‹ Traités de législation civile et pénale;Chapitre 131 sur 299 · I)E L^ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

I)E L^ESCLAVAGE

influence sur la richesse et la puissance des nations. Un homme libre produit plus que ne produit un esclave. Mettez en liberté tous les esclaves que possède un maître : ce maître perdra sans doute une partie de ses biens, mais les esclaves pris tous ensemble produiront non-seulement ce qu'il perd, mais encore davantage. Or, le bonheur ne peut que s'augmenter avec l'abondance, et la puissance publique accroît dans la même proportion.

Deux circonstances concourent à diminuer le produit des esclaves : l'absence du stimulant de la récompense, et l'insécurité de cet état.

Il est aisé de sentir que la crainte du châtiment est peu propre à tirer d'un travailleur toute l'industrie dont il est capable, toutes les valem-s qu'il peut foumii-. La crainte l'engage plutôt à masquer sa puissance qu'à la montrer, à rester au-dessous de lui-même qu'à se surpasser.

Il se mettrait à l'amende par ime oeuvi-e de surérogation, et ne ferait que hausser la mesure de ses devoirs ordinau-es en déployant sa capacité. Il s'établit donc une ambition inverse, et l'industrie aspire à descendi-e plutôt qu'à monter. Non -seulement l'esclave' produit moins, il consomme davantage, non par la jouissance, mais par le gaspillage, le dégât et la mauvaise économie. Que lui importent des intérêts qui ne sont pas les siens ? Tout ce qu'il peut s'épargner de travail est un gain pur pour Ivà : tout ce qu'il laisse perdre n'est une perte que pour son maître. Pourquoi inventerait -il de nouveaux moyens de faire plus ou de faire mieux. Poiu* perfectionner, il faut penser ; et penser est une peine qu'on ne se donne pas sans motif. L'homme dégradé au point de n'être qu'un jmimîd de service ne s'élève jamais au-dessiis d'une aveugle routine, et les générations se succèdent sans aucun progrès.

Il est vrai qu'im maître qui entend ses intérêts ne disputera point à ses esclaves les petits profits que leur industrie peut leui' fournir : il n'ignore pas que lem- prospérité est la sienne, et que, pour les animer au travail, il faut lem- offiir l'appât d'une récompense immédiate. Mais cette faveur précaii'e, subordonnée au caractère d'un individu, ne leur inspire point cette confiance qui porte les vues sur l'avenu-, qui montre dans des économies journalières la base d'un bien-être futur, et qui fait étendre sur la postérité des projets de fortune. Ils sentent bien que, plus riches, ils seraient exposés à l'extorsion ; si ce n'est de la part du maître, ce sera de la part des intendants et de tous les subalternes en autorité, plus avides et plus redoutables que le maître. Il n'y a donc point de lendemain pour la plupart des esclaves. Les jouissances qui se réalisent à l'instant peuvent seules les tenter. Ils seront gourmands, paresseux, dissolus, sans compter les autres vices qui résultent de leur situation. Ceux

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qui ont une prévoyance plus longue enfouissent leurs petits trésors. Le triste sentiment de l'insécurité, inséparable de leur état, nourrit donc en eux tous les défauts destructifs de l'industrie, toutes les habitudes les plus funestes à la sooiété, sans compensation et sans remède. Ce n'est pas ici une vaine théorie : c'est le résultat des faits dans tous les temps et dans tous les lieux.

Mais, dit-on, le joiu'nalier libre en Europe est à peu près sur le même pied par rapport au travail, que l'esclave. Celui qui est payé par pièce a pour mobile la récompense, et chaque effort a son salaire : celui qui est payé par jour n'a pour mobile que la peine ; qu'il fasse peu ou beaucoup, il ne reçoit que le prix de sa journée : ainsi point de récompense. S'il fait moins qu'à Tordinaii-e, il peut être renvoyé, comme l'esclave en pareil cas peut être battu : l'un et l'autre ne sont excités que par la crainte, et n'ont point d'intérêt dans le produit de leur travail.

Il y a trois choses à répondi-e. 1° Il n'est pas %Tai que le jouinalier n'ait pas le mobile de la récompense. Les plus habUes et les plus actifs sont mieux payés que les autres ; ceux qui se distinguent sont plus constamment employés, et ont toujours la préférence pour les travaux les plus lucratifs : voUà donc une récompense réelle qui accompagne tous leurs efforts.

