CHAPITRE IX
De divers côtés on publie des statistiques de guérison, d'amélioration et de mort en rapport avec des méthodes de traitement variées. Dune façon générale on admet que, par la cure d'air bien entendue, on guérit 20 ou 25 p. 100 des tuberculeux. C'est bien peu si l'on regarde l'immensité du fléau ; c'est déjà beaucoup si l'on se reporte à l'ancienne notion de son incurabilité.
Mais, au fond, toutes ces statistiques n'ont qu'une bien médiocre valeur, parce que la tuberculose chronique n'est pas, à l'heure actuelle, une maladie justiciable des statistiques de guérison. Il ne s'agit pas là d'une affection à évolution rapide pour laquelle on réclame les soins médicaux dès le début et dans laquelle tous les cas, bénins, graves* très graves même, sont comparables en face d'une méthode thérapeutique, par exemple la fièvre typhoïde* la diphtérie, la variole,
la pneumonie, etc. Ici l'on peut dire que, sur 100 pneumoniques, telle méthode de traitement a donné au docteur X... tant de guérisons et que telle autre en a donné tant au docteur Z...; que dans tel service d'hôpital il meurt 6 typhiques sur 100, pendant que dans tel autre il en meurt 18. Il n'y a rien de semblable à cela dans la phtisie chronique, parce que, dans les conditions où se présentent les malades au médecin, ce n'est pas précisément la tuberculose qu'il a à soigner, la tuberculose maladie, mais ce sont des individus déjà plus ou moins détériorés par la tuberculose.
Que vous soyez en clientèle particulière, que vous soyez directeur d'un sanatorium, car la clientèle d'hôpital n'a rien à voir dans la question d'une façon générale, vous avez à traiter tous les phtisiques possibles, depuis celui qui débute dans sa maladie, jusqu'à celui qui n'est plus qu'un moribond à échéance plus ou moins rapprochée. Entre ces deux extrêmes il y a la masse des tuberculeux qui sont sur la limite séparant les franchement curables des franchement incurables. Le médecin, si expérimenté soit-il, n'est pas toujours capable de dire si tel ou tel de ces malades penchera vers la droite ou vers la gauche. Il y a des surprises t\c^ deux côtés, agréables
quand on voit prospérer un patient qui paraissait devoir péricliter, et désagréables quand le contraire arrive. En général il y a cependant des signes qui, par leur réunion , constituent une masse de probabilités sérieuses, et qui permettent au médecin de formuler à première vue le pronostic de tel ou tel cas.
D'où il résulte que les tuberculeux se classent en deux groupes, ceux qui doivent guérir et ceux qui ne doivent pas guérir, étant données les probabilités sur lesquelles on peut fonder son diagnostic, étant admis aussi un certain aléa concernant quelques cas trop douteux.
Partant de là, il paraît naturel de prendre pour base d'opérations statistiques les seuls malades qui ont des chances de guérir, au moins en ce qui concerne une méthode de traitement qui n'a aucune prétention à la spécificité, ce qui est le cas de la cure rationnelle. Car il ne faut pas perdre de vue que cette méthode thérapeutique soigne un malade et non pas une maladie, et qu'en présence d'un individu absolument désorganisé, ou porteur de lésions trop vastes, elle se déclare modestement impuissante. Sa tâche est déjà assez belle avec les malades qui ont des chances de guérir.
Ce n'est pas tout. Pour qu'une méthode de
traitement soit rendue responsable des succès ei d<-s insuccès pour une catégorie de malades, il est indispensable que ces malades restent soumis à cri le méthode jusqu'à leur mort ou leur guérison. Or la phtisie est l'affection qui prête le moins jusqu'à présent à la fidélité aux méthodes thérapeutiques. Dans la clientèle, les malades voient tous les médecins, sans compter ceux qui ne le sont pas; dans les sanatoria même, que de tuberculeux trouvent que cela ne va pas assez vite, ou bien, trouvant ceci et cela, s'en vont chercher ailleurs une guérison plus rapide!
