CHAPITRE IV
Cécile Calaracliijue.
IjA cataracte est une cécité plus ou moins complète , produite par l'opacité du cristaliin ou de sa capsule. La petite quantité de matières mucoso-séreusçs , contenue dans la capsule du cristallin répandu autour de ce corps , et connue sous le nom (Y humeur de Morgani , peut aussi perdre sa transparence , devenir floconneuse et blanchâtre, et constituer ainsi une espèce particulière de cataracte , ou bien , comme il est arrivé le plus souvent , compliquer l'opacité du cristallin , ou celle de sa capsule.
Faute de connaissances anatomiques et physiologiques , et de celles que l'on peut acquérir par l'autopsie , à la suite des maladies, il s'est écoulé bien du temps avant que l'on ait soupçonné la véritable nature de celle qui nous occupe : on eut même bien de la peine à se persuader , quand 1 observation eut fait les premières révélations à cet égard , que le cristallin , que l'on regardait comme le siège immédiat Oe la vision , fût aussi celui de l'opacité accidentelle qui s'opposait à la perception des objets , et que l'on pût détourner cet organe lui-même , en laissant subsister la faculté de voir. L'Académie des Sciences de Paris , dans laquelle cette contestation fut élevée , conserva ces préjugés très-long-temps , malgré les ob~
senations les plus positives qui lui parve» naieat de toutes parts ; les observateurs euxmêmes n'étaient pas convaincus. La marche successive et lente de la maladie ; l'apparence d'une surface plate sous laquelle le cristallin opaque se présentait ; la facilité avec laquelle on détournait l'obstacle à la vision par le moyen d'une tige de métal très-mince , avaient rendues très-probables les conjectures que l'on avait formées sur sa nature , et d'après lesquelles des matières soiidifiables et contenues dans l'humeur acqueuse se seraient précipitées , concentrées dans la chambre postérieure de l'œil , pour y former une sorte de membrane accidentelle qui , en recouvrant le cristallin , l'aurait privé de ses fonctions. L'observation elle-même semblait avoir ajouté la force de son autorité à celle des conjectures. On a recueilli effectivement , à l'époque où l'on commençait à interroger la nature sur cette question , des observations de cataractes membraneuses , formées par la capsule du cristallin ; on a vu à cette même époque , sur des sujets qui , quelques temps auparavant , avaient subi l'opération de la cataracte par le procédé que l'on appelait dépression y le cristallin transparent , occupant son siège naturel et la membrane cristalloïde antérieure opaque , plissée , et .plongée à une certaine profondeur dans l'épaisseur du corps vitré.
En fallait-il davantage pour persuader que l'opinion , sur la nature de la cataracte , était fondée sur la plus exacte vérité ? L'étude des causes qui eut accrédité et entretenu les erreurs parmi les hommes , n'est point indif-
^7) Icrcnte pour ceux qui se vouent à 1 étude de
la nalure.
