CHAPITRE Y
Des professions sur ï état sanitaire des yeuxi
Il est bien peu de professions qui ne portent atteinte aux fonctions naturelles des yeux , puisque la plupart exigent un exercice soutenu de la vue. Mais il faut distinguer ici les dérangemens ou les maladies qui sont le résultat des impressions de la lumière modifiée , de l'application , d'avec celles que déterminent les agens matériels du dehors. Quoique toutes les afflictions dont les yeux sont susceptibles puissent reconnaître pour cause les exercices forcés et continus de la vue, quoique toute espèce de névroses, de dérangement organique dans l'appareil de l'œil , et que toutes espèces d'ophtalmies puissent être déterminées par les impressions de la lumière diversement modifiée , toujours est - il encore que les divers genres de travaux ont des influences spéciales , qu'il importe de faire connaître. Les copistes , les dessinateurs , les graveurs , les cordonniers , les tailleurs , les brodeuses, les couturières, les ouvrières en linge ont souvent les yeux rouges , larmoyans , chassieux et dans un état de phlogose habituel.
Si les hommes de bureau et de cabinet sont moins sujets aux inflammations des yeux , ils offrent en revanche plus d'exemples d'amauroses , d'héméralopies et de névroses en général. Il y a cette différence entre les individus qui
( i36 ) journellement se livrent à des occupations simplement mécaniques , et ceux qui de plus y ajoutent une grande contention d'esprit , qu'à l'égard des premiers les maladies des yeux sont externes, tandis qu'à l'égard de ceux-ci elles sont plus souvent dans les parties internes du globe de l'œil.
Mais nulle part la vue rie présente plus d'anomalies, de dérangement dans les fonctions, de maladies même , que parmi ceux qui se livrent à des travaux qui exigent une forte et vive lumière, surtout quand ia portée des yeux est insuffisante. Ainsi les graveurs, les horlogers, dont les yeux ont besoin d'être ornés de lentilles très-convexes , et qui font passer à travers les humeurs^ de l'œil un grand nombre de rayons lumineux , sont-ils non seulement sujets aux névroses que nous avons signalées , mais aussi à des affections organiques des diverses parties transparentes de la vision.
D'après nos observations, nous serions portés à croire qu'une vive lumière , soit naturelle, soit artificielle , en outre de ce qu'elle peut modifier la sensibilité de la rétine, l'exciter ou l'atténuer , peut à la longue causer l'opacité du cristallin et de sa membrane , et changer la consistance des humeurs de l'œil. Les faits que nous avons recueillis après une longue expérience , confirment l'assertion précédente. Il arrive souvent que chez les personnes qui perdent un œil , l'autre se cataracte , et par le seul fait de la plus grande activité à laquelle il est assujetti , et des impressions plus vives de lumière qu'il reçoit. On ne saurait donc méconnaître l'action toute spéciale de ce dernier
agent sur le cristallin , action qui tend à en
augmenter la densité et à provoquer son opacité et celle de sa capsule. Or, dans toutes les professions et les genres d'occupations habituelles où les yeux sont sans cesse en action , la plus imoortante des précautions à prendre, serait d'éviter une lumière trop intense.
Une application habituelle des yeux, un exercice forcé de ces parties , faction prolongée d'une vive lumière, ne seraient point toujours des causes suffisantes pour déterminer la plupart des infirmités de la vue , si déjà les individus , par leurs constitutions primordiales , n'étaient point disposés à tel ou tel genre d'affections. C'est ainsi que les individus d'un tempérament nerveux et atrabilaire , qui ont les yeux noirs et fixes, fournissent plus d'exemples de névroses et de cataractes, que ceux d'un tempérament sanguin et lymphatique. De même que les yeux gros et saillans, gris et peu abrités par les sourcils et les cils , sont plus sujets aux ophtalmies , que les yeux petits , enfoncés et trèsombragés.
Si maintenant nous considérons leiat sanitaire des yeux chez les individus qui se livrent à des travaux mécaniques, occupés dans les fabriques et les ateliers , nous reconnaîtrons que les névroses et les cataractes sont plus rares , mais que les inflammations de la conjonctive sont beaucoup plus fréquentes. Les artisans qui travaillent au milieu d'une atmosphère poudreuse, les meuniers , les boulangers , les amidonniers , chanvriers , cardeurs , matelassiers , filateurs , iilletriers, ceux qui pilent ou cassent les substances pulvérulentes, ont souvent les yeux rouges et
( i38 ) chassieux , quand ils ne sont pas atteints tTinflammations aiguës.
