CHAPITRE XX
rSAGE À FAIRE DE LA PUISSANCE DE L'ÉDfCATION.
L'ÉDrcATioN n'est que le gouvernement qui s'exerce par le magistrat domestique.
Les analogies entre la famille et l'État sont de nature à frapper au premier coup cl'œil ; les différences sont moins saillantes, et il n'est pas moins utile de les indiquer.
1° Le gouvernement domestique doit être plus actif, plus vigilant, plus occupé de détails que le gouvernement civil. Sans une attention toujours soutenue, les familles ne subsisteraient pas.
L'autorité civile n'a rien de mieux à faille qu'à se fier à la prudence des individus pour la conduite de leurs intérêts personnels, qu'ils entendront toujours mieux que le magistrat. Mais le chef de famille doit continuellement suppléer à l'inexpérience de ceux qui sont soumis à ses soins.
C'est là qu'on peut exercer la consulte, cette politique que nous avons condamnée dans le gouvernement civil. Le gouvernement domestique peut écarter de ceux qui lui sont soumis les connaissances qui pourraient leur devenir nuisibles : il peut veiller sur leurs liaisons et leurs lectures ; il peut accélérer ou retarder le progrès de lem'S lumières, selon les circonstances.
2° Cet exercice continuel du pouvoir, qui serait sujet à tant d'abus dans l'État, l'est beaucoup moins dans l'intérieur de la famille ; en effet, le père ou la mère ont pom* leurs enfants une affection natui'eUe beaucoup plus forte que celle du magistrat ci^•il poui* les personnes qiù lui sont subordonnées. L'indulgence est le plus souvent en eux le mouvement de la nature : la sévérité n'est qu'un effet de la réflexion.
3° Le gouvernement domestique peut faire usage des peines dans bien des cii'constances où l'autorité civile ne le pourrait pas : c'est qu'un chef de famiUe connaît les individus, et que le législateur ne connaît que l'espèce. L'un procède sur des certitudes, l'autre sur des présomptions. Tel astronome serait capable peut-être de résoudre le problème de la longitude, le magistrat civil peut-il le savoir? peut-il lui ordonner cette découverte et le punir de ne l'avoir pas faite ? Mais l'instituteur particulier saura si tel problème de géométrie élémentaire est à la portée de son élève. Que la mauvaise volonté prenne le masque de rimpuissance, rinstitutcur ne s'y trompe guère ; le magistrat s'y tromperait nécessairement.
Il en est de même pour bien des vices : le magistrat public ne pourrait pas les réprimer, parce (pi'il faudrait établir des liureanx do
3rO LA PUISSANCE DE l'ÉDUCATION.
délation dans chaque famille. Le magistrat privé, ayant sous ses yeux, sous sa main, ceux qu'il est chargé de conduire, peut arrêter, dès leui" origine, ces mêmes \'ices, dont les lois ne pourraient punir que les derniers excès.
4° C'est surtout par le pouvoir des récompenses que ces deux gouvernements diffèrent. Tous les amusements, tous les besoins des jeunes élèves peuvent revêtir le caractère rémunératoire, selon la manière de les accorder avec telle condition, après tel travail. Dans l'île de Minorque on faisait dépendi'e la subsistance des jeunes garçons de leur adresse à tirer de l'arc ; et l'honneur de souffrir en public était, à Lacédémone, im des prix de la vertu pour la jeunesse guenière. Point de gouvernement assez riche pour faire beaucoup avec des récompenses ; point de père assez pauvre pour ne pas en avoir im fonds inépuisable.
C'est surtout la jeunesse, cette époque des impressions vives et dui'ables, que le législateur doit avoir en vue poui* diiiger le cours des inclinations vers les goûts les plus conformes à l'intérêt public.
En Kussie on a su engager la jeune noblesse à entrer dans le service par des moyens aussi puissants que bien imaginés. Il en résulte peut-être moins de bons effets pour l'esprit miKtaire que pour la vie civile. On les accoutume à l'ordre, à la vigilance, à la subordination. On les oblige à sortir de leurs retraites, où ils exercent ime domination corruj^trice sur des esclaves, et à se produire sur un plus grand théâtre où ils ont des égaux et des supéiieurs. La nécessité de se fi'équenter amène le désir de se plaire : le mélange des états diminue leurs préjugés réciproques, et l'orgueil de la naissance est réduit à plier devant les grades du sei"vice. Fn despotisme domestique illimité, comme était celui de la Russie, ne pouvait que gagner à se convertir en im gouvernement miKtaire qui a ses limites. Ainsi, dans les circonstances données de cet empire, il était diflScile de trouver un moyen général d'éducation qui répondit à plus d'objets utiles.
Mais à n'envisager dans l'éducation qu'un moyen indii'ect de prévenir les délits, il y faut une réforme essentielle. La classe la plus négligée doit devenir l'objet principal des soins. Moins les pères sont capables de remplir ce devoir, plus il est nécessaire que le gouvernement les remplace. Il doit veiller non-seidement sur des orphelins laissés dans l'indigence, mais encore siir les enfants dont les parents ne peuvent phis mériter la confiance de la loi pour cette charge importante, sur ceux qui ont déjà commis quelque délit, ou qui, destitiiés de protccteiu's et de ressoiu'ces, sont livrés à toutes les séductions de la misère. Ces classes, absolument négligées dans la plupart des ïîtats, deviennent la pépinière du crime.
Un homme d'ime rare bienfaisance, le chevalier Paulet, avait créé à Paris un établissement poux plus de deux cents enfants, qu'il prenait dans la classe la plus indigente, dans la mendicité. Tout roulait sur quatre piincipes. Ofirir aux élèves plusieurs objets d'étude et de travail, et laisser la plus grande latitude possible à leurs goûts ; — les employer réciproquement à s'instruii-e, en présentant au disciple l'honneur de devenir maître à son tour, comme la plus grande récompense de ses progrès ; — leiu' confier tout le sei^vice domestique, pour réunir le double avantage de leur instniction et de l'économie ; les gouverner par eux-mêmes, et mettre chacun d'eux sous l'inspection d'un plus ancien, de manière à les rendre cautions les uns pour les autres. Dans cet établissement tout respii-ait une apparence de liberté et de gaîté : il n'y avait d'autres peines qu'une oisiveté forcée, et un changement d'habits*. Les élèves un peu avancés en âge s'intéressaient au succès général comme le fondateur, et tout allait encore en se perfectionnant, lorsque la révolution a engloxiti cette petite colonie dans le désastre de la fortune publique.
On pourrait donner plus d'étendue aux institutions de cette espèce, et les rendre moins dispendieuses, soit en y multipliant les ateliers, soit en y gardant les élèves jusqu'à l'âge de dix-hmt ou vingt ans, afin qu'ils eussent le loisir d'acquitter les fi'ais de leur éducation, et de contribuer à celle des plus jeunes. Des écoles sur ce plan, au lieu de coûter à l'État, pourraient devenir des entreprises lucratives. Mais il faudi'ait intéresser les élèves eux-mêmes au travail, en les payant à peu près comme des ouvriers libres, et en leur faisant un fonds d'économie qui leur serait remis à l'époque de leur étabHssement.