CHAPITRE XIX
rsAGEs qu'on peut tirer du pouvoir de l'instruction.
L'instruction ne forme pas un chef à part, mais ce titre est commode pour ramener à un centre des idées cparses.
Le gouveniement ne doit pas tout faire par sa puissance, elle ne met que des bras à sa disposition ; c'est par sa sagesse qu'il étend son empire sur les esprits. Quand il commande, il donne aux sujets im intérêt factice d'obéir ; quand il éclaire, il leur d(inne un motif intérieur qui ne s'afi"aiblit point. La meilleure manière d'instniire est de publier simplement des faits, nuiis quelquefois il con^•ient d'aider le public à former son jugement sur ces mêmes faits.
Quand on voit des mesures du gouvernement, excellentes en ellesmêmes, tomber par l'opposition d'im peuple ignorant, on se sent d'abord irrité contre cette nudtitude grossière, et rebuté de chercher le bonheur pubKc ; mais quand on \-ient à réfléchir, quand on observe que cette opposition était facile à prévoir, et que le gouvernement, dans rorgueilleuso habitude de l'autorité, n'a fait aucune démarche
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poiu- préparer les esprits, pour dissiper les préjugés, pour concilier la confiance, l'indignation doit se transférer du peuple ignorant et trompé, à ses dédaigneux et despotiques conducteui-s.
L'expérience a démontré, contre l'attente générale, que les papiers publics étaient un des meilleurs moyens de diiàgcr l'opinion, d'apaiser ses mouvements fiévi-eux, de faii'c évanouir les mensonges, les nimeui-s artificieuses par lesquels les ennemis de l'État essayent leurs mauvais desseins. Dans ces pajoiers publics, l'instniction peut descendre du gouvernement au peuple, ou remonter du peuple au gouvernement : plus il y règne de liberté, plus il peut juger le coiu's de l'opinion, plus il agit avec certitude.
Pour en sentir toute Tutilité, il faut se reporter au temps où ces papiers publies n'existaient pas, et considérer les scènes d'impostui-es, soit politiques, soit religieuses, qui se sont jouées avec succès dans les pays où le peuple ne savait pas lii'e. Le dernier de ces grands imposteurs à manteau royal a été PugatcheflP. Aurait-il pu de nos jours soutenir ce personnage en France ou en Angleterre ? La foiu'be n'am-ait-elle pas été dévoUée aussitôt qu'annoncée ? Ce sont des crimes qu'on ne tente pas même chez des nations éclairées, et la facilité de vérifier les impostures les empêche de naître.
Il est bien d'autres pièges dont le gouvernement pourrait garantir le peuple par des instractions publiques. Combien de fi-audes pratiquées dans le commerce, dans les arts, dans le prix ou la natiu'e des denrées, qu'il serait aisé de faii'e cesser en les dévoilant 1 Combien de remèdes dangereux ou plutôt de véritables poisons débités avec impudence par des empiriques, comme des secrets merveilleux, et dont il serait aisé de désabuser les esprits les plus crédules en faisant connaître leur composition ! Combien d'opinions malfaisantes, d'erreurs funestes ou absurdes, qu'on poiuTait an'êter à leiu' naissance, en éclairant le public ! Lorsque la folie du magnétisme animal, après avoir séduit les sociétés oisives de Paris, commençait à se répandre dans toute l'Eiu-ope, lui rapport de l'académie des sciences, par la seule force de la vérité, fit retoml)cr Mesmer dans la foule méprisable des charlatans, et ne lui laissa d'autres disciples que des sots incm-ables dont l'admiration acheva de le décrier. Youlez-vous guérir im peuple ignorant et superstitieux, envoyez dans les villes et dans les campagnes, en qualité de missionnaires, des jongleurs, des faiseurs de prodiges, qui commencent par étonner le peuple, en produisant les plus singiûiers phénomènes, et qui finissent par l'éclairer. Plus on connaîti'a la magie naturelle, moins on sera la dupe des magiciens. Je voudi'ais avec quelques précautions que le miracle de saint Janvier fût répété à Xaples, dans toutes les classes publiques, et qu'on en fît un des jouets de l'enfance.
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La principale instruction que le gouvernement doit au peuple est la connaissance des lois. Comment veut-on qu'elles soient obéies si elles ne sont pas connues ? Comment peuvent-elles être connues si elles ne sont pas publiées sous les formes les plus simples, de manière que chaque individu puisse trouver par lui-même celle qui doit servir de règle à sa conduite ?
Le législateiu" pourrait influer sur l'opinion publique en faisant composer un corps de morale politique, analogue au corps de droit, et diAT.sé de la même manière, en code général et en code particulier. Les questions les j^lus délicates, relatives à chaque profession, pourraient être éclaircies. Il ne faudrait j)as se borner à de froides leçons ; en y mêlant des traits historiques bien choisis, on en ferait un manuel d'amusement pour tous les âges.
ComjDoser de tels codes moraux ce serait dicter, poui" ainsi dire, les jugements que doit prononcer l'opinion publique sur les diverses questions de politique et de morale. On pourrait, dans le même esprit, ajouter à ces codes moraux un recueil des préjugés populaires, avec les considérations qui doivent leur servir d'antidote.
Si la puissance souveraine s'est jamais montrée aux hommes avec dignité, c'est dans ces Instructions qui furent publiées par Catherine II pour un code de lois. Qu'on veuille un moment considérer cet exemple unique, et le séparer du souvenir d'un règne ambitieux. Il est impossible de voir sans admiration une femme descendre du char de la victoire poui' civiliser tant de peuples à demi-barbares, et lemprésenter les plus belles maximes de la philosophie sanctionnées par l'attouchement du sceptre royal. Supérieui-e à la vanité de composer elle-même cet ouvi-age, elle emprunta ce qu'il y avait de meilleur dans les écrits des sages de ce siècle ; mais, en y ajoutant le poids de son autorité, elle fit plus pour eux qu'ils n'avaient fait pour elle. EUe semblait dii-e à ses sujets : " Vous me devez d'autant plus de confiance que j'ai appelé dans mon conseil les plus beaiix génies de mon temps : je ne crains pas de m'associer avec ces maitres de la vérité et de la vertu, poux qu'ils me fassent honte aux yeux de l'univers si j'ose les démentir." • On la vit, animée du même esprit, partager entre ses courtisans les travaux de la législation ; et si eUe fut souvent en contradiction avec elle-même, comme Tibère, qui était fatigué de la servitude du sénat, et qui aurait puni xm mouvement de liberté, cependant ces engagements solennels, contractés à la face du monde entier, fiu'ent comme des barrières qu'elle avait posées elle-même à son pouvoir, et qu'elle osa rarement franchir.