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mais le remède prétendu répandra un effroi universel ; innocent on coupable, chacun craindra pour soi ou pour les siens; les soupçons, les délations rendront la société dangereuse; on se fuira, on cherchera le mystère, on redoutera les épanchemensdela confiance. Au lieu d'avoir supprimé un vice, la loi en aura semé de nouveaux et de plus dangereux.
Il est vrai que l'exemple peut rendre contagieux certains excès, et qu'un mal qui serait comme imperceptible, s'il ne s'agissait que d'un petit nombre d'individus, pourrait devenir très sensible par son étendue. Tout ce que peut faire le législateur, relativement à des délits de cette espèce, c'est de les soumettre à quelque peine légère, dans les cas de notoriété scandaleuse : cela suffit pour leur donner une teinte d'illégalité qui tourne contre eux la sanction populaire.
C'est en ceci que les législateurs, en général , ont beaucoup trop gouverné. Au lieu de se fier à la prudence des individus, ils les ont traités comme des enfans ou des esclaves. Ils se sont livrés à la même passion que les fondateurs des ordres religieux, qui, pour mieux signaler leur autorité, et par petitesse d'esprit, ont tenu leurs sujets dans la plus abjecte dépendance, et leur ont tracé jour à jour, moment à moment, leurs occupations, leurs alimens, leur lever, leur coucher et tous
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les détails de leur conduite. 11 y a des codes célèbres où l'on trouve une multitude d'entraves de cette espèce : ce sont des gènes iniililes sur le mariage, des peines contre le célibat, des réglemens somptuaires pour fixer la forme des habits, la dépense des festins, les ameublemens des maisons, les ornemens des femmes; ce sont des détails infinis sur des alimens permis ou défendus, sur des ablutions de telle ou telle nature, sur des purifications de santé ou de propreté, et mille puérilités semblables qui ajoutent à tous les inconvéniens d'une contrainte inutile celui d'abrutir une nation , en couvrant ces absurdités d'un voile mystérieux pour en déguiser le ridicule.
Mais plus malheureux encore les états où l'on a voulu maintenir, par des lois pénales, l'uniformité des opinions religieuses ! Le choix d'une religion est uniquement du ressort de la prudence des individus. S'ils sont persuadés que leur bonheur éternel dépend d'un certain culte ou d'une certaine croyance , que peut opposer le législateur à un intérêt aussi grand? Je n'ai pas besoin d'insister sur cette vérité : elle est généralement reconnue; mais, en traçant les limites de la législation, je ne pouvais pas oublier celles qu'il importe le plus de ne pas franchir.
Règle générale. Laissez aux individus la plus grande latitude possible dans tous les cas où ils
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ne peuvent nuire qu'à eux-mêmes; car ils sont les meilleurs juges de leurs intérêts. S'ils se trompent, dès qu'ils sentiront leur méprise, H est à présumer qu'ils n'y persisteront pas. Ne faites intervenir la puissance des lois que pour les empêcher de se nuire entre eux. C'est là où elles sont nécessaires ; c'est là où l'application des peines est vraiment utile, parce que la rigueur exercée sur un seul devient la sûreté de tous.
II. Il est vrai qu'il y a une liaison naturelle entre la prudence et la probité, c'est-à-dire, que notre intérêt bien entendu ne nous laisserait jamais sans motif pour nous abstenir de nuire à nos semblables.
Arrêtons-nous un moment sur ce point. Je dis qu'indépendamment de la religion et des lois, nous avons toujours quelques motifs naturels, c'est-à-dire, tirés de notre propre intérêt, pour consulter le bonheur d'autrui. i" Le motif de pure bienveillance, sentiment calme et doux que nous aimons à éprouver , et qui inspire de la répugnance à faire souffrir ; 2° le motif des affections privées qui exercent leur empire dans la vie domestique et dans le cercle particulier de nos liaisons ; 3° le désir de la bonne réputation et la crainte du blâme. Ceci est une espèce de calcul et de commerce — payer pour avoir du crédit — être vrai pour obtenir de la confiance -- servir
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pour être servi. C'est dans ce sens qu'un homme
d'esprit disait que si la probité n'existait pas , il
faudrait l'inventer comme moyen de faire fortune.
Un homme éclairé sur son intérêt ne se permettrait pas même un crime caché, soit par la crainte de contracter une habitude honteuse qui le trahirait tôt ou tard , soit parce que des secrets à dérober aux regards pénétrans des hommes laissent dans le cœur un fonds d'inquiétude qui corrompt tous les plaisirs. Tout ce qu'il pourrait acquérir aux dépens de sa sécurité ne la vaudrait pas, et s'il est jaloux de l'estime des hommes, le meilleur garant qu'il puisse en avoir , c'est la sienne propre.
