FAIRE EN SORTE QU^UN DESIR DONNE
Ôtcr au peuple un joiu' de la semaine des plaisirs reconnus innocents, c'est lui ôter une portion de son bonheur : car si le bonheur n'est pas composé d'amusements, de quoi donc est-il composé ? Comment peut-on justifier la sévérité du législateur qui, sans nécessité, vient enlever à la classe laborieuse les petites jouissances qui adoucissent la coupe amère de ses travaux, et la forcer à la tristesse ou au vice, sous un prétexte religieux ?
Il y a deux manières de faii-e du mal dans un État : l'une est d'introduire des peines, l'autre d'exclure des plaisirs. Si l'une de ces manières de nuire est condamnable, comment l'autre pourraitelle être louable ? Toutes les deux sont des actes de tyrannie ; car en quoi peut consister la t}Tannie si ce n'est en cela ? Observez que je parle des effets seuls ; je sais qu'on a en vue un certain bien ; mais il est plus aisé de raisonner vaguement que d'approfondir, de flotter çà et là entre la folie et la sagesse que de persévérer dans l'une ou dans l'autre, de suivi-e la force du préjugé que de résister au torrent. Quelque bonne que soit l'intention, U est certain que la tendance de cet ascétisme est malfaisante et immorale.
Heureux le peuple qu'on voit s'élever au-dessus des -vaces brutaux et grossiers, étudier l'élégance des mœurs, les plaisirs de la société, les embellissements des jardins, les beaux-arts, les sciences, les jeux publics, les exercices de l'esprit. Les religions qui inspirent la tristesse, les gouvernements qui rendent les hommes défiants et qui les séparent, contiennent le germe des plus grands vices et des passions les plus nuisibles.
CHAPITKE V.
FAIRE EN SOETE QTj'Oî DÉSIR DONNÉ SE SATISFASSE SANS PRÉJUDICE, OU AVEC LE MOINDRE PRÉJUDICE POSSIBLE.
Les désu's, ceux dont nous venons de parler, ainsi que d'autres dont nous n'avons pas encore fait mention, sont susceptibles d'être satisfaits de diifércntes manières et à différentes conditions, dans tous les degrés de l'échelle morale, depuis l'innocence jusqu'au plus grand crime. Que ces désii-s puissent se satisfaii'e sans préjudice, voUà le I)remier objet à remphi- ; mais si on ne peut les régler à ce point, que leur satisfaction n'entraîne pas un préjudice aussi grand pour la communauté que celui qui résulte d'une loi A-iolée, voilà le second. Si on ne peut pas même obtenir cela, tout disi)oser de manière que ^indi^•idu placé par ses désirs entre deux délits soit porté à choisir le moins nuisible, voilà le troisième ; ce dernier objet parait humble ;
c'est une espèce de composition avec le vice : on marchande poiir ainsi dire avec lui, et on cherche à le contenter au moindre prix possible.
Voyons comme on peut traiter sui" tous ces points avec trois classes de désirs impérieux, 1° la vengeance, 2° l'indigence, 3° l'amour.
SECTION I
Poui* satisfaire sans préjudice les appétits vindicatifs, H y a deux moyens : 1° Procurer un redressement légal à toute esjoèce d'injiu-e ; 2" procurer un redressement compétent aux injm'cs qui affectent le point d'honneur.
Pour satisfaire ces appétits vindicatifs avec le moindi-e préjudice possible, il n'y a qu'un expédient, c'est de se montrer indulgent pour le duel. Reprenons ces différents chefs.
1° Procurer un redressement légal à toute espèce cVinjure.
Les vices et les vertus du genre humain dépendent beaucoup des circonstances de la société. L'hospitalité, comme on l'a observé, est le plus pratiquée où elle est le plus nécessaire. Il en est de même de la vengeance. Dans l'état de nature, la crainte des vengeances privées est le seul frein de la force, la seule sauvegarde contre la violence des passions : elle correspond à la crainte de la peine dans un état de société politique. Chaque progrès dans Tadmiaistration de la justice tend à diminuer la force des appétits vindicatifs, et à prévenir les actes d'animosité privée.
