ÉCHANGES FORCÉS
La supposition contraii-e est tout aussi probable. Car si vous offriez plus que la maison ne vaut, il se hâterait de saisii' une cii'constance si heureuse, qui peut ne pas revenir, et le marché serait bientôt conclu de bon gré. S'il ne l'accepte pas, c'est une preuve que vous vous êtes trompé dans l'estimation que vous avez faite, et que si on lui ôtait sa maison aux conditions que vous ijroposez, on nuirait à sa fortune, sinon à ce qu'il possède, au moins à ce qu'il a di'oit d'acquéiii".
Non, répliquera Paul. Il sait que mon estimation est au delà de tout ce qu'il poui-rait attendre dans le cours ordinaire des choses : mais il connaît mon besoin, et il refose une offii'e raisonnable pour tirer de ma situation im avantage abusif.
Je vois un piincipe qui peut seiTii' à lever la difficulté entre Pierre et Paul. Il faut distinguer les choses en deux classes, celles qui n'ont ordinairement que leiu' valeui' intiinsèque, et celles qui sont susceptibles d'une valeur d'affection. Des maisons communes, un champ cultivé de la manière accoutumée, une récolte de foin ou de blé, les productions ordinaii'es des manufactures, semblent appartenir à la première classe. On peut rapporter à la seconde un jardin de plaisance, ime bibliothèque, des statues, des tableaux, des collections d'histoire natui-elle. Poux les objets de cette nature, l'échange ne doit jamais en être forcé. On ne peut pas apprécier la valeur que le sentiment d'affection leiu- donne ; mais les objets de la première classe peuvent être soumis à des échanges forcés, si c'était le seul moyen de prévenir de grandes pertes. Je possède une teiTe d'un revenu considérable où je ne puis aller que par un chemin qui côtoie un fleuve. Le fleuve déborde et détiTiit le chemin. Mon voisin me refuse obstinément un passage sur une langue de terre qui ne vaut pas la centième partie de mon domaine. Faut-il que je jierde tout mon bien j^ar le caprice ou l'inimitié d'un homme déraisonnable ?
Mais pour prévenir l'abus d'un principe aussi délicat, U convient de poser les règles avec rigueur. Je dirai donc que les échanges peuvent être forcés pour sauver une grande perte, comme dans le cas d'une terre rendue inaccessible à moins qu'on ne prenne un j^assage sur celle d'im voisin.
C'est en Angleterre qu'il faut observer tous les scrupules du législateur à cet égard, pom- comprendre tout le respect qu'on porte à la propriété. Une nouvelle route va-t-elle s'ou\Tir? Il faut d'abord un acte du parlement, et tous les intéressés sont entendus. Ensuite, on ne se contente pas d'assigner un équitable dédommagement aux propriétaires : mais dans ce cas les objets qui peuvent avoir une valeur" d'affection, comme les maisons et les jardins, sont protégés contre la loi même en y entrant en qualité d'exceptions.
124 POUVOIR DES LOIS SUR l' ATTENTE.
Ces opérations peuvent encore se justifier, lorsque l'obstination d'un seul ou d'un petit nombre nuirait manifestement à l'avantage d'un grand nombre. C'est ainsi que, poiu' le défrichement des communes en Angleterre, on ne s'aiTétc point à quelques oppositions, et que pour la commodité ou la salubrité des villes, la vente des maisons est souvent forcée par la loi.
H n'est ici question que d'échanges forcés, et non pas de transports forcés : car im transport qui ne serait pas un échange, un transport sans équivalent, fût-ce même au profit de TEtat, sei-ait une injustice toute pm-e, un acte de puissance dénué de l'adoucissement nécessaire pour le ramener au piincipe de Futilité.
CHAPITEE XVII.