ET D ANTIPATHIE
Un autre vous dit que ce sens moral et ce sens commun sont des rêveries, mais que l'entendement détermine ce qui est bien et ce qui est mal. Son entendement lui dicte telle et telle chose : tous les hommes bons et sages ont im entendement fait comme le sien. Quant à ceux qui ne pensent pas de la même manière, tant pis pour eux : c'est une preuve que leur entendement est défectueux ou corrompu.
Un autre vous dit qu'il y a ime règle éternelle et immuable de droit ; que cette règle ordonne de telle et de telle façon : après cela, il vous débite ses sentiments particuliers, que vous êtes obligé de recevoir comme autant de branches de la règle éternelle de di'oit.
Vous entendrez une multitude de professeurs, de jui-istes, de magistrats, de pliilosophes, qui feront retentii* à vos oreilles la loi de la nature : ils se disputent tous, il est vrai, sur chaque point de leur système ; mais n'importe ; chacun d'eux procède avec la même intrépidité de confiance, et vous débite ses opinions comme autant de chapitres de la loi de la nature. La phrase est quelquefois modifiée : on dit : le droit naturel, V équité naturelle, les droits de VJiomme, etc.
Un philosophe s'est a\-isé de bâtir un système moral sur ce qu'il appelle la vérité : selon lui, il n'y a point d'autre mal au monde que de dire im mensonge. Si vous tuez votre père, vous commettez un crime, parce que c'est une façon particulière de dii'e que ce n'était pas votre père. Tout ce que ce philosophe n'aime pas, il le désapprouve, sous prétexte que c'est une espèce de mensonge. C'est comme si on disait qu'on doit faire ce qui ne doit pas être fait.
Les plus ingénus de ces despotes, ce sont ceux qui disent ouvertement : "Je suis du nombre des élus; et Dieu prend soin d'informer ses élus de tout ce qui est mal ou bien. C'est lui-même qui se révèle à moi et qui parle par ma bouche. Ainsi vous tous qui êtes dans le doute, venez à moi ; je vous rendrai les oracles de Dieu même."
Tous ces systèmes et beaucoup d'autres ne sont au fond que le principe arbitraire, le principe de sympathie et d'antipathie, masqué sous différentes formes de langage. On veut faire triompher ses sentiments sans les comparer à ceux des autres : ces prétendus principes sei-vent de prétexte et d'aliment au despotisme, du moins à ce despotisme en disposition, qui n'a que troj) de pente à se développer en pratique quand il le peut impxmément. Ce qui en résulte, c'est qu'avec les intentions les plus pures, im homme se tourmente luimême, et dexàent le fléau de ses semblables. S'il est d'un caractère mélancohque, 0. tombe dans un chagrin taciturne, et déplore amèrement la foHe et la dépravation des hommes. S'U est d'un naturel irascible, il déclame avec furie contre tous ceux qui ne pensent pas comme lui. C'est un de ces ardents persécuteurs qui font le mal
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saintemeut, qui soufflent les feux du fanatisme avec la malfaisante activité que donne la i^ersuasion du devoir, et qui flétrissent du reproche de perversité ou de mauvaise foi ceux qui n'adoptent pas aveuglément des opinions consacrées.
Cependant il est essentiel d'observer que le principe de sympathie et d'antipatJiie doit coïncider souvent avec le principe dhitilité. Prendi'e en aiïeetion ce qui nous sert, en aversion ce qui nous nuit, est une disposition du cœur humain qui est universelle. Aussi d'un bout du monde à l'autre, on trouve des sentiments communs d'approbation ou d'improbation poiu' des actes bienfaisants ou nuisibles. La morale et la jurisprudence, conduites par cette espèce d'iustinct, ont le plus souvent atteint le grand but de l'utilité, sans en avoù' une idée bien nette. Mais ces sympathies, ces antipathies ne sont point des guides sûrs et invariables. Qu'un homme rapporte ses biens ou ses maux à une cause imagiaaire, le voilà sujet à des aifections et des haines sans fondement. La superstition, la charlatanerie, l'esprit de secte et de parti reposent presque entièrement sui* des sympathies et des antipathies aveugles.
Les incidents les plus frivoles, ime différence dans les modes, une légère diversité dans les opinions, une variété dans les goûts, suffisent pour présenter im homme aux yeux d'un autre sous l'aspect d'un ennemi. L'histoii'e, qu'est-eUe ? sinon le recueil des animosités les plus absurdes, des persécutions les plus inutiles. Un piince conçoit une antipatliie contre des hommes qui prononcent certaines paroles indifi'érentes ; il les appelle ariens, protestants, socLniens, déistes. On dresse poiu' eux des échafauds. Les ministres des autels préparent des bûchers : le jour où ces hérétiques périssent au milieu des flammes est une fête nationale. N'a-t-on pas vu en llussie une guerre ci\-ile, après ime longue controverse sur le nombre des doigts dont il fallait se ser\ii" en faisant le signe de la croix ? X'a-t-on pas vu les citoyens de Kome et de Constantinople se diviser en factions implacables poiu- des histrions, des cochers, des gladiatexrrs ? et pour donner de l'importance à ces honteuses querelles, ne prétendfiit-on pas que les succès des verts ou des bleus présageaient l'abondance ou la disette, les ■victoires ou les revers de l'empii-e ?
L'antipathie peut se trouver imie avec le principe de l'utilité, mais clic n'est pas même alors une bonne base d'action. Que par rcssentimi;nt on poursuive \m voleur devant les tribunaux, l'action est certainement bonne, le motif est dangereux. S'il produit quelquefois des actes utiles, il en produit plus souvent de fimestes. La seule base d'agii- toujours bonne et sûre, c'est la considération de l'utnité. ( )n peut faire souvent le bien par d'autres motifs, on ne peut le faire constamment qu'en s'attachant à ce principe. L'antipathie et la