PRINCIPE DE SYMPATHIE
est limitée ; qu'en plusieurs occasions nous sommes réduits à céder ; que notre domination, que nous aimerions à étendre partout, est au contraire bornée de toutes parts. Ce qui nous ramène à sentir notre faiblesse est une peine secrète, un germe de mécontentement contre les autres.
Quatrième cause. Confiance dans les procédés futurs des hommes, affaiblie ou détruite. î^ous aimons à croire que nos semblables sont tels qu'n nous conviendrait pour notre bonheur: tout acte de leur part qui tend à diminuer notre confiance en eux ne peut que nous donner un déplaisu- secret. Un exemple de fausseté nous fait voir que nous ne pouvons pas compter sur ce qu'ils nous disent ou nous promettent : un exemple d'absurdité nous inspire un doute général sui" leiu- raison, et par conséquent sur leur conduite. Un exemple de caprice et de légèreté nous fait conclm'c que nous ne devons pas nous reposer sui' leurs affections.
Cinquième cause. Désir de l'unanimité trompé. L'unanimité nous plaît. Cette harmonie entre les sentiments d' autrui et les nôtres est le seul gage que nous puissions avoir hors de nous de la vérité de nos opinions et de l'utilité des procédés qui en sont la suite. D'ailleurs, nous aimons à nous entretenir sur les objets de nos goûts : c'est une source de souvenirs ou d'espérances agréables. La conversation des personnes qui ont avec nous cette conformité de goûts augmente ce fonds de plaisirs, en fixant notre attention sur ces objets, et en nous les présentant sous de nouvelles faces.
Sixième cause. Uenvie. Celui qui jouit sans nuire à personne ne devrait pas, ce semble, avoir d'ennemis : mais on (Urait que sa jouissance ajDpauvi-it ceux qui ne la partagent pas.
C'est une observation commime que l'envie est plus forte contre des avantages récents que contre ceux dont la possession est ancienne. Aussi le mot parvenu a toujours une acception injmieuse. Il suffit qu'il exprime un succès nouveau : l'envie ajoute comme idées accessoires des souvenirs humiliants et un mépris simidé.
L'envie conduit à l'ascétisme ; tous les hommes ne peuvent pas avoir des jouissances égales, wi la (hftércnee des âges, des circonstances et des richesses ; mais la sévérité des privations pourrait les 'mettre tous au même niveau. L'envie nous fait donc pencher vers les spéculations rigides en morale, comme im moyen de réduire le taux des plaisirs : on a dit avec raison (ju'un homme qui serait né avec im organe de plaisir de plus que les autres aurait été poursuivi comme un monsti'c.
Telle est l'origine des antipathies : tel est le faisceau de sentiments divers dont elles se composent. Poiir en modérer la violence, il faut se rappeler qu'il ne peut point exister de conformité parfaite entre
ET d'antipathie. 11
deux indi'^idus ; que si on se livre à ce sentiment insociable, il ira toujours en croissant, et rétrécira de plus en plus le cercle de notre bienveillance et de nos plaisirs ; qu'en général nos antipathies réagissent contre nous, et qu'il est en notre pouvoir' de les afFaiblii-, de les éteindi'e même en éloignant de notre esprit la pensée des objets qui les excitent. Heureusement les causes de sympathie sont constantes et natui'elles ; les causes d'antipathie sont accidentelles et passagères.
On peut ranger les écrivains moraux en deux classes : les uns qui travaillent à extirper les plantes vénéneuses de l'antipathie, les autres qui cherchent à les propager. Les premiers sont sujets à être calomniés, les seconds se font respecter, parce qu'ils servent sous un voile sj^écieux la vengeance et l'envie. Les Livres les plus promptement célèbres sont ceux qui ont été faits sous la dictée du démon de l'antipathie, libelles, ouvrages de parti, mémoii-es satiriques, etc. Le Télémaque ne dut ses succès éclatants ni à sa morale ni au charme du style, mais à l'opinion générale qu'il contenait la satire de Louis XIV et de sa cour. Lorsque Hume, dans son histoire, voulut calmer l'esprit de parti et traiter les passions comme un chimiste qui analyse les poisons, 0. souleva contre lui le peuple des lecteui's : les hommes ne voulaient pas qu'on leur prouvât qu'ils étaient plus ignorants que méchants, et que les siècles passés, toujoui-s vantés pour déprécier le présent, avaient été plus féconds en malheurs et en crimes.
Heureux poui' lui-même, heureux l'écrivain qui se li%Te aux deux faux principes : à lui appartient le champ de l'éloquence, l'emploi des figures, la véhémence du style, les expressions exagérées, et toute la nomenclatm'e \Tilgaire des passions. Toutes ses opinions sont des dogmes, des vérités éternelles, immuables, inébranlables comme Dieu et comme la nature. Il exerce en écrivant le pouvoir d'un despote, et proscrit ceux qui ne pensent pas comme lui.
Le partisan du principe de l'utilité n'est pas, à beaucoup près, dans une position si favorable à Téloquenee. Ses moyens diffèrent comme son objet. Il ne peut ni dogmatiser, ni éblouii-, ni siu-prendre : il s'oblige à définir tous les termes, à employer le même mot dans le même sens. Il est longtemps à s'établir, à s'assiu'er de ses bases, à préparer ses instniments, et 0. a tout à craindi-c de l'impatience qui se lasse de ses préKminaires, et veut d'abord arriver aux grands résultats. Cependant cette marche lente et précautionnée est la seule qui mène au but ; et s'il est donné à l'éloquence de répandre les vérités dans la multitude, c'est à l'analyse seule qu'il est réservé de les découvrir.
Non fumum rx fxigore sed ex fnmo darc litcem Coffitaf.