Le principal intérêt que l'on ait en ^^.le dans le redressement légal est celui de la partie lésée. Mais l'offenseur lui-même trouve son profit dans cet arrangement. Laissez un homme se venger luimême, et sa vengeance ne connaît point de limites : accordez-lui ce que de sang-froid vous regardez comme une satisfaction compétente, en lui défendant d'aller plus loin, il aimera mieux accepter ce que vous lui donnez sans couiii- aucim hasard, que de s'exposer au jugement de la loi en essayant de prendre une plus grande satisfaction par lui-même. Yoilà donc im bienfait accessoire qui résulte du soin de prociu'er un redressement juridique. Les représailles sont prévenues. Couvert du boucher de la justice, le transgressem*, après son délit, se trouve dans im état de sCu'eté comparative sous la protection de la loi.
n est assez évident que mieux on a pourvu axi redi'essement légal, plus on a diminué le motif qui peut inciter la partie lésée à se le prociu'cr par elle-même. Que chaque peine qu'im homme est exposé à souffi'ir par la conduite cFim autre fût suivie à l'instant d'im plaisir équivalent à ses yeux, l'appétit irascible n'existerait pas. La suppo-
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sition est évidemment exagérée. Mais exagérée comme elle l'est, elle renferme assez de vérité pour montrer que chaque amélioration qu'on peut faire dans cette branche de la justice tend à diminuer la force des passions vindicatives.
Hume a observé, en parlant des époques barbares de l'histoire d'Angleterre, que la grande difficulté était d'engager la partie lésée à recevoh' satisfaction, et que les lois qui concernaient les satisfactions avaient autant en rue de borner le ressentiment que de lui prociu'er ime jouissance.
n y a plus: instituez une peine légale pour une injure, vous donnez lieu à la générosité ; vous créez une vertu. Pardonner xme Lnjme quand la loi offre xvae satisfaction, c'est reprendre sur son adversaire ime espèce de supériorité par l'obligation qui en résulte. On ne jjeut plus attribuer le pardon à la faiblesse, le motif est audessus du soupçon.
2° Procurer un redressement compétent pour les injures qui attaquent Je point d'honneur en particulier.
Cette classe d'injures demande une attention d'autant plus partictilière qu'elles ont une tendance plus marquée à provoquer les passions %indieatives. J'en ai dit assez dans le second Kvi-e, chap. xiv, poiu" me dispenser d'y revenir.
À cet égard, la jmisprudence française a été longtemps supérieure à toutes les autres.
La jurisprudence anglaise est éminemment défectueuse sur ce point. Elle ne connaît pas l'honneur. Elle n'a aucim moyen d'estimer une insulte corporelle que par la dimension de la blessure. — EUe ne soupçonne pas qu'il y ait d'autre mal dans la perte de la réputation, que la perte de l'argent qui peut en être la conséquence. — Elle considère l'argent comme le remède à tous les maux, le palliatif de tous les affii'onts, l'équivalent de toutes les insultes. — Celui qui n'en a pas reçu n'a rien du tout ; celui auquel on en a donné ne peut manquer de rien. — îfullc réparation que pécimiaire, — Mais il ne faut pas reprocher à la génération présente la grossièreté des âges de barbarie : les lois ont été établies avant que les sentiments d'honnciu" fussent développés. L'honneur existe dans le tribimal de l'opinion, et ses arrêts se prononcent même avec ime force toute particulière.
Cependant, on ne peut douter que le sUence de la loi n'ait un mauvais effet. Un Anglais ne saurait venir en France sans observer combien le sentiment de l'honneiu" et le mépris de l'argent descendent, pour ainsi dire, dans les conditions infériem-es beaucoup plus en France qu'en Angleterre ; cette différence est siu-tout re-
marquable dans l'année. Le sentiment de la gloii-e, l'orgueil du désintéressement se reproduisent partout dans les simples soldats, et ils CToii-aient ternir- ime belle action en la mettant à prix. Un sabre d'honneur est la première des récompenses.