En fin de compte, le nombre est toujours assez restreint des malades qui se soumettent sans interruption à un traitement uniforme.
Et en bonne logique, nous le répétons, c'est à ce nombre relativement restreint de tuberculeux que peut s'appliquer une statistique dont on rendra responsable la cure rationnelle de la phtisie.
Dans certaines statistiques on \<>il répartir les malades d'après la classique division de la phtisie en trois périodes, sans compter la période qu'on a appelée depuis prémonitoire ou de germination. Au pointde vue anatomopathologique, celle ancienne nomenclature îles degrés de la phtisie ;i sa valeur pour la description des lésions. On comprend parfai-
tement l'évolution de l'infiltration tuberculeuse, du ramollissement des tubercules et de l'excavation caverneuse, que l'on traduit respectivement en disant que la phtisie est au premier, au deuxième, au troisième degré.
Mais au point de vue clinique tout cela n'a plus qu'une valeur très relative, car ce qui importe, en général, ce qui donne au patient le degré de sa maladie, c'est non pas l'intensité de la lésion tuberculeuse en un point donné, mais bien l'étendue des lésions à quelque phase d'évolution qu'elles soient. Il y a des phtisiques au premier degré qui sont moribonds, et il y a des phtisiques au troisième degré qui sont fort peu malades, qui présentent même toutes les apparences de la belle santé.
En clinique, par conséquent, le pronostic à porter sur tel ou tel tuberculeux ne peut avoir pour base constante le degré anatomique des lésions pulmonaires. Et dire dans une statistique que l'on a guéri tant de phtisiques au premier, deuxième, troisième degré ne signifie pas grand'chose.
Voilà pour les bases de ladite statistique. Il n'y a plus qu'à s'entendre maintenant sur ce qu'on doit compter comme guérisons.
D'une façon générale, on n'admet comme guéris que les tuberculeux qui ne rechutent
232 II rRAITEMENT RATIONNEL DE LA PHTISIE.
jamais, ceux ({ni survivent pendant des années el drs années en bonne santé, après l'époque où ils ont été déclarés guéris par le médecin. C'est là une manière tout à fait erronée d'envisager les choses.
Assez souvent nous pouvons suivre au loin les tuberculeux que nous avons renvoyés guéris. .Mais combien y en a-t-il que nous perdons de vue! combien y en a-t-il qui meurent de n'importe quoi, que nous ignorons toujours! Cela serai! peu grave encore, car sur ces guérisons suivies de loin, le temps a passé et elles peuvent être regardées comme acquises.
Mais il y a surtout les malades en grand nombre qui, une fois guéris, et avant que cette guérison soit confirmée par le temps, résistent ;> toutes les prières du médecin, pour les retenir encore, et s'en vont reprendre le cours de leur vie prémorbide, sont de nouveau ressaisis par la maladie et meurent phtisiques.
Est-ce qu'on les comptera dans le chapitre des insuccès'.' Est-ce la faute de la méthode thérapeutique si tel individu, une fois guéri, s'arrange de façon à démolir sa guérison? Est-elle responsable de ces sortes de suicide? Non, sans aucun doute. Nous l'avons déjà dit. Quand on ;i étéguéri de la tuberculose, c'est, neuf fois mit dix, par sn faute qu'on en meurl ensuite. Et cela n'empêche |»;is qu'à telle
SUR LES STATISTIQUES DE GUÈRISON. 2.3o
époque antérieure on a bel et bien été guéri.
Donc il ne faut pas inscrire dans la colonne des insuccès les phtisiques qui, après une première guérison, redeviennent phtisiques. Ils ont été placés dans la colonne des guéris par la méthode thérapeutique et ils doivent y rester.
