CHAPITRE IV
/}# l influence de l'éducation sur ï état sanitaire des yeux.
Il est constant que chez les individus élevés selon les intentions de la nature , les yeux sont bien plus rarement atteints d'infirmités que parmi ceux dont l'éducation est toute spéculative.
Autant les névroses , telles que l'amaurose , la nyctalopie, l'héméralopie sont fréquentes où le sens de la vue est appliqué de bonne heure à un exercice soutenu , autant ces maladies sont rares où la vue n'est qu'un sens de relations essentielles. C'est surtout où les arts , les sciences et les lettres sont cultivés , où la vision joue un des principaux rôles de nos facultés , que nous rencontrons le plus grand nombre de vices organiques des yeux , et notamment de cataractes.
xVvant que de passer à l'examen des raisons d'éducation capables de changer ou de modifier, le sens de la vue , parlons de celles qui peuvent imprimer aux yeux , comme dépendances de la physionomie , certains caractères plus oir moins heureux. Ce qui est digne de remarque, c'est que les aveugles-nés , ou ceux qui le sont depuis long-temps, n'ont rien d'acerbe ni de dur dans la physionomie. Celle-ci , comme nous
(i3o) l'avpns dit , reçoit donc toute son expression du sens de la vue , et des mouvemens combinés des parties qu'elle met en jeu.
Comme au premier âge les sentimens pénibles ne s'expriment que par les pleurs, et que l'enfant n'a d'autre langage pour nous intéresser a son sort et éveiller notre pitié , les yeux sont donc souvent en action. On remarquera une grande différence entre celui qui, les premières années, aura les soins que dispense la tendresse maternelle , grandi au sein de la paix et du bonheur, domestique , et celui au contraire qui aura été élevé avec des principes de sévérité , sous la verge de l'autorité , au milieu des dissentions et des querelles de ménage. Chez les cnfans criards qu'on mutine et que journellement on fait pleurer , les paupières sont épaisses et rouges , les sourcils froncés , le regard sombre et oblique. Cet état des yeux donne toujours à lar physionomie un fond de tristesse et de dureté qui ne se voit point chez ceux pour qui on a toute la déférence due au jeune âge. Ceux dont les premières années ont été paisibles et douces, portent au contraire une figure épanouie, rehaussée de tous les agrémens que donne un regard tendre et expansif. La durée des différeras caractères que les yeux expriment à la physionomie ne disparaissent point avec l'âge , mais ils sont pour ainsi dire indélébiles.
De la fréquence des pleurs il ne résulte pas seulement un épaississement et une rougeur permanente des paupières, mais encore ce phénomène peut devenir la cause de plusieurs infirmités des yeux. La turgescence de là conjonctive d'abord accidentelle et passagère, devient souvent,.
( i3i ) par la fréquence des pleurs habituels, permanente , et peut être suivie de tlux palpébrai , du renversement des paupières , et d' obstrue • tion des points lacrymaux. De-là celte infirmité dégoûtante connue sous le nom impropre de fistule lacrymale. Enfin il est d observation que les personnes qui ont été en proie à des fchagrins et à des souffrances prolongées qui ont provoqué fréquemment des pleurs , que les femmes et les enfans , en raison *oe leur grande irritabilité, fournissent le plus d'exemples d'infirmités et de maux d'yeux.
