CHAPITRE V
ÉCLAIRCISSEMENT ULTÊRIErB.
Objections résolues touchant le principe de l'utilité.
On peut élever de petits scrupules, de petites difficultés verbales contre le principe de l'utilité, mais on ne peut lui opposer aucune objection réelle et distincte. En effet, comment poiu'rait-on le combattre, sinon par des raisons tirées de ce principe même ? Dire qu'il est dangereux, c'est dire qu'il peut être contraire à l'utilité de consulter l'utilité.
L'embarras, siu- cette question, tient à une espèce de perversité dans le langage. On a coutume de représenter la vei^tu en opposition à V utilité. La vertu, dit-on, est le saeiifice de nos intérêts à nos devoii's. — Pour exprimer des idées claires, il faudrait dii'e qu'il y a des intérêts de différents ordres, et que divers intérêts, dans certaines circonstances, sont incompatibles. La vertu est le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeiu", d'un intérêt momentané à im intérêt durable, d'un intérêt douteux à un intérêt certain. Toute idée de vertu qui ne dérive pas de cette notion est aussi obscui-e que le motif en est précaire.
Ceux qui, par accommodement, veulent distinguer la politique et la morale, assigner poiu* piincipe à la première l'utilité, à la seconde la justice, n'annoncent que des idées confuses. Toute la différence qu'il y a entre la politique et la morale, c'est que l'ime dirige les opérations des gouvernements, l'autre diiige les procédés des individus ; mais leiu" objet commun, c'est le bonheur. Ce qui est politiquement bon ne saui-ait être moralement mauviùs, à moins que les règles d'arithmétique, qui sont vi'aies pour les grands nombres, ne soient fausses poui' les petits.
On peut faii'e du mal en croyant suivre le principe de l'utilité. Un esprit faible et borné se trompe en ne prenant en considération qu'une petite partie des biens et des maux. Un homme passionné se trompe en mettant ime importance extrême à un bien qui lui dérobe la vue de tous les inconvénients. Ce qui constitue le méchant, c'est l'habitude de plaisirs nuisibles aux autres ; et cela même suppose l'absence de plusieiu's espèces do plaisirs. Mais on ne doit pas rejeter sur le ^^'i'^'^'P^ les fautes qui lui sont contraires, et que lui seul peut servir à rectifier. Si un homme calcule mal, ce n'est pas l'arithmétique qm est en défaut, c'est lui-même. Si les reproches qu'on fait à Machiavel sont fondés, ses eri'eurs ne ^•iennent pas d'avoir consulté le principe de V utilité, mais d'en avoir fait des applications fausses. L'auteur de Y Anti -Machiavel l'a bien senti. Il réfuta le
rÉpoxse aux objections. 1.")
Prince, en faisant voir que ses maximes sont funestes, et que la mauvaise foi est une mauvaise politique.
Ceux qui, d'après la lectiu^e des Offices de Cicéron, et des moralistes platoniciens, ont une notion confuse de Vutile, comme opposé à Vhonnête, citent souvent le mot d'Aristide sur le projet dont Thémistocle n'avait voulu s'ouvrir qu'à lui seul. " Le projet de Thémistocle est très-avantageux," dit Aristide au peuple assemblé, "mais il est trèsinjuste." On croit voir là une opposition décidée entre l'utile et le juste ; on se trompe : ce n'est qu'une comparaison de biens et de maux. Injuste est un terme qui présente la collection de tous les maux résultant d'une situation où les hommes ne peuvent plus se fier les uns aux autres. Aristide aurait pu dire : " Le projet de Thémistocle serait utile pour un moment et nuisible pour des siècles : ce qu'il nous donne n'est rien en comparaison de ce qu'il nous ôte*."
Ce principe de Vutilité, dira-t-on, n'est que le renouvellement de l'épicuréisme ; or, on sait les ravages que cette doetiine fit dans les mœurs, elle fut toujours celle des hommes les plus con-ompus.
Épicm'e, il est vrai, a seul, parmi les anciens, le mérite d'avoir connu la véritable source de la morale ; mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences qu'on lui impute, c'est supposer que le bonheiu- peut être ennemi du bonheur même. Sic prcesentihus utaris voJuptatihus ut futuris non noceas. Sénèque est ici d'accord avec Épicure : et que peut-on désirer de plus poiu' les moeurs que le retranchement de tout plaisir nuisible à soi-même ou aux autres ? Or, cela même, n'est-ce pas \q principe de V utilité'?
" Mais/' dira-t-on encore, " chacun se constitue juge de son utilité; toute obligation cessera donc quand on croira n'y plus voir son intérêt."
Chacun se constitue juge de son utilité ; cela est et cela doit être ; autrement l'homme ne serait pas un agent raisonnable : celui qui n'est pas juge de ce qui lui convient est moins qu'un enfant, c'est un idiot. L'obligation qui enchaîne les hommes à leurs engagements n'est autre chose que le sentiment d'un intérêt d'une classe supérieure qui l'emporte sur un intérêt subordonné. On ne tient pas les hommes uniquement par l'utilité particulière de tel ou tel engagement ; mais dans les cas où l'engagement devient onéreux à l'une des parties, on les tient encore par l'utilité générale des engagements, par la confiance que chaque homme éclairé veut inspirer poiu" sa parole, afin d'être considéré comme homme de foi, et de jouir des avantages
* Cette anecdote ne vaut la peine d'être citée que pour éclaircir le sens des mots, car sa fausseté est démontrée. ( Vot/ez Mit fort, Histoire de la Grèce.) Plutarque, qui voidait honorer les Athéniens^ aurait été bien embarrassé à concilier avec ce noble sentiment de justice la plus grande partie de leur histoire.