2° N'y eût-n que des motifs de l'espèce pénale, on aurait ime prise de plus sui' le journalier que sur l'esclave. L'ouvrier libre a son honneur comme un autre. Dans un pays Hbre, il y a une honte attachée à la réputation d'ouviier paresseux ou incapable : et comme à cet égard les yeux de ses camarades sont autant d'ajoutés à ceux du maître, cette i^eine d'honneur s'inflige en une infinité d'occasions par des juges qui n'ont point d'intérêt à le ménager. C'est ainsi qu'ils exercent une inspection réciproque, et sont soutenus par l'émulation. Ce mobile a beaucoup moins de force sur l'esclave. Le traitement auquel ils sont soumis les rend peu sensibles à une peine aussi délicate que celle de l'honneur : et comme l'injustice de travailler sans dédommagement pour l'avantage d'autrui ne saurait leur échapper, les esclaves n'ont pas honte de s'avouer les uns aux autres une répugnance au travail (jui leur est commime.

3° Ce qui se présente au journalier comme un gain est un gain sûr: tout ce qu'il peut acquérir est à lui sans que personne ait jamais droit d'y toucher ; mais nous avons vu qu'il ne peut point v avoir de sûreté réelle pour l'esclave. On peut citer à cet égard des exceptions. Tel seigneur russe, par exemple, a des esclaves industrieux qui possèdent plusieurs milliers de roubles, et qui en jouissent comme leur maître jouit de ses biens : mais ce sont des cas ])articuliers qui ne changent pas la règle ordinaire. Quand on vent juger des

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effets d'une disposition générale, il ne faut pas s'arrêter à ces cas singuliers et transcendants.

Dans cet exposé succinct des inconvénients de la servitude, on n'a point cherché à émouvoir, on ne s'est point livré à Timagination, on n'a pas jeté un caractère odieux sm* les maîtres en généralisant des abus particuliers de puissance : on s'est même abstenu de parler de ces moyens terribles de riguem- et de contrainte usités dans ces gouvernements domestiques, sans loi, sans procédure, sans appel, sans publicité et prescjue sans frein ; car la responsabilité, comme nous l'avons vu, ne peut avoir- lieu que pour des cas extraordinaires. Tout ce qui tient au sentiment est aisément accusé d'exagération, et la simple évidence de la raison est si forte, qu'elle n'a pas besoin de ce coloris suspect. Les propriétaires d'esclaves, à qui l'intérêt personnel n'a pas ôté le bon sens et l'humanité, conviendraient sans peine des avantages de la liberté sur la servitude, et désù'eraient eux-mêmes que l'esclavage fût aboli, si cette abolition pouvait avoir lieu sans bouleverser leiu- état et leur fortune, et sans porter atteinte à leur sûreté personnelle. Les injustices et les calamités qui ont accompagné des tentatives précipitées forment la pliLS grande objection contre les projets d'af&-anchissement.

Cette opération ne pourrait se faù'e subitement que par une révolution violente, qui. en déplaçant tous les hommes, en détruisant toutes les propriétés, en mettant tous les inchvidus dans ime situation pour laquelle ils n'ont point été élevés, produirait des maux mille fois plus grands que tous les biens qu'on pourrait en attendi'e.

Au lieu de rendi-e raffrauchissement onéreux au maître, il faut autant qu'il est possible le lui rendre avantag-eux : et le premier moyen qui s'offre natui'ellement pour cela, c'est de fixer un piix auquel tout esclave aui'ait le droit de se racheter. Malheureusement ce moyen est exposé à une objection bien forte. Dès lors l'intérêt du maître se trouve en opposition ^vec celui de ses esclaves : il voudra les empêcher d'atteindi'e à la somme qui peut leur servir de rançon. Les laisser dans l'ignorance, les maintenir dans la pauvreté, leur couper les ailes à mesure qu'elles poussent, voilà quelle serait sa politique. Mais il n'y a de danger (jue dans la fixation du prix : la liberté de se racheter de gré à gré n'a point d'inconvénient. L'intérêt de l'esclave lui conseille de travailler de son mieux pour avoir im plus grand appât à ofirir. L'intérêt du maître lui conseille de permettre à l'esclave de s'eni'ichii- au plus vite pour en tii-er ime plus grande rançon.

