DES ATTEINTES PORTEES À LA PROPRIÉTÉ
volonté, et l'esprit d'industrie peut tomber dans un marasme fimeste au milieu des ressources natui-elles que présente un sol riche et fertile. Cependant la volonté est excitée par tant de stimiilants, qu'elle résiste à bien des découragements et des pertes. Une calamité passagère, quelque grande qu'elle soit, ne détruit pas l'esprit d'industrie. On le voit renaître après des guerres dévorantes qui ont appauvri des nations, comme on voit un chêne robuste, mutilé par une tempête, réparer ses pertes en peu d'années, et se couvrir de branches nouvelles. Il ne faut rien moins i)oui- glacer l'industiie que l'opération d'une cause domestique et pei-manente, teUe qu'un gouvernement iyrannique, une mauvaise législation, une religion intolérante qui repousse les hommes, ou une superstition minutieuse qui les abrutit.
Un premier acte de violence produii'a d'abord un certain degré d'appréhension ; voilà déjà quelques esprits timides découragés. Une seconde violence qui succède bientôt, répand une alai-me plus considérable. Les plus prudents commencent à resserrer leiu's entreprises, et abandonnent peu à peu une carrière incertaine. À mesui'e que ces attaques se réitèrent, et que le système d'oppression prend un eai'actère plus habituel, la dispersion augmente ; ceux qui ont fui ne sont pas remplacés ; ceux qui restent tombent dans un état de langueur. C'est ainsi qu'à la longue le champ de l'industrie, battu par ces orages, peut enfin se trouver désert.
L'Asie Mineure, la Grèce, l'Egypte, les côtes d'Afiique, si riches en agriculture, en commerce, en population, à l'époque florissante de l'empire romain, que sont-elles devenues sous l'absurde despotisme du gouvernement turc ? Les palais se sont changés en cabanes, et les cités en boui'gades. Ce gouvernement odieux à tout homme qui pense n'a jamais su qu'un État ne peut s'enrichir que par un respect inviolable pour les propriétés. UL n'a jamais eu que deux secrets poiu' régner, épuiser les peuples et les abrutii*. Aussi les plus belles contrées de la terre, flétries, stéiiles ou presque abandonnées, sont devenues méconnaissables sous les mains de ces barbares conquérants. Car il ne faut pas attribuer ces maux à des causes éloignées : les guerres ci\'iles, les invasions, les fléaux de la natui'e auraient pu dissiper les richesses, mettre les arts en fuite et engloutir les -villes. Les ports comblés peuvent se rouvrir", les commmiications se rétablissent, les manufactm'es renaissent, les villes sortent de leurs niines, tous les ravages se réparent avec le temps, si les hommes continuent à être hommes ; mais ils ne le sont plus dans ces malheui'euses contrées où le désespoir, eftet tardif, mais fatal, d'une longue insécurité, a détiTiit toutes les facultés actives de l'âme.
Si l'on voulait tracer l'histoire de cette contagion, on ferait voir que ses premières atteintes tombent sur la paitic aisée de la société.
100 MAUX RÉSULTANTS, ETC.
L'opiJence est l'objet des premières déprédations. Le superflu apparent s'évanouit peu à peu. Le besoin absolu se fait obéii- malgré les obstacles ; il faut vivre, mais quand on se borne à vivre, l' État languit et le flambeau de l'industrie ne jette plus que des étincelles mourantes. D'ailleiU's l'abondance n'est jamais si distincte de la subsistance, qu'on puisse blesser l'une sans porter une atteinte dangereuse à l'autre. Tandis que les uns ne perdent que le superflu, les autres perdent quelque portion de leur nécessaire ; car, par le système infiniment compliqué des liaisons économiques, l'opulence d'une partie des citoyens est l'unique fonds où une partie plus nombreuse trouve sa subsistance.
Mais on pourrait tracer un autre tableau plus riant et non moins instructif des progrès de la sûreté et de la prospérité, son inséparable compagne. L'Amérique septentrionale présente le contraste le plus frappant de ces deux états. La nature sauvage y est à côté de la nature ci\'ilisée. L'intérieur de cette immense région n'ofixe qu'une solitude effrayante, des forêts impénétrables ou des landes stériles, des eaux croupissantes, des vapeurs impiu'es, des reptiles venimeux : voilà ce qu'est la terre laissée à elle-même. Les hordes farouches qui parcourent ces déserts sans fixer leur habitation, toujours occupées à poursuivre leiu- proie, et toujours animées entre elles de rivalités implacables, ne se rencontrent que pour* s'attaquer, et parviennent souvent à s'entre-détruire. Il s'en faut bien que les bêtes féroces n'y soient aussi dangereuses pour l'homme, que l'homme même. Mais sur les limites de ces affreuses solitudes, quel aspect différent vient frapper les regards ! on croit embrasser du même coup d'œil les deux empires du mal et du bien. Les forêts ont fait place à des champs cultivés, les marais se dessèchent, les terrains s'affermissent, se couvi-ent de prah-ies, de pâtui'ages, d'animaux domestiques, d'habitations saines et riantes. Là, des cités naissantes s'élèvent sur des plans réguliers, des routes spacieuses les font communiquer entre elles ; tout annonce que les hommes, chei'chant les moyens de se rapprocher, ont cessé de se craindi-e et de s'entr' égorger. Là, des ports de mer, remplis de vaisseaux, reçoivent toutes les productions de la terre, et servent à l'échange de toutes les richesses. L^n peuple innombrable, qui vit de son travail dans la paix et dans l'abondance, a succédé à quelques peuplades de chasseui's, toujoui's placés entre la guerre et la famine. Qui a opéré ces prodiges ? Qui a renouvelé la surface de la terre ? Qui a donné à l'homme ce domaine sm- la natm'e embellie, fécondée et perfectionnée? Ce génie bienfaisant, c'est la sûreté. C'est la sûreté qui a opéré cette grande métamorphose. Et combien ses opérations sont rapides ! A peine y a-t-U deux siècles que Guillaume Penn vint aboi-der sur ces côtes sauvages avec ime colonie de vi-ais