Aussi n'ai-je rien négligé pour vérifier les faits , tant négatifs que confirmalifs , de l'application de mes remèdes ; l'altération que le cristallin éprouve dans sa transparence , dans le cas de cataracte , n'est pas la seule : il en éprouve dans sa couleur et dans sa consistance ; il faut compter pour rien la nuance jaune d ambre , quelquefois même assez forte , que cette partie contracte avec l'âge : cette couleur est souvent très-prononcée chez des vieillards qui ont cependant joui, jusqu'au dernier moment de leur vie , de la faculté de distinguer les objets. Il faut donc rapporter à d'autres causes l'affaiblissement de la vue , que l'on observe à un âge où cette couleur du cristallin est familière : mais il ne sera peut - être pas sans intérêt de remarquer qu'il est très-ordinaire de trouver dans les cataractes , où la capsule cristalloïde, ou bien l'humeur de Morgani , sont seules siège de l'opacité , le cristallin pénétré profondément de cette couleur jaune , quoique sur des sujets peu avancés en âge. Quand le cristallin lui - même est le siège de l'altération morbifique , il est le plus souvent pénétré d'une couleur blanche , tantôt pure , tantôt légèrement azurée , tantôt verdâtre , tantôt rougeâtre , tantôt tirant sur le brun. Nous regardons comme à - peu - près démontré que le blanc mat , ou comme on dit , de plâtre , dépend de l'altération de la capsule cristalloïde , plutôt que de celle du cristallin lui - même. Le brillant que la membrane prête au cristallin , quand elle est dans son état
Naturel , donne à ces couleurs un aspect particulier , qui n'existe plus quand on examine le cristallin opaque hors de place. C'est à cette circonstance qu'il faut rapporter le bleu de perle , le bleu céleste , le verd d'eau marine , etc. j dont les oculistes ont tant parlé. Quant aux cataractes noires , ce que les anciens .ont dit convient trop à l'amaurose , (voyez ce mot); et les modernes ont glissé trop légèrement sur les faits de cette nature dont ils ont parlé , pour qu'on puisse en inférer rien de positif. A notre avis , il faut remettre en doute l'existence de cette espèce singulière , jusqu'à ce que des observations bien faites l'aient prouvée sans réplique ; du reste , nous verrons dans la suite combien ces couleurs , qui nous paraissent purement accidentelles , et auxquelles les oculistes ont attaché tant d'importance, sont de peu d'utilité pour le diagnostique et le pronostic de la maladie.
La consistance du cristallin devenu opaque est constamment altérée : il est rare que sa totalité ait acquis plus de fermeté ; mais il est fort ordinaire que celte même propriété ait augmenté dans son centre , tandis que l'état de sa , périphérie n'a point changé sous ce rapport ; et il n'est pas rare que la superficie du cristallin , jusqu'à une certaine profondeur , soit changée en une matière floconneuse , blanchâtre, que la substance de ce corps soit la cause de la déliquescence ; tandis que la cécité présente un noyau endurci , plus ou moins petit , quelquefois transparent. Il nous paraît plus que douteux qu'on ait jamais observé le cristallin lui-même, clans un état vraiment osseux ou pierreux ,
comme on Ta prétendu ; la seule capsule cristalloïde a été trouvée dans un état d'ossification plus ou moins avancée; elle nous paraît seule susceptible de cette espèce d'altération : et il est probable que c'est à elle qu'il faut rapporter les faits de prétendue ossification du cristallin. Il arrive assez, fréquemment que la totalité du cristallin est fondue, et dégénérée en cette même matière floconneuse et blanche, contenue dans la capsule cristalloïde , qui alors en est distendue , appuyée contre l'iris qu'elle déplace en devant , et engagée même en partie dans la pupille.
Nous avons déjà dit qu'il arrivait très - fréquemment^ que l'humeur de Morgani fut épaissie et devenue floconneuse autour d'un cristallin opaque ; qu'il arrivait aussi assez souvent que cette humeur fût la seule partie qui eût perdu sa transparence ; mais comme quelquefois , au milieu de cette humeur dégénérée , on ne retrouve qu'un noyau très-petit du cristallin , qui , dans quelques cas , a conservé toute sa transparence ; comme il est très-probable que le cristallin, opaque ou non , peut passer et passe en effet tout entier à cet état demi - liquide , on ne peut jamais savoir exactement jusqu'à quel point l'humeur de Morgani se trouve mêlée à une certaine portion de cristallin ainsi dégénéré , et fondu.