3° Montrer de Fimlulgence au duel.
Si l'homme offensé ne veut pas se contenter de la satisfaction offerte par les lois, il faut être indulgent pour le duel. Où le duel est établi, on n'entend presque plus i)arler d'empoisonnement et d'assassinat. Le mal léger qui en résulte est comme une prime d'assurance par laquelle une nation se garantit du mal grave des deux autres délits. — Le duel est un préservatif de politesse et de paix : la crainte d'être obligé de donner ou recevoir un défi détruit les querelles dans leur germe. — Les Grecs et les Romains, nous dit-on, se connaissaient en gloire, et n'ont pas connu le duel. — Tant pis pour eux : leur sentiment de gloii-e ne s'opposait ni au poison ni à l'assassinat. Dans les dissensions politiques des Athéniens, la moitié des citoyens complotait la destruction de l'autre. — Voyez ce qui se passe en Angleterre, en Mande, et comparez avec les dissensions de la Grèce et de Rome. — Clodius et Milon, dans nos mœurs, se seraient battus en duel : selon les mœiu's romaines, ils projetaient réciproquement de s'assassiner, et celui qui tua son adversaire ne fit que le prévenir.
Dans l'île de Malte le duel était devenu une espèce de fiu'cur, et, pour ainsi dire, de g-ueiTe civile. Un des grands-maitres fit des lois si sévères, et les fit exécuter si rigom^eusement, que le duel cessa ; mais ce fut poui' faire place à im délit qui réunit la lâcheté à la cruauté. L'assassinat, inconnu auparavant parmi les chevaliers, devint si commim, qu'on regretta bientôt le duel, et qu'enfin on le toléra expressément dans ime certaine place et à certaines heiires. Le résultat fut tel qu'on l'avait attendu. Dès qu'on eut ouvert une carrière honorable à la vengeance, les moyens clandestins furent rendus à l'infamie.
Les duels sont moins communs en Italie qu'en France et en Angleterre : les empoisonnements et les assassinats le sont beaucoup plus.
En France, les lois contre le duel étaient sévères, mais on trouvait moyen de les éluder. D'accord poiu' se battre, on s'entendait pour se faire ime quercUe par manière de prélude.
En Angleterre, la loi confond le duel et le meurtre : mais les jui'és ne les confondent pas ; ils absolvent, ou, ce qui revient au même, Us prononcent manslauyhter (homicide involontaire). Le peuple est mieux guidé par le bon sens que les juristes ne l'ont été par leur
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science. Xe vaudrait-il pas mieux placer le remède dans la loi que dans la subversion des lois ?
SECTION n.
Venons à Viadigence : nous avons à considérer ici les intérêts des pauvi-es eux-mêmes et ceux de la communauté.
Un homme privé des moyens de subsister est poussé, par le plus iiTésistible des motifs, à commettre tous les crimes par lesquels il peut pourvoir à ses besoins. Où ce stimulant existe il est inutile de le combattre par la crainte de la peine, parce qu'il en est peu qui puissent être plus grandes, et aucune qui, à raison de son incei-titude et de son éloignement, puisse paraître aussi grande que la souffi-ance de mourir de faim. On ne peut donc se garantir des effets de l'indigence qu'en procurant le nécessaire à ceux qui ne l'ont pas.
On peut sous ce rapport distinguer les indigents en quatre classes : 1° les pauvres industrieux : ceux qui ne demandent qu'à ti'avaiUer pour vivi'e : 2° les mendiants paresseux : ils aiment mieux se fier à la charité précaire des passants que de subsister par leur travail : 3° les personnes suspectes : ceux qui ayant été mis en justice pour un frime, et absous à cause de Finsuffisance des preuves, sont restés avec vme tache sm* leur réputation qui les empêche de trouver de l'emploi : 4° les . criminels qxii ont achevé leur temps de prison, et qui sont remis en liberté. Ces différentes classes ne doivent pas être traitées de la même manit-re ; et dans les établissements pour les pauvi-es, il faut avoir im soin particulier de séparer les classes suspectes et les classes innocentes. Une brebis infectée, dit le proverbe, suffit pour gâter tout le troupeau.
