CHAPITRE YIII
BE l'iNFLTIENCE DES MOTIFS SUE LA GEANDEUR DE l'aLAEME.
Si le délit en question procLde d'un motif particulier, rare, renfermé dans une classe peu nombreuse, l'alarme aura j^eu d'étendue. S'il procède d'un motif commun, fréquent et puissant, l'alanne aura beaucoup d'étendue, parce que beaucoup de personnes se sentiront exposées.
Comparez ce qui résulte à cet égard d'un assassinat commis pour vol, et d'un autre commis par vengeance. Dans le premier cas, le danger se présente comme universel : dans le second, il s'agit d'un crime qu'on n'a pas à redouter, à moins d'avoir- un ennemi dont la haine soit parvenue à im point d'atrocité bien rare.
Un délit produit par une inimitié de pai'ti causera plus d'alarme que le même délit produit par une inimitié particulière.
H a existé en Danemark et dans ime partie de l'Allemagne, vers le milieu du siècle passé, ime secte religieuse dont les principes étaient pliLS effrayants que les plus noires passions. Selon ces fanatiques, le moyen le plus sûr de gagner le ciel n'était pas la bonté des actions morales, mais le repentir : et l'efficacité de ce repentir était d'autant plus grande, qu'il absorbait davantage toutes les facultés : or, plus le crime qu'on aurait commis était atroce, plus on était sûr qu'il donnerait aux remords cette énergie expiatoii-e. C'est avec cette logique qu'un forcené sortait de sa maison pour mériter le salut et l'échafaud, en assassinant un enfant dans l'âge de l'innocence. Si cette secte avait pu se maintenir, c'en était fait du genre humain*.
On parle vulgaii'ement des motifs comme étant bo)is ou mauvais. C'est une erreui-. Tout motif, en dernière analyse, est la perspective d'un plaisir à se procurer ou d'une peine à éviter. Or le même motif qui porte en certains cas à faire une action réputée bonne ou indifférente peut en d'autres cas porter à une action réputée mauvaise. Un indigent vole un pain, un autre indi-vidu en achète un. im troi-
* Je ne sais où j'ai lu qu'en Prusse, au premier exemple de ee laiiatisuie. le grand Frédérie fit enfermer l'assassin dans une maison de fous. Il pensa que lui donner la mort c'était moins le punir que le récompenser. C'en fut assez pour arrêter le délit.
SUR LA GRANDEUR DE l'aLARME. 209
sième travaille pour le gagner ; — le motif qui les fait agir est exactement le même, le besoin physique de la faim. Un homme pieux fonde un hôpital poui' les pauvres, im autre va fau'e le pèlerinage de la Mecque, un autre assassine un prince qu'il croit hérétique ; leiu* motif peut être exactement le même, le désir de se concilier la faveui" divine, selon les opinions différentes qu'ils s'en sont formées. Un géomètre vit dans ime retraite austère, et se Kvre aux travaux les plus profonds ; un homme du monde se i-uine, et ruine une multitude de créanciers par un faste excessif; un prince entreprend une conquête et saciifie des milliers d'hommes à ses projets ; un guenier intrépide relève le courage du peuple abattu, et triomphe d'un usui'pateur ; tous ces hommes peuvent être animés par un motif exactement semblable, le désir de la réputation, etc., etc.
On pourrait examiner ainsi tous les motifs, et l'on verrait que chacun d'eux peut donner naissance aux actions les plus louables comme aux plus criminelles. Il ne faut donc pas regarder les motifs comme exclusivement bons ou mauvais.
Cependant, en considérant tout le catalogue des motifs, c'est-à-dire tout le catalogue des plaisirs et des peines, on peut les classer selon la tendance qu'ils paraissent avoir à unir ou à désunir les intérêts d'un indi\'idu d'avec les intérêts de ses semblables. Hur ce plan on pourrait distinguer les motifs en quatre classes : motif purement social, la bienveillance : motifs demi-sociaux, l'amour de la réputation, le désir de l'amitié, la religion : motifs anti-sociaux, l'antipathie et toutes ses branches : motifs personnels, les plaisirs des sens, l'amour du pouvoir, l'intérêt pécuniaire, le désir de sa propre consei-vation.
Les motifs personnels sont les plus éminemment utiles, les seuls dont l'action ne peut jamais être suspendue, pai'ce que la natiu'e leur a confié la conservation des individus : ce sont les grandes roues de la société : mais il faut que leur mouvement soit réglé, ralenti, et maintenu dans une bonne direction par les mobiles des deux premières classes.
Il ne faut pas oublier que les motifs anti-sociaux eux-mêmes, nécessaires jusqii'à un certain point pour la défense de rindi%-idu, peuvent produire et produisent souvent des actions utiles, des actions même nécessaires pour l'existence de la société ; par exemi^le, la délation et la poursuite des criminels.
On pourrait faire ime autre classification des motifs, en considérant leur tendance la plus commune à produire de bons ou de mauvais effets : les motifs sociaux et demi-sociaux seraient appelés motif.-> tutéïaires; les motifs anti-sociaux et personnels seraient appelés motifs séducteurs : ces dénominations ne doivent pas être prises dans un sens rigoureux, mais elles ne mnnqurnt pas de justesse et de