La membrane connue sous le nom de capsule cristalloïde , peut , ainsi que nous l'avons déjà dit, perdre sa transparence: ce qui constitue une espèce particulière de cataracte , appelée membraneuse ; sa couleur est blanche ou grise , toujours plus intense que celle du
( 5o ) •cristallin , et la membrane a plus de densité, ïl arrive quelquefois que celle membrane s'ossifie à la manière du tissu cellulaire , qui sert de moyen d'union à la tunique fibreuse, et à î interstice des artères ; f ossification s'étend plus ou moins sur cet organe ; elle se déclare par plusieurs points isolés, qui se réunissent ensuite d'une manière plus ou moins régulière , et dont la continuité peut finir par transformer "la moitié antérieure de la capsule en une calotte osseuse, d'épaisseur inégale, et qui conserve quelques interruptions dans sa matière solide. Cette même membrane , ossifiée ou non, contracte quelquefois des adhérences avec 1 iris dans une étendue plus ou moins grande de sa face postérieure : ce qui peut rendre la pupille difforme ou immobile ; dans d'autres cas , elle se détache en partie ou totalement du corps vitré : ce qui constitue une espèce de cataracte branlante , ou ce qui entraîne la chute du cristallin. Dans ce dernier cas , où le cristallin se déplace spontanément, pour se loger plus ou moins profondément dans le bas de la chambre postérieure, alors se rétablit la faculté de voir; ou bien il passe tout entier dans la chambre antérieure à travers la pupille ; et là , appuyant sur l'iris , il peut l'irriter, causer une inflammation intérieure , une ulcération de la cornée ; dans ce cas , l'extraction en devient nécessaire ; ou bien encore, en se détachant, le cristallin se partage quelquefois en même temps en plusieurs fragmens , qui, dissous par l'humeur aqueuse , sont absorbés avec elle.
La cataracte spontanée n'est guère que le partage delà vieillesse; cependant il ne manque
pas d exemple de cette maladie sur des gens peu avancés en âge ; on peut même en citer qui ont été observées sur des jeunes gens, et même sur des enfans ; mains dans la plupart des faits de cette dernière espèce r la cataracte a été la suite , ou dune inflammation profonde du globe de l'œil , ou d'une contusion , ou d'une blessure faite par un instrument piquant , qui a intéressé le cristallin.
D'après ce que nous avons dit , on reconnaît une cataracte cristalline , et une autre membraneuse, qu'il importe de distinguer. La première, ordinairement primiiive, peut être molle, solide ou osseuse; la seconde, ordinairement consécutive , peut être fluide ou laiteuse.
Que pendant l'opération de Ta cataracte par l'extraction du cristallin, on n'ait pas eu le soin d'enlever sa capsule; ou que pendant l'opération , par le simple déplacement , on n'ait pas bien pris ses mesures pour entraîner la membrane avec le cristallin qu'elle enveloppe , s'il survient ensuite une inflammation qui intéresse cette même membrane , elle peut en être épaissie et devenir opaque : voilà ce qui constitue la cataracte membraneuse consécutive de l'opération , ou secondaire , selon le langage de Hoin.
Des différences bien importantes dans la cataracte sont celles qui se tirent de son état de simplicité ou de complication.
La cataracte est simple , toute* les fois qu'elle n'est accompagnée d aucune autre maladie , ou d'aucune disposition morbilique de l'organe de la vue , qui puisse influer sur les fonctions de ce dernier , ou sur le sort du traitement applicable à la cataracte. Mais l'observation na
point démontré que la couleur de la cataracte, que son siège dans le cristallin ou dans sa capsule , que l'état du cristallin solide ou liquide , etc. , fussent de bon ou de mauvais augure.
Les complications les plus graves , dont la cataracte est susceptible , sont l'état fluctionnaire habituel des paupières et de la conjonc- . tive , la récidive fréquente des ophlhalmies apoplectiques , la sensibilité vicieuse de l'œil , les taies et les ulcères de la cornée transparente avec ou sans adhérence de 1 iris à la face postérieure de cette dernière ; le resserrement de la pupille , l'hydrophtalmie , le staphylôme , un prolongement conoïde de la cornée transparente , l'amaurose , l'inflammation chronique et habituelle de l'intérieur de l'œil , l'atrophie du corps vitré , ce qui constitue une seconde espèce de cataracte branlante ; le cancer du globe de l'œil , la diathèse scrophuleuse ; des céphalées goutteuses, rhumatiques , etc., etc.