Tout ce qu'on peut faire gagner aux pauvres par leur travail n'est pas seulement im profit pour la communauté, c'en est un pour euxmêmes. Le temps doit être rempli comme la vie doit être soutenue. C'est l'humanité qui prescrit de trouver des occupations poirr le soui-d, l'aveugle, le muet, l'estropié, l'impotent, l'infirme. — Les gagés de l'oisiveté ne sont jamais aussi doux que la récompense de l'industrie.
Si xm homme a été mis en justice, accusé d'un crime d'indigence, lors même qu'il serait absous, on doit exiger de lui qu'il rende compte de ses moyens de subsistance, au moins poiu- les six derniers mois. S'ils sont honnêtes, cette recherche ne peut lem- faii-e aucun tort. S'ils ne le sont pas, il faut agii- en conséquence.
Pour la facihté de trouver de l'occupation, les femmes ont un désavantage paiiiculier, piincipalement ceUes d'une condition un peu au-dessus du travail ordinaire. Les hommes, ayant plus d'activité, plus de Ubeité, plus de dextérité peut-être, s'empai'ent même
des travaux qui conviendraient le mieux au sexe, et qui sont presque indécents entre les mains d'un homme. On voit des hommes vendre des jouets d'enfants, tenii' des boutiques de mode, faire des souliers de femmes, des corps de femmes, des robes de femmes. Ce sont des hommes qui remplissent la fonction de sages-femmes. J'ai souvent douté si l'injustice de la coutume ne pourrait pas être redressée par la loi, et si les femmes ne devi-aient pas être mises en possession de ces moyens de subsistance à l'exclusion des hommes. Ce serait un moyen indirect d'obider à la prostitution, en ménageant aux femmes des occupations convenables.
La pratique d'employer des hommes comme accoucheurs, qui a excité des réclamations si vivas, n'est point encore généralement adoptée, excepté dans les premières classes, où l'anxiété est plus grande, et dans les dernières quand le danger paraît éminent. Il serait donc dangereux de donner une exclusion légale aux hommes, ail moins jusqu'à ce qu'on eût formé parmi les femmes des élèves capables de les remplacer.
Par rapport au traitement des pau\Tes, on ne peut i)oin.t proposer de mesure universelle; il faut se détenniner par les circonstances locales et nationales. En Ecosse, à l'exception de quehjues gTandes villes, le gouvernement ne se mêle pas du soin des pauvi-es. En Angleterre, la taxe pour eux monte à plus de trois millions sterlin»*. Cependant leur condition est meilleure en Ecosse qu'en Angleterre. L'objet est mieux rempli par les mœui's que -par les loLs. Malgré les inconvénients du système anglais, on ne peut pas y renoncer tout d'un coup ; autrement la moitié des pauvres péiirait avant que les habitudes nécessaires de bienveillance et de frugaKté eussent pris racine. En Ecosse l'influence du clergé est très-salutaii-e : n'ayant qu'un salaire médiocre et point de dîmes, les curés sont connus et respectés de leurs paroissiens. En Angleterre, le clergé étant riche et ayant des dîmes, le curé est souvent en quereUe avec les siens, et les connaît trop peu.
En Ecosse, en Mande, en France, les pauvi'es sont modérés dans leiu's bcsoias, A î^aplcs, le climat sauve la dépense du feu, du logement, et presque de l'habillement. Dans les Indes orientales l'habillement est à peine nécessaire, excepté pour la décence. En Ecosse, l'économie domestique est bonne à tous égards, hors la propreté. En Hollande, elle est aussi bonne qu'elle peut l'être sous tous les rapports ; en Angleterre, d'un côté les besoins sont plus grands qu'ailleurs, et l'économie est peut-être sui- un plus mauvais pied qu'en aucun pays du monde.
* Elle a bien augmenté depuis. Il y a eu des années où elle a passé sis millions.