Tant que les corpuscules qui atteignent les yeux n'ont qu'une action mécanique , les accidens qu'ils déterminent cessent bienlôt; mais il n'en est pas ainsi lorsqu'ils ont une action délétère. Les chaufourniers , les plâtriers , les maçons, les carriers, échappent rarement à des ophtalmies gravés. Nulle part encore on ne remarque plus de maux d'yeux , que cî^ez les ouvriers qui fabriquent et emploient la chaux. On pourrait même dire que, chez les artisans, les ophtalmies y sont endémiques , et qu'un grand nombre de ceux qui éteignent la chaux vive, perdent de bonne heure la vue (i). Les carriers et tailleurs de pierres à fusil , tras aillant presque toujours à l'œil nu , sont également très-sujets aux ophtalmies ; à l'égard de ces derniers, il importe beaucoup de savoir d'abord si elles sont dues simplement au choc des fragmens des substances que les ouvriers tra-
(i) Remarquons ici que les ophtalmies causées par les particules de chaux vive, les acides concentres, l'eau bouillante et les corps en iniquition de tous les phénomènes inflam— ïnaloires , le point de la cornée qui a été atteint de ces agens, ne diffère en rien des cicatrices qui restent après la brûlure. Il ne faut point confondre ces cicatrices avec les taches blanches , connues sous les dénominations d'albugo , de nuages, ou de taies , ni avec les ulcérations superficielles de la cornée qui se manifestent dans les ophtalmies aiguës , persistant encore celle-ci ayant cessé. Ces ulcérations disparaissent à la longue et ne laissent aucune cicatrice bien apparente , tandis que les brûlures laissent des taches le plus souvent indélébiles. C'est du moins ce que nous avons observé chez un grand nombre d'individus. Parmi un grand nombre d'autres faits, nous citerons celui que présente un enfant que nous avons soigné avec succès pendant plusieurs semaines , pour une ophtalmie qui avait été déterminée par une goutelette d'eau bouillante. Quoique les phénomènes inflammatoires eussent cessé depuis long-temps , il ne restait pas moins une cicatrice blanchâtre
( i39 ) vaillent , ou à la présence de ces mêmes fragmens dans l'épaisseur des membranes de l'œil , qui bien souvent sont imperceptibles , et entretiennent une irritation vive , tant qu'ils n'ont point été extraits ; c'est ainsi que nous avons vu quelques ophtalmies très-opiniàtres, entretenues par des fragmens de silex , de quartz , ou des paillettes d'acier , qu'au premier abord on n'avait point aperçus.
Les vapeurs sulfureuses, nitriques, ammoniacales et muria tiques agissent fortement sur la muqueuse oculaire , chez ceux qui y sont longtemps et fréquemment exposés. Les ouvriers employés à l'extraction, à la purification et à la fonte du soufre , ont les yeux habituellement rouges et chassieux , ce qui a fait dire à Martial , des fabricans d'allumettes , nec suiphurat lippus mstttor merus.
De toutes les émanations délétères et pernicieuses , il n'en est point dont les effets soient plus évidens et plus subtils en même temps que les vapeurs ammoniacales , et notamment celles qui s'échappent des fosses d'aisances. Si -les vidangeurs de profession échappent à ce qu'ils appellent la mis te , c'est qu'ils savent par expérience employer des mesures qui les mettent à l'abri de toute atteinte déiéière. Des émanations de cette nature , nous devons les signaler d'une manière toute particulière ; la miste des bergeries cause des ophtalmies très-
sur la cornée t et qui depuis quatre ans n'a point cliange'e et est restée stationnaire , bien cependant que plusieurs ocu~ listes aient prétendu la faite disparaître. Il en est de même de toutes les ophtalmies produites par des substances caustiques , pour peu que l'action ait été intense et profonde.
aiguës à ceux qui nettoyent les étables des bêtes ovines; dans beaucoup de provinces, où l'on est dans l'habitude de renfermer dans un petit espace un grand nombre de ces animaux, et de laisser s'accroître la masse de leur fumier souvent pendant une année entière , les paysans fermiers, sont fréquemment atteints de maux d'yeux à l'époque du nettoyement.
La précaution d'arroser préalablement les stables fuffirait pour neutraliser cette espèce de miste , ou l'atténuer suffisamment pour prévenir son action délétère, ainsi que nous l'avons expérimenté.
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