est chose connue, admise. courante, et il y a des années que cela est en vigueur, et Ton voit surgir de ces établissements un peu partout.

Si maintenant, nous taisons un retour sur notre pays de France, que voyons-nous en comparaison de ce qui précède? Mien, ou presque rien.

Nous possédons noire littoral de la Méditerranée, de réputation universelle pour les malades de la poitrine qui veulent de la chaleur et du soleil pendant l'hiver. Mais à part quelques médecins possédant assez d'autorité pour imposer cà et là la cure hygiénique à quelques malades, le traitement qu'on y suit esl en général bien élémentaire, ou alors on s'y soigne médicalement comme on se soignerait chez soi. Car la plupart (\<^ tuberculeux vont à Cannes ou à Menton pour \ trouver un séjour agréable et nn*- douce vil-

légiature. Il faut dire à la louange des médecins de toutes nos stations d'hiver qu'ils font en général tout ce qu'ils peuvent pour faire soigner méthodiquement les phtisiques. Mais ils réussissent rarement d'une façon parfaite, car les trois quarts des malades, comme ils disent si bien, ne viennent pas pour cela dans ces stations.

En fait de sanatorium, la seule station qui mérite ce nom, en tant qu'elle puisse être comparée aux sanatoria de l'étranger, est celle dite du Ganigou, à Vernet-les-Bains. C'est en 1890 que nous avons inauguré cette station climatérique, et nous y obtenons d'excellents résultats, comme partout où l'on applique méthodiquement la cure rationnelle, dans un climat favorable. Mais la situation de Vernetles-Bains dans la région la plus méridionale de la France est un obstacle au maintien de la cure de sanatorium pendant toute l'année. Ce n'est encore qu'une station d'hiver. Enfin à cause de son organisation très incomplète, la station du Canigou n'est pas à comparer aux vrais sanatoria des pays voisins.

Les établissements du Dr Chaumier, dits sanatoria de Torn-aine* ne répondent que très imparfaitement aussi à ces modèles,

En somme, dans notre pays, il n'existe pas un seul vrai sanatorium. Et il résulte de cette

'l'I'l LE TRAITEMENT RATIONNEL L)K LA PHTISIE.

situation que les malades auxquels on impose la cure toute l'année, ou mieux en toute saison, sont dans la triste nécessité de s'exiler en pays étranger, dont la plupart du temps ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes.

Gomment se fait-il qu'en France il n'y ait pas encore un seul établissement comme il y en a tant autour de nous?

Nous avons dit que les plus grands succès appartenaient aux sanatoria d'altitude moyenne, en climats tempérés ou un peu froids. Est-ce que la France n'est pas dans la catégorie des pays tempérés ? Est-ce que nous n'avons pas chez nous toutes les altitudes désirables? Est-ce que nos monts d'Auvergne, nos Cévennes, nos Vosges, nos Alpes, ne valent pas les montagnes de Suisse, du Tyrol el de la Bohème? Nous ne parlons pas des Pyrénées ni de la Gorse qui ne sauraient guère convenir qu<* pour des stations d'hiver. Est-ce que l'Auvergne en particulier, au centre de la France, ne présente pas une région de choix pour installer des cures de tuberculeux?

Il y a quelques années on eût répondu (encore une de ces bonnes histoires retour de l'étranger) que personne en France n'était ïail à l'idée d'aller se soigner à la montagne, et que d'ailleurs le Français n'était pas apte à

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se soumettre à la discipline un peu sévère du sanatorium. Mais une observation de cinq années nous permet d'affirmer, d'une part que le nombre des malades qui vont à la cure d'altitude s'accroît sans cesse, d'autre part qu'on a absolument calomnié l'esprit de nos compatriotes, et qu'enfin malades et médecins réclament à grands cris la fondation d'un vrai sanatorium chez nous. Il faudra cependant bien un jour nous délivrer de ce cauchemar, de cette humiliation d'envoyer nos tuberculeux à l'étranger, faute d'avoir en France les installations suffisantes pour les recevoir.

Il n'y a pas à mettre en avant non plus le côté financier de la question. Car le succès des sanatoria, leur éclosion continue partout autour de nous, prouvent que ces établissements ne constituent pas de mauvaises affaires, au point de vue affaires. Et en France l'argent sort si facilement des bourses pour une foule d'entreprises plus ou moins aléatoires !

A cette question : pourquoi n'y a-t-il pas de sanatoria chez nous? il vaut mieux ne pas chercher de réponse qui serait toute à notre humiliation. Il vaut mieux souhaiter de toutes nos forces que bientôt surgisse le premier sanatorium modèle rapidement suivi de plusieurs autres. Au point de vue humanitaire,

philantropique, scientifique, ce jour-là nous pourrons clamer qu'il aura bien mérité du pays, celui qui aura mené à bien cette œuvre belle et patriotique.

Avant de clore ce chapitre un peu pénible pour notre amour-propre à tous, il faut répondre à une dernière objection soulevée loul naturellement par les personnes qui escomptent déjà la découverte d'un sérum quelconque antituberculeux. Nous en reparlerons d'ailleurs dans un autre passage de ce livre au point de vue de l'hygiène sociale des phtisiques.

Si Ton découvre demain, dit-on, le sérum qui doit guérir la phtisie en tuant net les bacilles de Koch, à quoi bon construire des établissements fort coûteux qui deviendront dès cette découverte parfaitement inutiles?

11 faut connaître bien peu la phtisie pour s'arrêter à de pareilles utopies? D'abord il n'est nullement prouvé qu'on trouvera ce fameux vaccin, ni demain, ni clans un an. ni jamais. Ce qui n'empêche pas de souhaiter et <\(" poursuivre avec acharnement sa découverte.

Mais parût-il demain, s'imagine-t-on qu'il va de suite guérir les tuberculeux comme par un coup de baguette magique? Hélas î il faut en rabattre pas mal de ces prétentions.

Le sérum guérira vraisemblablement les

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bacilloses aiguës, où toute la maladie est une infection générale comme dans la fièvre typhoïde. Ce sont par conséquent les plus incurables d'aujourd'hui qui seront les plus curables d'alors.

Mais la phtisie chronique, bien que se liant à la bacillose aiguë par une foule de formes intermédiaires, n'est pas maladie aussi simple. Il y a d'abord un organisme affaibli, sur lequel a mordu le bacille de Koch; il y a ensuite les lésions pulmonaires que ce bacille a produites à la longue avec le concours dune foule d'autres microbes. Dans ces conditions, croit-on naïvement qu'un malade sera guéri parce qu'on aura tué ses bacilles? Il lui restera encore à tuer tous les complices de ces derniers; il lui restera surtout ses lésions à réparer, à cicatriser; il lui restera son organisme à régénérer. Et tous ces travaux d'Hercule ne s'accompliront pas tout seuls. Il faudra du temps, du repos, de l'hygiène sévère, une nourriture réparatrice, et des soins médicaux.

Où le malade trouvera-t-il tout cela dans les conditions requises* sinon dans les sanatoria? Et n'est-ce pas dans ces établissements que sera le mieux appliquée la sérumfhérapie, au milieu des circonstances favorables à une cure générale de la maladie?

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\nssi nous ne craignons pas d'affirmer qu'il y a de beaux jours encore pour les sanatoria. Et si Ton veut se décider à en installer, on n'est pas de longtemps à la veille de pouvoir s'en passer.

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