SACRIFICES DE LA SÛRETÉ À LA SÛRETÉ
peut pas calculer, une irrégularité qui n'a point de principe fixe : eUe semble mettre tout le reste en péril, elle produit une alarme générale. Mais la défalcation est une déduction fixe, régulière, nécessaire, à laquelle on s'attend, qui ne produit qu'im mal du premier ordi-e, mais point de danger, point d'alarme, point de découi-agement pour l'industrie. Une même somme d'argent, selon la manière dont elle sera levée siu' le peuple, aura l'un ou l'autre de ces caractères, et produira en conséquence, ou les effets amortissants de l'insécurité, ou les effets vivifiants le la confiance.
Quant à la nécessité de ces défalcations, elle est évidente. Travailler et garder les travailleurs sont deux opérations différentes et pour un temps incompatibles. Il faut donc que ceux qui font naître les richesses par le travail en détachent quelque portion pour fournir à l'entretien des gardiens de l'État. La richesse ne peut donc se défendre qu'à ses propres dépens.
La société attaquée par des ennemis, soit étrangers, soit domestiques, ne peut se maintenir qu'aux dépens de la sûreté, non-seulement de ces mêmes ennemis, mais encore de ceux mêmes qu'il s'agit de protéger.
S'il y a des hommes qui n'aperçoivent pas cette liaison nécessaire, c'est qu'à cet égard comme à tant d'autres, le besoin du jour éclipse celui du lendemain. Le gouvernement tout entier n'est qu'un tissu de sacrifices. Le meilleur est celui où la valem" de ceux-ci est réduite à son moindi'e terme. La perfection pratique de la sûreté est une quantité qui tend sans cesse à s'approcher de la perfection idéale sans pouvoir" jamais y atteindre.
" 11 ne faut point prendre au peuple sur ses besoins réels, pour des besoins de l'Etat imaginaires."
" Les besoins imaginaires sont ce que demandent les passions et les faiblesses de ceux qui gouvernent, le charme d'im projet extraordinaii'e, l'envie malade d'ime vaine gloire, et une certaine impuissance d'esprit contre les fantaisies. Souvent ceux qui, avec un esprit inquiet étaient sous le prince à la tête des affaires, ont pensé que les besoins de l'État étaient les besoins de leurs petites âmes."*
L'auteiir des Lettres Persanes a trop fait de chapitres dans V Esprit des Lois. Qu'e.st-ce qu'on apprend dans cette description satùique? Si Montesquieu avait condescendu à faire ime énimiération simple des vrais besoins de l'État, on aurait mieux compris ce qu'il entendait par des besoins imaginaires.
Je vais donner un catalogue des cas où le sacrifice de quelque portion de la sûreté en fait de propriété est nécessaire pour en conserver la plus grande masse.
* Esprit des Lois, liv. xiii. c. i.