Il y a plus, selon nous. Si un tuberculeux guéri il y a un an, deux ans ou plus encore, retombe malade parce qu'il n'a pas fait ce qu'il fallait faire pour garder sa guérison; si ce tuberculeux, traité de nouveau par la même cure, guérit encore une fois, il doit être compté comme un nouveau cas de guérison cle la tuberculose. Pour le médecin ce n'est pas le même malade que la première fois.
Tout cela revient à chercher un critérium de guérison.
D'après ce que nous avons vu dans un chapitre précédent, ce critérium devrait être ce que nous avons appelé la guérison confirmée par l'année ou les années d'épreuve. C'est encore là malheureusement une base d'opérations qu'il est impossible d'établir. Car le médecin n'a pas toujours le bonheur cle pouvoir imposer à ses patients cette année ou ces années d'épreuve.
Il n'y a plus qu'à se résigner à la guérison que nous avons appelée apparente .
Partant de ce fait d'observation que la guérison apparente, quand elle est affirmée par le médecin dans les conditions désirables, équivaut neuf fois sur dix, pour ne pas dire toujours, à la guérison confirmée, si le malade veut bien suivre l'hygiène du tuberculeux guéri, et que c'est presque constamment de sa faute s'il retombe, ce dont le médecin ne saurait être rendu responsable, on est parfaitement autorisé à prendre comme critérium de guérison cette guérison apparente.
Mais nous tenons à bien préciser encore une fois que l'on n'est en droit d'affirmer cette guérison apparente que dans les circonstances suivantes :
Le malade depuis un certain temps, trois mois si l'on veut, n'a plus ni expectoration ni toux pulmonaire; il a repris tous les dehors de la belle santé ; il ne présente aucune trace de réaction à la suite d'un exercice ordinaire, à la suite de toutes les causes banales qui réveillent cette réaction organique chez le tuberculeux en activité de lésions.
En se basant sur ces deux données, d'une part la qualité des malades qu'on peut justement comprendre dans une statistique, d'autre pari la guérison apparente prise comme critérium de guérison, on pourra légitimemeni publier les succès et les insuccès de la cure
rationnelle dans le traitement de la tuberculose chronique, comme on le fait pour telle ou telle méthode en face de telle autre maladie.
C'est en partant de ces principes que nous n'avons pas craint d'affirmer précédemment que l'on devrait guérir 80 p. 100 des tuberculeux se montrant susceptibles de guérison, la première fois que le médecin les voit; les 20 p. 100 qui restent, comprenant d'une part les malades qui ont été classés à tort parmi les curables (errare humanum /) et, d'autre part, les malades dont la marche régulière vers la guérison est arrêtée par un accident quelconque.
Il nous paraît maintenant inutile de nous appesantir sur les statistiques où l'on trouve une colonne supplémentaire pour les améliorations.
Dans un compte rendu des résultats obtenus par une certaine méthode dans le traitement de la phtisie, la rubrique amélioration veut dire simplement que l'on n'a pas gardé les malades sous sa direction le temps nécessaire pour qu'ils meurent ou pour qu'ils guérissent. A la cure d'air, tous les tuberculeux s'améliorent. Pour les uns c'est le premier pas vers la guérison ; pour les autres, c'est un simple temps d'arrêt, c'est un regain de vitalité avant l'issue fatale.
Xous ne faisons pas, en effei rentrer, dans ce groupe des améliorés les malades que nous avons appelés les invalides de la tuberculose. Car voici encore une fois ce que nous entendons par là.
L'invalide de la tuberculose est le malade «pii, neuf fois sur dix, n'a plus de bacilles, mais qui conserve des lésions d'origine vulgaire grâce auxquelles il est resté un invalide par ses poumons: et une fois sur dix c'est encore un tuberculeux, mais qui a acquis une telle amélioration de son étal général et local, qu'il peut être considéré comme relativemenl guéri; cl de fait ce malade n'a pas beaucoup plus de raisons pour mourir des quelques bacilles qui lui restent que de n'importe quelle autre cause.