A l'exception des contusions des -blessures faites par des instrumens piquans qui ont intéressé le cristallin , des inflammations profondes du globe de l'œil , circonstances capables de produire la cataracte , même sur des jeunes sujets , les causes de cette maladie sont totalement inconnues ; on a tour - à - tour accusé la gale , les dartres , la goutte , le rhumatisme , la pléthore sanguine , etc. ; mais" tous les faits , sur lesquels on se fonde , prouvent seulement que ces circonstances maladives se sont rencontrées avec des cataractes , et nullement qu'elles aient influé sur sa formation. Que dire du prétendu épaississement dé la lymphe , et des re-
mèdes appelés fondons , apcril/fs, etc. , dont on a conseillé l'usage , sans même indiquer les signes d'après lesquels il faudrait se conduire? N'est-ce pas substituer l'empirisme le plus aveugle à l'aveu sincère de notre ignorance , les conjectures que l'on a formées sur la vérole , se présentant d'abord avec des apparences plus insidieuses ? Mais s'il fallait en croire certains observateurs , dans les cas où les probabilités de vérole n'étaient rien moins que démonstrative?, on aurait vu des cataractes guéries par un traitement mercuriel. Cette circonstance elle-même nous fait révoquer en doute la nature de la cause; et quiconque aura réfléchi sur l'état des parties dans la maladie dont il s'agit, sera conduit aux mêmes conclusions. Il faut reléguer ces faits parmi le grand nombre de ceux qui ont été observés sans une attention suffisante , efc qui , par conséquent , sont inutiles.
Aux yeux de tout physiologiste accoutume? à observer la nature, les faits sont assez nonv breux main'enant pour conclure que la cataracte membraneuse , soit primitive * soit secondaire ou consécutive , tient , comme à sa cause prochaine , à un état d'inflammation légère et prolongée , qui a pour elfet de produire un ac- " croissement de nutrition , lequel peut aller jusqu'à suffoquer le principe de la vie dans cette membrane délicate , et la faire se séparer des parties voisines , ainsi qu'il arrive quelque? fois ; mais on ne peut appliquer la même pensée à la cataracte cristalline. Comment supposer l'inflammation dans un organe dont les moyens de nutrition sont inconnus ? D'ailleurs , les phénomènes de la lésion org-aaique sont b^pn difftv
(.54) rens ; cependant nous rappellerons quelques faits déjà énoncés , sans toutefois garantir les conséquences qu'il est peut-être permis d'en déduire , et sans faire aucune application particulière a mes médicamens.
i.° La cataracte spontanée est si communément observée sur des vieillards, que Ion peut la considérer comme leur apanage presque exclusif.
2.0 Elle est fort commune aussi chez ceux qui , par état , sont habituellement exposés » une vive lumière : on l'observe souvent chez les verriers , les fondeurs, etc.
3.° Il serait intéressant de vérifier si les sujets peu âgés qui en sont affectés , sans avoir été exposés à aucune des causes accidentelles connues ne sont pas dans un état de vieillesse prématurée , soit par rapport à toute la constitution , soit par rapport aux yeux seulement , et en tenant compte des infirmités de la constitution primitive de ces organes.
4-° Le cristallin cataracte , habituellement plongé dans l'humeur de Morgani , s'y fond souvent en grande partie , et quelquefois même complètement, en se réduisant en flocons blanchâtres mêlés de sérosités.
5.° La parfaite uniformité de la petite quantité d'humeur de Morgani , dont on trouve entouré quelquefois le cristallin , sans qu'on puisse s'assurer s'il a perdu quelque chose de son volume , porte à croire que la faute commencerait seulement dans ces derniers cas , et que ce phénomène serait le résultat constant de l'opacité du cristallin.