CHAPITRE III
Depuis qu'il y a des phtisiques sur la terre. si l'on considère que jusqu'à présent chaque malade crache sans précautions où il se trouve, et répand bénévolement la contagion autour de lui ; si l'on considère que très nombreuses sont les causes qui mettent l'homme en état d'infériorité organique, c'est-à-dire hors d'état de résister à la première attaque du bacille, on comprendra que la mortalité causée par cette maladie doit être énorme. La tuberculose pulmonaire est en effet la plus grande plaie de l'humanité.
Pour ne parler que de ce qui se passe en France, on calcule facilement que la phtisie y fait, bon an, mal an, 150 000 cadavres. Ce chiffre est certainement au-dessous de la vérité, mais il n'en donne pas moins le frisson. Y a-t-il un fléau comparable à celui-là? Le choléra, la peste, les guerres les plus meurtrières ne sont rien à
côté, car toutes ces grandes hécatombes ne sont qu'intermittentes, quand la tuberculose est permanente.
Et de quoi se compose ce tribut formidable? De tout ce qu'il y a de jeune et de vigoureux dans la nation, car c'est à la fin de l'adolescence, époque où l'homme sort du giron familial, et au commencement de l'âge adulte, que la tuberculose frappe en majorité ceux qui auraient dû vivre. C'est-à-dire que nous sommes atteints à l'âge où le pays fonde sur nous ses espérances.
Toutes ces considérations sont bien faites pour faire frémir, mais ce qui peut effrayer encore plus, c'est de songer qu'en présence de cette peste qui décime la population, il n'a jamais été ou à peu près tenté d'opposer une digue à son envahissement. Car on peut dire que rien absolument n'a été fait, rien en dehors des efforts de la science médicale pour guérir ceux qui sont déjà frappés. Et si, dans quelques cercles trop restreints, des mesures efficaces ont été prises pour empêcher le phtisique de nuire à son voisin, c'est encore aux médecins seuls qu'on le doit.
Qu'on réfléchisse maintenant aux 150000 tuberculeux sans cesse renouvelés qui répandent chez nous la contagion du 1er janvier au
31 décembre, et l'on verra s'il y a lieu de tenir
grand compte de la question de l'hérédité tuberculeuse vraie.
Eh bien, aujourd'hui qu'il est amplement démontré que la tuberculose pulmonaire guérit quand on la soigne à temps, veut-on une parole de consolation en face de ce désastre continu? La voici.
11 meurt en France 150000 poitrinaires par an au minimum. D'aucuns disent 170000, d'aucuns 200000 ! Admettons que sur ce nombre de 150000 20 p. 100 soient d'emblée incurables, les uns parce que leur phtisie est dite aiguë et jusqu'à présent hors de notre action thérapeutique ou à peu près, les autres parce qu'ils manquent de la résistance organique suffisante pour soutenir la lutte, il restera néanmoins 120000 tuberculeux susceptibles de guérison.
Or nous mettons en fait que, si la société était organisée pour soigner à temps et comme il faut ces 120000 malheureux, elle en guérirait 100000. Tous les ans, cent mille individus seraient arrachés à la mort! Et comme en même temps qu'on les guérirait on les empêcherait de contagionner leurs semblables, le chiffre de la morbidité diminuerait sensiblement. Ce serait l'acheminement non pas vers l'extinction de la tuberculose, hélas !
mais bien vers la réduction de la phtisie à i'état de maladie endémique ordinaire. Et l'on finirait par voir que, parmi les maladies dites chroniques, la tuberculose est l'une des plus curables.