Mais pour qu'un individu sente cette liaison entre l'intérêt d'autruiet le sien, il faut un esprit éclairé et un cœur libre de passions séductrices. La plupart des hommes n'ont ni assez de lumières, ni assez de force d'âme, ni assez de sensibilité morale, pour que leur probité se passe du secours des lois. Le législateur doit suppléer à la faiblesse de cet intérêt naturel, en y ajoutant un intérêt artificiel plus sensible et plus constant.
Il y a plus : dans bien des cas, la morale dérive son existence de la loi, c'est-à-dire, pour décider si une action est moralement bonne ou mauvaise , il faut savoir si elle est permise ou défendue par les lois : il en est ainsi de ce qui concerne la
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propriété. Telle manière de vendre et d'acquérir, contraire à la probité dans un pays , serait irréprochable dans un autre. Il en est de même des délits contre l'état. L'état n'existe que par la législation. On ne peut donc établir les devoirs de la morale qu'après avoir connu l'institution du législateur. Par exemple, il est tel pays où ce serait *un crime de s'enrôler au service d'une puissance étrangère, et tel autre où ce service est légitime et honoré. '
III. Quant à la bienfaisance, il faut distinguer. La loi peut s'étendre assez loin pour des objets généraux, tels que le soin des pauvres, etc.; mais dans le détail, il faut s'en rapporter à la morale privée. La bienfaisance a ses mystères et s'exerce sur des maux si imprévus ou si secrets que la loi ne saurait y atteindre. D'ailleurs , c'est à la volonté libre de l'individu que la bienfaisance doit son énergie : si les mêmes actes pouvaient être commandés, ils ne seraient plus des bienfaits, ils au-
* Ceci touche à une des questions les plus difficiles : si la loi n'est pas ce qu'elle doit être , si elle combat ouvertement le principe de l'utilité ? — Faut-il lui obéir? faut-il la violer? faut-il rester neutre entre la loi qui ordonne le mal et la morale qui le défend? — La solution de ce problème doit se tirer d'une considération de prudence et de bienveillance : il faut examiner s'il y a plus de danger à violer la loi qu'à la suivre : si les maux probables de l'obéissance sont moindres que les maux probables de la désobéissance.
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raient p^rdu leur attrait et leur essence. C'est la morale , et surtout c'est la religion qui forment ici le complément nécessaire de la législation et le lien le plus doux de l'humanité.
Cependant, au lieu d'avoir trop fait à cet égard, les législateurs n'ont pas fait assez : ils auraient dû ériger en délit le refus ou l'omission d'un service d'humanité , lorsqu'il est facile à rendre et qu'il résulte de ce refus quelque malheur : ahandonner, par exemple, une personne blessée dans une route solitaire, sans lui chercher du secours; — ne pas avertir quelqu'un qui manie des poisons; — ne pas tendre la main à un homme tombé dans un fossé , dont il ne peut sortir de lui-même : dans ces cas et d'autres semblables , pourrait-on blâmer une peine qui se bornerait à exposer le délinquant à un certain degré de honte , ou à le rendre responsable dans sa fortune du mal qu'il aurait pu prévenir.
J'observerai encore que la législation aurait pu s'étendre plus loin qu'elle n'a fait, relativement aux intérêts des animaux inférieurs. Je n'approuve pas à cet égard la loi des Gentous. Il y a de bonnes raisons pour faire servir les animaux à la nourriture deFliomme, et pour détruire ceux qui nous incommodent : nous en sommes mieux, et ils n'en sont pas plus mal , car ils n'ont point comme nous ces longues et cruelles anticipations de l'avenir, et la
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mort qu'ils reçoivent de nous peut toujours être moins douloureuse que celle qui les attend dans le cours inévitable de la nature. Mais que peut-on dire pour justifier les tourmens inutiles qu'on leur fait Souffrir, les caprices cruels qu'on exerce sur eux ? Entre toutes les raisons que je pourrais donner pour ériger en délit les cruautés gratuites à leur égard, je me borne à celle qui se rapporte à mon sujet .' c'est un moyen de cultiver le sentiment général de bienveillance, et de rendre les hommes plus doux, ou du moins de prévenir cette dépravation brutale qui, après s'être jouée des animaux, a besoin, en croissant, de s'assouvir de douleurs humaines. \
1 Voyez Fojrage de Barrotv au Cap de Bonne -Espérance , et les cruautés des colons hollandais envers les animaux et envers les esclaves.
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