Le second moyen consiste à limiter le di'oit de tester, en sorte que, dans les cas où il n'y a point de successeur dans la ligne directe, l'affranchissement soit de droit. L'espérance d'hériter est

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toujours très -faible dans des successeurs éloignés, et cette espérance n'existerait plus quand la loi serait connue. Il n'y aurait pas d'injustice quand il n'y aurait pas d'attente trompée.

On peut même aller un peu plus loin. À chaque mutation de propriétaire, même dans les successions les plus proches, on pourrait faii'e un petit saciifice de la propriété à la liberté ; par exemple, libérer la dixième partie des esclaves. Une succession échue ne se présente pas à l'héritier sous une grandeur détenninée. Une défalcation d'un dixième ne saurait être une diminution bien sensible. À cette époque, ce serait moins une perte qu'une légère privation de gain. Sur les neveux, qui ont d'un autre côté la succession de leurs pères, la taxe en faveur de la liberté pom'rait être plus forte.

Cette offi-ande à la liberté doit être déterminée par le sort. Le choix, sous prétexte d'honorer les plus dignes, serait une source de cabales et d'abus. On ferait plus de mécontents et de jaloux que d'heureux. Le sort est impartial : il donne à tous ime chance égale de bonheur ; il répand les charmes de l'espérance sur ceux même qu'il ne favorise pas, et la crainte d'être privé de sa chance, pour un délit articulé, serait un gage de plus de la fidélité des esclaves*.

L'afti'anchissement devi-ait se ftiii'e par familles, plutôt que par têtes. Un père esclave et un fils libre. — Un fils esclave et un père libre. — Contraste fâcheux et choquant ! Source de chagrins domestiques !

n y aurait d'autres moyens d'accélérer un objet si désirable ; mais on ne pourrait les trouver qu'en étudiant les circonstances particulières de chaque pays !

Cependant, ces Uens de l'esclavage, que le législateur ne peut pas trancher d'un seul coup, le temps les dissout peu à peu, et la marche de la liberté, pom- être lente, n'en est pas moins sûre. Tous les progrès de l'esprit humain, de la ci\alisation, de la morale, de la richesse publique, du commerce, amènent peu à peu la restauration de la liberté individuelle. L'Angleterre et la France ont été autrefois ce que sont aujourd'hui la Russie, les provinces polonaises, et une partie de l'Allemagne.

Les propriétaires ne doivent pas s'alarmer de ce changement. Ceux qui possèdent la terre ont une puissance naturelle sur ceux

* Ce moyen pourrait donner aux esclaves la tentation d'employer le meurtre pour accélérer leur liberté. C'est là une objection très-grave contre cette loterie. Cependant il faut observer que son incertitude même affaiblit ce danger. On sera peu porté à commettre un crime dont on ne serait pas sûr de retirer le profit. Mais pour faire évanouir cette tentation, il suiRt que l'affranchissement n'eût pas lieu dans tous les cas où le maître serait empoisonné ou assassiné, soit par la main d'un de ses serfs, soit par une main inconnue. Ce moyen de libération en deviendrait un de sûreté pour le maître.

qui ne peuvent virre que de leur travail. La crainte que les affranchis, libres de se transporter où ils voudront, n'abandonnent leur sol natal et ne laissent la terre inculte, est une crainte absolument chimérique, surtout dans le cas où l'affranchissement se sera opéré d'une manière graduelle. Parce qu'on voit l'esclave déserter quand il peut, on en conclut que l'homme libre désertera davantage : la conclusion opposée serait bien plus juste. Le motif de fuir n'existe plus, et tous les motifs de rester augmentent.

On a vu en Pologne des propriétaires éclairés sur leurs intérêts, ou animés par l'amour de la gloire, effectuer une libération totale et simultanée dans de vastes seigneuries. Cette générosité a-t-elle causé leur iniine ? Tout au contraire : le fermier, intéressé à son travail, a été en état de payer plus que l'esclave, et les domaines, cultivés par des mains libres, reçoivent chaque année un nouveau degré de valeur.

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