Je ne sache point qu'on ait encore signalé tous les inconvéniens et les dangers de l'exercice soutenu et précoce des yeux , ni remarqué combien une éducation mal dirigée peut nuire à la perfectibilité du sens de la vue. Cette fâcheuse habitude de commencer de trop bonne heure l'éducation littéraire des enfans , et les mauvaises méthodes qu'à cet effet on met en usage , sont cause assurément de la plupart des infirmités de la vision. Une vue tendre est bientôt fatiguée du contraste des couleurs ; aussi arrive-t-il toujours quand on insiste à tenir long-temps les yeux de reniant sur un livre , qu'il n'y a plus pour lui que confusion ( diplopie ) ( ambliopie ) , qu'il ne peut plus lire ; il se méprend sur les lettres comme sur les mots. Des païens ou des maîtres imbéciles se méprenant sur la véritable cause des erreurs de l'élève , manquent rarement d'attribuer à la paresse ou à un défaut d'intelligence , ce qui n'est dû qu'à un trouble passager de la vue. Les pleurs mettant l'enfant dans l'impossibilité de satisfaire aux exigeances de ceux qui ie dirigent , de-là s'en suit l'impa-
fience, la colère et les mauvais traitemens. La première éducation confiée à des ignorans , nonseulement est pour beaucoup d'enfans une raison d'abrutissement, mais aussi d'un grand nombre d'infirmités physiques. Si la première éducation se mesurait sur les facultés de la vue, ce sens offrirait bien moins souvent d'imperfections et d'infirmités , car véritablement ce n'est guère que sur les premiers théâtres du monde civilisé*, où l'éducation est précoce et soutenue , que se rencontre le plus grand nombre des affections dont ce sens est susceptible ; et ce n'est que là non plus que l'art de 1 opticien fait fortune. Pour mieux apprécier l'influence que peut avoir sur la vision l'exercice obligé et forcé des yeux à un âge tendre , il suffit de déduire les facultés de ces organes de leur conformation primordiale. Quoique chez l'enfant les yeux soient déjà
fresque aussi développés que chez l'adulte , appareil visuel néanmoins subit encore avec l'âge de nombreuses modifications , et ce n'est aussi qu'à i5 ou 16 ans que cet appareil est arrivé à sa perfectibilité organique.
L'œil , pendant les premières années de la vie , en raison de la vive sensibilité de la rétine , ne saurait supporter l'éclat d'une vive lumière ; la fluidité de l'humeur aqueuse , le peu de densité du cristallin et du corps vitré, sont des dispositions organiques qui ne permettent pas que les yeux remplissent leurs fonctions. Dans l'ordre naturel, le point de vision distincte est d'autant plus rapproché que les individus sont plus jeunes , voilà pourquoi tous les enfans approchent de très-près tout ce
( i33 ) qui fixe leur attention , par cela même que toutes les parties de l'œil ne retractent pas suffisamment ies rayons visuels , et que la vue reste très-imparfaite; tous les enfans approchent de très-près les objets qui les entourent ; ce besoin Dalurel , et l'habitude de voir de très-près les corps se maintiennent encore avec les années ,
Î)ar le fait des changemens qui s'opèrent dans es humeurs de l'œil , c'est ce qui constitue la myopie. Cette infirmité est d'autant plus fréquente et la vue a d'autant moins de portée, que les yeux , soit par le fort des circonstances ou de l'éducation , auront été tenus pendant le jeune âge à des exercices soutenus et davantage prolongés. La myopie est aussi rare chez les individus des champs , que fréquente parmi ceux qui vivent sur les premiers théâtres du monde. Dans la différence des premières impressions se trouve la raison de cette infirmité , trop souvent attribuée a la disposition physique de l'œil.
Assurément la myopie est bien plus rare chez les individus dont la vue n'a point fait tous les frais de l'éducation , que chez ceux qu'on a voulu instruire de très-bonne heure. Nous croyons que ce serait prévenir grand nombre de défauts dans la vision , si , pour la première éducation , on mettait en usage îjes gros caractères, si l'on accoutumait l'enfant à les reconnaître à une distance relative à leurs dimensions et à la portée des yeux, et si l'on mesurait le temps du travail sur les facultés de ceux-ci. De telles précautions préviendraient la plupart des infirmités connues sous la dénomination générique de névroses , et la plu-
( i34 ) part des anomalies organiques , qu on attribue à l'usage forcé cle la vue (i).
Ce ne serait point une vaine précaution que d'admettre dans les institutions destinées à l'instruction de la jeunesse , des livres dont l'impression serait moins défectueuse. Notamment les dictionnaires classiques , que les élèves consultent sans cesse , sont presque illisibles et exigent de leur part une grande attention , qui n'est ni sans inconvéniens ni sans dangers pour la vue. C'est donc à toutes ces circonstances de l'éducation , qu'on peut rapporter la plupart des imperfections de la vision , imperfections qui se rencontrent plus souvent encore chez les collégiens. En effet, la mvopie est la conséquence immédiate et inévitable des exercices prolongés et des études classiques. La vue est courte , comme on le dit , chez ceux qui passent leur vie au travail du cabinet ; elle l'est également chez 1 écolier qui travaille et étudie beaucoup. Quand les exercices et les études prennent plus de temps que la vie de relation f es yeux devenant un centre de fluxion , sont encore par cela même plus exposés à toutes les maladies organiques qui leur sont propres.
(i) Bellenserd , dis. sur l'éducation phys. àes yeux. 1762. Paris.
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