RÉPONSE À UNE OBJECTION
Mais peut-être les lois de la propriété sont bonnes pour ceux qui possèdent, et oppressives pour ceux qui n'ont rien. Le pauvre est peut-être plus malheureux qu'il ne le serait sans elles.
Les lois, en créant la propriété, ont créé la richesse : mais par rapport à la pauvreté, elle n'est pas l'ouvrage des lois, elle est l'état primitif de l'espèce humaine ; l'homme qui ne subsiste que du jomau jour est précisément l'homme de la nature, le sauvage. Le paurre dans la société n'obtient rien, je l'avoue, que par un travail pénible, mais dans l'état naturel que peut-il obtenir- qu'au piix de ses sueurs ? La chasse n'a-t-elle pas ses fatigues, la pêche ses dangers, la gueiTe ses incertitudes ? Et si l'homme paraît aimer cette rie aventurière, s'il a im instinct avide de cette espèce de périls, si le sauvage jouit avec délices d'une oisiveté si chèrement achetée, faut-il en conclm-e qu'il est plus heui-eux que nos cultivateui's ? Xon : le travail de ceux-ci est plus xmiforme, mais la récompense est plus assurée, le sort de la femme est beaucoup plus doux, l'enfance et la vieillesse ont plus de ressources, l'espèce multiplie dans ime proportion mille fois jilus grande, et cela seul suffit poiu' montrer de quel côté est la supériorité de bonheui'. Ainsi les lois, en créant la richesse, sont encore les bienfaitrices de ceux qui restent dans la pauvreté naturelle. Us participent plus ou moins aux plaisirs, aux avantages et aux secours d'une société civilisée. Lciu' industrie et leur travail les placent parmi les candidats de la fortxme. Et n'ont-ils pas leurs plaisii's d'acquisition? L'espéiunce ne se mêle-t-eUe pas à leurs travaux ? La sûreté que la loi leur donne est-eUe moins importante ? Ceux qui regardent de haut dans les rangs inférieurs voient tous les objets plus petits ; mais vers le bas de la pp-amide, c'est le sommet qui s'efface à son tour. Si loin de ces comparaisons, on ne songe pas à en faire ; on n'est jamais tourmenté de l'impossible. En sorte qu'à
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tout considérer, la protection des lois peut contribuer au bonheur de la chaumière autant qu'à la sécurité du palais.
On est étonné qu'un écrivain aussi judicieux que Beccaria ait interjeté dans un ouvrage dicté par la plus saine philosophie un doute subversif de l'ordre social : '^ Le droit de la propriété,^'' dit-il, " est un droit terrible, et qui n'est peut-être pas nécessaire." On a fondé siu' ce droit des lois tyranniques et sanguinaires. On en a fait un abus affreux. Mais le di'oit lui-même ne présente que des idées de plaisir, d'abondance et de sûreté. C'est ce di'oit qui a vaincu l'aversion naturelle du travail, qui a donné à l'homme l'empire de la terre, qui a fait cesser la vie eiTante des peuples, qui a formé l'amour de la patrie et celui de la postérité. Jouir promptement, jouir sans peine, voilà le désir universel des hommes. C'est ce désir qui est terrible, puisqu'il armerait tous ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose. Mais le droit qui restreint ce désir est le plus beau triomphe de l'humanité sur elle-même.